Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/271

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celle de mon parrain, et cela seul contribuait d’ordinaire à refroidir mon accueil ; mais cette fois, contrarié au plus haut degré, je rongeais mon frein, fort tenté de lui répondre avec une franche brusquerie. Toutefois, habitué à me contraindre devant son héritage, j’aimai mieux faire effort pour louvoyer. — Je crois, lui dis-je fort gracieusement, je crois, cher parrain, que je vous laisserai aller seul, si vous me permettez…

— Je ne te permets pas, ce soir moins que jamais. C’est ce soir que nous bouclons l’affaire. Sois seulement bien mis, gracieux, moyennement aimable, et tout est dit. Mais un peu vite, j’ai promis que nous irions de bonne heure.

Blessé au vif de voir qu’on eût ainsi disposé de moi, et que l’on prétendît m’imposer l’obligation d’être aimable dans un moment où j’avais si peu l’envie de l’être, je risquai un refus plus positif : — Je crois, mon parrain, que je ne veux pas vous accompagner.

Mon parrain se retourna pour me regarder en face. Toutes ses idées sur la docilité d’un héritier étaient bouleversées par ce ton de résistance, et, dans cette situation inattendue, il ne savait trop que dire.

Après m’avoir regardé : — Voyons ! Explique-toi, me dit-il brusquement.

— Cher parrain, c’est que j’ai réfléchi.

— Ah ! ce n’est que cela ? Eh bien, suis mon conseil, ne réfléchis plus ; ou bien tu ne te marieras jamais. C’est pour avoir réfléchi, que moi je me trouve garçon à l’heure qu’il est, et pour le reste de mes jours. Si tu en fais autant, ma fortune et la tienne passent à des tiers, et le nom s’éteint. Ne réfléchis plus ; c’est d’ailleurs inutile. Là où les convenances se trouvent, rang, richesse, personne belle et aimable, réfléchir est in-