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PREFACE xj


quable, & qu'il est utile de connoître, ou pour l'antiquité, ou pour nos tems.

Que dirons-nous des noms Grecs, Latins, & autres, que la Grammaire, la Mathématique, la Poëtique, la Rhétorique, la Médecine, l'Anatomie, la Botanique, les Antiquaires, & presque tous les Arts libéraux, se sont donnés ? S'il faut fermer l'entrée de nos Dictionnaires à tous ces mots, parce qu'ils sont tirés de quelque langue étrangere, combien en faudra-t-il rejetter d'autres ? Toute notre Langue, ou plutôt, toutes nos Langues aujourd'hui ne sont-elles pas chacune un composé de dictions empruntées de celles des Anciens, ou des peuples voisins ? Les mots qui nous paroissent le plus à nous, & les plus François, comme voir, entendre, connoître, écrire, arme, Concile, épée, sentir, goûter, & généralement presque tous les termes dont nous nous servons, n'ont-ils pas leur origine dans quelqu'autre langage ? Car combien en est-il peu que nous ayions créés, nous ou nos peres ? A quoi donc réduirions-nous notre Langue sur ce principe, & combien l'appauvririons-nous? Nous lui ôterions encore beaucoup de clarté & de précision dans les discours dogmatiques, où il en faut tant, & dont ces deux qualités sont les principaux ornemens. Il faudroit sans cesse avoir recours à de longues descriptions, à des périphrases embarrassantes, & à des circonlocutions plus obscures cent fois, & qui ne présenteroient jamais une idée si juste & si nette, que les termes Grecs ou Latins, que les Puristes trop scrupuleux prétendent qu'on doit éviter. Qu'eusse-je fait ici moi-même, par exemple, que de me rendre moins intelligible, si au lieu des termes de périphrase, & de circonlocution, j'eusse pris des détours pour n'employer que des termes purement François ? Concevroit-on mieux ce que je veux dire, qu'on ne fait quand je l'exprime par ces deux synonimes, l'un Grec & l'autre Latin ? Si c'est un avantage de ce Livre de contenir tous les termes des métiers les plus vils, sera-ce une tache que d'y ajoûter ceux dont les Sciences & les beaux Arts ne sauroient se passer ? En un mot, tous nos Livres dogmatiques, nos Grammaires, nos Dissertations savantes, tous les Ouvrages d'érudition qui paroissent, l'Histoire & les Mémoires de nos deux Académies, celle des Sciences & celle des Belles-Lettres ; les Discours qu'on y prononce, & qu'on entend avec tant de plaisir dans leurs assemblées publiques, nos Journaux, que sais-je enfin ? Tous nos Livres sont pleins de ces sortes de termes : ils y sont reçus, autorisés, employés ; un Dictionnaire doit donc en rendre compte au Public, les lui faire entendre, lui en apprendre l'usage & la signification ; & moins ils sont connus & usités, plus il le doit. Je dis encore davantage, & je crois être bien fondé à le dire ; l'on pourroit être justement repréhensible d'introduire certain terme par-tout ailleurs, mais on seroit louable de le placer dans un Dictionnaire, parce qu'on y doit avertir que cette expression n'est pas bonne, & qu'il faut l'éviter. Ainsi, sans blamer ceux qui suivent une autre route, nous avons crû devoir augmenter, autant que nous le pourrions, de ces sortes de mots, le ramas qu'on en avoit commencé dans la première édition.

Nous ne nous arrêterons point sur les autres espèces d'additions. Comme elles sont de même nature que ce qui faisoit déja le fonds du Dictionnaire, & que nous y avons gardé la même méthode, en citant même plus exactement nos sources ; le jugement que le Public a porté de la première édition, peut nous répondre de celui qu'il portera de celle-ci, quant à ce point. Il ne s'agiroit donc que de lui en faire observer le grand nombre, & tout ce qu'il nous a fallu dépouiller de Livres en toutes langues, faire de recherches, & dévorer de peines pour les lui fournir ; mais nous aimons mieux qu'il s'en convainque par lui-même, & nous ne voulons point qu'il estime cet Ouvrage, par ce que nous lui en pourrions dire, mais par sa propre expérience, & par l'utilité qu'il en retirera. Certainement, si l'on savoit ce que c'est que de composer un Dictionnaire, on auroit plus d'estime & plus de reconnoissance que l'on n'en a communément, pour ceux qui osent entreprendre un travail, d'un côté si utile, mais de l'autre si pénible, si désagréable, & si ingrat. Scaliger l'a dit, & il est vrai.

Si quem dura manet sententia judicis olim,
Damnatum aerumnis suppliciisque caput :


Tome I.

i ij