Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/15

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— Que je mourrai. Je l’ai vu en rêve.

— En rêve ? – et Wronsky se rappela involontairement le mougik de son cauchemar.

— Oui, en rêve, continua-t-elle ; il y a déjà longtemps de cela. Je rêvais que j’entrais en courant dans ma chambre pour y prendre je ne sais quoi ; je cherchais, tu sais, comme on cherche en rêve, et dans le coin de ma chambre j’apercevais quelque chose debout.

— Quelle folie ! comment crois-tu… ? »

Mais elle ne se laissa pas interrompre : ce qu’elle racontait lui semblait trop important.

« Et ce quelque chose se retourne, et je vois un petit mougik, sale, à barbe ébouriffée ; je veux me sauver, mais il se penche vers un sac dans lequel il remue un objet. »

Elle fit le geste de quelqu’un fouillant dans un sac ; la terreur était peinte sur son visage, et Wronsky, se rappelant son propre rêve, sentit cette même terreur l’envahir.

« Et tout en cherchant il parlait vite, vite, en français, en grasseyant, tu sais : « Il faut le battre, le fer, le broyer, le pétrir ». Je cherchai à m’éveiller, mais ne me réveillai qu’en rêve, en me demandant ce que cela signifiait. J’entendis alors quelqu’un me dire : « En couches, vous mourrez en couches, ma petite mère ». Et enfin je revins à moi.

— Quelles absurdités ! dit Wronsky, dissimulant mal son émotion.

— N’en parlons plus, sonne, je vais faire servir