Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/35

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vers elle ses mains courtes et grasses, elle ne cessait de répéter : « Qu’est-ce que tout cela va donner ? Qu’est-ce que tout cela va donner ? » Elle s’assit sur un banc où son avocat ne tarda pas à la rejoindre. Et, aussitôt, elle se mit à lui raconter quelque chose de très compliqué, qui n’avait absolument aucun rapport avec son affaire. L’avocat considérait les fleurs de son chapeau, l’approuvait de la tête, et, évidemment, ne l’écoutait pas.

Soudain une petite porte s’ouvrit et, tout rayonnant, étalant son plastron empesé sur son gilet grand ouvert, la mine satisfaite, sortit d’un pas rapide ce même avocat fameux qui avait fait en sorte que la vieille femme aux fleurs restât sans ressources, et que l’homme de loi, moyennant dix mille roubles qu’il lui avait donnés pour sa plaidoirie, en obtînt cent mille où il n’avait aucun droit. Il passa devant la vieille dame. Tous les yeux, sur-le-champ, se tournèrent respectueusement vers lui ; et, lui, il s’en rendait bien compte, mais toute sa personne semblait dire : « Par pitié, Messieurs, ménagez-moi les marques de votre admiration ! »


III


Enfin Mathieu Nikitich, le juge qu’on attendait, arriva. Aussitôt les jurés virent entrer, dans la salle où ils étaient réunis, l’huissier du tribunal, un petit homme maigre, avec un cou trop long et une démarche inégale. Cet huissier était d’ailleurs un brave homme, et qui avait fait toutes ses études à l’université ; mais il ne pouvait rester en place nulle part, parce qu’il buvait. Trois mois auparavant, une certaine comtesse, qui s’intéressait à sa femme, lui avait procuré cet emploi d’huissier au Palais de Justice, et il avait pu s’y maintenir jusque-là, ce dont il se réjouissait comme d’un miracle.

— Eh bien ! Messieurs, tout le monde est-il là ? — demanda-t-il en mettant son pince-nez et en regardant les jurés.