Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/595

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à tous ceux à qui le sens général des Évangiles s’est enfin révélé, il s’étonna, en lisant, de comprendre pleinement la signification de paroles que maintes fois il avait lues comme de simples images et sans y attacher d’importance. Comme une éponge, dans un vase, aspire toute l’eau qu’elle peut contenir, il aspirait tout ce qu’il y avait pour lui d’utile, d’important, de grave, de joyeux dans ce livre. Et tout ce qu’il y lisait lui paraissait lui avoir été depuis longtemps familier ; car ce qu’il y lisait confirmait, expliquait des choses que depuis longtemps il pressentait, mais qu’il n’osait pas reconnaître pour vraies. Et maintenant il les reconnaissait pour vraies, et il y croyait.

Et non seulement il reconnaissait et croyait qu’en suivant les préceptes des Évangiles les hommes pourraient s’élever au plus haut degré de bonheur dont ils sont capables : il reconnaissait et croyait aussi que mieux valait, pour un homme, ne rien faire du tout que de ne pas appliquer ces préceptes ; il reconnaissait et croyait que ces préceptes représentaient l’unique raison d’être de la vie humaine, et qu’en y manquant l’homme commettait une faute, qui entraînait aussitôt son châtiment à sa suite.

Cette conclusion résultait pour Nekhludov de tout le livre ; mais, avec une clarté et une force particulières, il la trouvait exprimée dans la parabole des vignerons. Les vignerons s’étaient imaginés que le jardin qu’on leur avait donné à cultiver n’appartenait pas à leur maître, mais à eux-mêmes ; que tout ce qui était dans ce jardin, c’était pour eux, et que leur seul devoir était de faire servir ce jardin à leur propre jouissance : oubliant leur maître, et tuant ceux qui venaient leur rappeler leurs obligations envers lui.

« Ainsi nous faisons tous », — songeait Nekhludov. — « Nous vivons dans la croyance que nous sommes nous-mêmes les maîtres de notre vie, et que celle-ci ne nous a été donnée que pour notre plaisir. Or c’est une croyance insensée, évidemment insensée. L’homme n’est pas venu au monde de son plein gré : quelqu’un doit l’y