Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/72

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— Oh ! il me semble que j’ai déjà eu l’occasion d’étudier cette espèce d’hommes. Ils viennent chez toi en telle quantité, et tous sur le même modèle. Toujours la même et éternelle histoire…

Évidemment maman était d’un tout autre avis mais ne voulait pas discuter.

— Donne-moi un petit gâteau, s’il te plaît — dit-elle. — Eh bien ! sont-ils bons, aujourd’hui ?

— Non, ce qui me fâche — continua papa, en prenant un petit gâteau dans sa main, mais le tenant à telle distance que maman ne pouvait l’atteindre — non, ce qui me fâche, c’est de voir que des personnes sages et instruites se laissent duper.

Et il frappa la table avec sa fourchette.

— Je t’ai demandé de me donner un petit gâteau, — répéta-t-elle en tendant la main.

— Et on fait très bien, — continua papa, en reculant la main, — d’emprisonner de pareils gens, car ils détraquent chez certaines personnes les nerfs déjà faibles, — ajouta-t-il avec un sourire, en remarquant que cette conversation déplaisait beaucoup à maman ; et il lui donna un petit gâteau.

— Je te répondrai une seule chose : il est bien difficile de croire qu’un homme, qui, malgré ses soixante ans, va pieds nus hiver et été, qui porte toujours sous ses vêtements des chaînes pesant deux pouds, et qui, maintes fois, a refusé l’offre d’une vie tranquille et sans soucis, il est difficile