Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/336

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préoccupait uniquement du bon plaisir de ses supérieurs, sans jamais s’inquiéter de ses conséquences pour le bien de la Russie ou de l’humanité.

Quand il avait été placé a la tête d’un ministère, tous ses subordonnés, et la plupart des autres personnes qui le connaissaient, et lui-même plus encore, avaient eu la certitude qu’il se montrerait un homme politique tout à fait remarquable. Mais lorsque, après un certain temps, on dut constater qu’il n’avait rien changé, rien amélioré, et lorsque, d’après les lois de la lutte pour la vie, d’autres hommes tels que lui, sachant comprendre et rédiger des actes officiels, lui marchèrent sur les talons et se trouvèrent prêts à le remplacer, on fut unanime à s’apercevoir que, loin d’être un homme d’une intelligence exceptionnelle, c’était au contraire un homme des plus bornés, en dépit de sa vanité. On s’aperçut qu’il n’y avait rien en lui qui le distinguât des autres médiocrités vaniteuses et bornées qui aspiraient à le remplacer. Mais lui, après comme avant son ministère, il garda toujours la conviction qu’il avait le droit de toucher, d’année en année, un traitement plus fort, de recevoir plus de titres et de décorations, et de voir s’élever sa situation sociale. Cette conviction était en lui si profonde, que personne n’avait le courage de la contrarier ; et le fait est que, d’année en année, le comte Ivan Mikaïlovitch touchait un traitement plus fort, sous prétexte de faire partie de conseils, commissions, comités, comme aussi à titre de récompense pour ses services passés ; d’année en année, il avait le droit de faire coudre à ses habits de nouveaux galons, et d’y attacher de nouvelles croix ou étoiles d’émail ; et personne peut-être, à Pétersbourg, n’avait des relations aussi étendues.

Il écouta les explications de Nekhludov avec la même gravité et la même attention qu’il mettait autrefois à écouter les rapports de ses chefs de bureau. Les explications entendues, il dit à son neveu qu’il allait lui donner deux lettres de recommandation. Une de ces lettres serait pour le sénateur Wolff, de la section de cassation. « On dit bien des choses sur son compte, —