Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/225

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— Ce n’est pas la perte que je fais, continua Alexis Alexandrovitch, que je pleure. Ah non ! mais je ne puis me défendre d’un sentiment de honte aux yeux du monde pour la situation qui m’est faite ! C’est mal et je n’y puis rien…

— Ce n’est pas vous qui avez accompli l’acte de pardon si noble qui m’a comblée d’admiration, c’est lui ; aussi n’avez-vous pas à en rougir », dit la comtesse en levant les yeux avec enthousiasme.

Karénine s’assombrit et, serrant ses mains l’une contre l’autre, en fit craquer les jointures.

« Si vous saviez tous les détails ! dit-il de sa voix perçante. Les forces de l’homme ont des limites, et j’ai trouvé la limite des miennes, comtesse. Ma journée entière s’est passée en arrangements domestiques découlant (il appuya sur le mot) de ma situation solitaire. Les domestiques, la gouvernante, les comptes, ces misères me dévorent à petit feu ! Hier à dîner,… c’est à peine si je me suis contenu ; je ne pouvais supporter le regard de mon fils. Il n’osait pas me faire de questions, et moi je n’osais pas le regarder. Il avait peur de moi… mais ce n’est rien encore… » Karénine voulut parler de la facture qu’on lui avait apportée, sa voix trembla et il s’arrêta. Cette facture sur papier bleu, pour un chapeau et des rubans, était un souvenir poignant ! Il se prenait en pitié en y songeant.

« Je comprends », mon ami, je comprends tout, dit la comtesse. L’aide et la consolation, vous ne les trouverez pas en moi : mais si je suis venue, c’est pour vous offrir mes services, essayer de vous déli-