Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/218

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Je fus frappé, alors, de ce passage du sentiment ému qu’elle avait montré avec moi, à ces grogneries et à ces chipoteries mesquines. Plus tard, en y réfléchissant, je compris que ce qui se passait en son âme, lui laissait encore assez de présence d’esprit pour s’occuper de son service, et que la force de l’habitude l’entraînait à ses occupations coutumières. Elle était si sincèrement empoignée par la douleur, qu’elle ne trouvait pas nécessaire de cacher qu’elle pût s’occuper de choses indifférentes, elle n’eût même pas compris qu’on pût avoir une telle idée.

La vanité est le sentiment le plus incompatible avec la vraie douleur, et en même temps, ce sentiment est si bien enraciné dans la nature de l’homme, qu’il n’arrive que rarement qu’une douleur plus forte le chasse. La vanité de la douleur s’exprime par le désir de paraître ou attristé, ou malheureux, ou courageux, et ce sentiment mesquin que nous ne nous avouons pas, mais qui ne nous abandonne presque jamais, même dans la douleur la plus vive, la prive de force, de dignité et de sincérité. Mais Natalia Savichna était si profondément frappée de son malheur qu’en son âme ne restait pas un seul désir, et elle ne vivait plus que par l’habitude.

Ayant donné à Foka les provisions qu’il demandait et lui ayant rappelé qu’il fallait préparer un gâteau pour la table du clergé, elle le laissa, prit