Page:Tourgueniev - Mémoires d’un seigneur russe.djvu/178

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nant de la grange, accroupis dans leurs chariots vides, les jambes en l’air, le nez de même, et chantant, quoique secoués de tout leur corps ; mais la vue de notre calèche et du staroste leur coupa la musette. Ils ôtèrent leurs bonnets d’hiver (qu’il est triste de leur voir sur la tête en été, mais dont ils se font alors un oreiller), retinrent l’élan de leurs bêtes, s’alignèrent à peu près, se tenant bien roides sur leur séant et semblant attendre des ordres. Arcadi Pavlytch daigna leur sourire et les saluer de la main. Tout le village s’anima comme s’animent nos villages ; les femmes, en tabliers carreaux, lançaient leurs bonnets aux chiens, dévoués sans doute, mais peu sagaces en cette occasion ; un vieux boiteux, orné d’une barbe qui lui descendait depuis les yeux jusque dans la poitrine, arracha un cheval de l’abreuvoir voisin du puits, lui porta sans raison appréciable un fort coup de pied dans le flanc, et, après cet exploit, s’inclina devant notre portière ; les enfants, en longue chemise, s’enfuyaient en braillant. vers leur chaumière, se jétaient à plat ventre sur le seuil, et rampant, la tête basse et les pieds en l’air, franchissaient de la sorte l’obstacle de la porte ; et, retirés ainsi dans l’obscure entrée comme dans un fort, ils ne se montraient plus. Il n’y avait pas jusqu’aux poules qui ne se livrassent à un furieux train de galop pour gagner le dessous des portes eochères. Un brave coq, qui avait une poitrine d’un noir lugmë à faire honte à nos gilets de satin, et une queue rouge dont les tiers anneaux semblaient s’élancer de sa crete même, tant sa pose était mâle, parut vouloir tenir le milieu de la route et nous faire une bonne querelle sur l’insolence des invasions... mais tout à coup il se trouble lui-même et lâcha pied comme une poule.

La chaumière du bourmistre était située à l’écart des autres, au milieu d’une grasse et verte chènevière. Nous nous 1 arrêtâmes à l’entrée de la cour. M. Péenotchkine se leva, rejeta pittoresquement son manteau, et sortit de la calèche en ’ regardant sereinement autour de lui. La femme du bourmistre vint au-devant de nous, très-inclinée en avant, droit à la main du maître. Celui-ci se laissa baiser la main tant, qu’il plut à la bonne femme, et monta les trois marches du