Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/294

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CHAPITRE VI.


Je rentrai chez moi bien heureux et bien changé. Il me semblait que dès ce jour seulement je commençasse à vivre, et je pense encore aujourd’hui que c’était vrai ; car, si dès lors quelques traverses ont agité ma vie, je ne suis jamais retombé dans cet état de torpeur, fruit ordinaire d’une existence assurée et d’un avenir tout tracé, où le cœur est vide, où les facultés sont inactives, où l’esprit va se rapetissant et finit par se concentrer sur les petits intérêts des salons, sur les frivoles préoccupations de la vanité. J’appartiens à une classe où cette situation est commune, de nos jours surtout ; et, en voyant quel est le partage de ceux qui y demeurent, je sens que si j’avais encore à choisir ma vie, à défaut de celle où j’ai trouvé le bonheur, je préférerais la gêne laborieuse, d’où naissent de l’activité et des efforts, à cette oisive opulence où j’ai végété durant la moitié de mes plus belles années.

Je m’étais, comme le soir précédent, établi à songer au milieu d’une agitation remplie d’un intérêt vif et puissant, comme il arrive en ces instants solennels de la vie où l’on dit adieu au passé pour se porter tout entier vers une destinée nouvelle. Tantôt assis et les regards fixés sur le feu, j’encourageais mes espérances de tout ce que je pouvais me rappeler d’affectueux dans les paroles ou dans l’expression de la jeune fille, et surtout de tout le poids qu’auraient auprès de ces dames les recommandations de mon ami ; ou bien, regardant ces espérances comme accomplies, je me levais avec transport, je me promenais par ma chambre, et, anticipant sur les jours, sur les semaines, sur