Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/111

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rappelle Natalia Savichna, son affection, ses caresses, seulement maintenant je puis les apprécier, mais dans ce temps, je n’avais pas la moindre idée de la créature rare et excellente qu’était cette vieille.

Non seulement elle ne parlait jamais d’elle, mais elle semblait ne pas penser à soi : toute sa vie était amour et abnégation. J’étais si habitué à son affection tendre, désintéressée envers nous, que je ne m’imaginais même pas qu’il pût en être autrement, je ne lui en étais nullement reconnaissant, et jamais je ne me posais la question : et elle, est-elle contente, heureuse ?

Parfois, sous un prétexte futile, je courais de la classe dans sa chambre, je m’asseyais et je rêvais, tout haut, nullement gêné de sa présence.

Elle était toujours occupée : ou elle tricotait un bas, ou elle fouillait dans les coffres qui emplissaient sa chambre, ou elle inscrivait le linge, tout en écoutant les bêtises que je racontais : « comment, quand je serai général, j’épouserai une femme d’une beauté remarquable, j’achèterai un cheval bai, je bâtirai une maison de cristal, et je ferai venir de Saxe les parents de Karl Ivanovitch, » etc. Elle ajoutait : « Oui, oui, mon petit père, oui. » Ordinairement, quand je me levais et voulais m’en aller, elle ouvrait un coffret bleu-ciel, où étaient collés, à l’intérieur du couvercle, comme je me le rappelle encore, l’image coloriée