Page:Trevoux - Dictionnaire, 1732, T01, A.djvu/96

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
141
142
ADO ADO


hommes que Dieu a destinés, & qu’il appelle à une vie parfaite ; ce sont de véritables adorateurs qu’il institue. Abbé de la Tr.

On le dit abusivement de celui qui estime, ou qui aime passionnément, ou qui admire extrêmement. Ce galant est l’adorateur de toutes les belles. Les femmes du monde font vanité de traîner avec elles une foule d’adorateurs. S. Evr. Ce Poëte est l’adorateur de ses propres ouvrages. On le dit encore de ceux qui font la cour avec trop de soumission & de bassesse, aux personnes élevées au dessus d’eux. Les favoris trouvent plus d’adorateurs que d’amis. Bouh.

Je n’ai percé qu’à peine,
Les flots toujours nouveaux d’un peuple adorateur,
Qu’attire sur ses pas sa prochaine grandeur. Racine.

Adorateurs d’un bien fragile,
Dupes d’un cœur ambitieux,
Jusques à quand un cœur d’argile
Charmera-t-il nos foibles yeux ?
Recueil des vers imp. par le P. Bouhours.

ADORATION. s. f. Vénération. Action par laquelle on rend le plus grand des respects, & des honneurs divins, soit par une posture humiliée, soit par d’autres actes d’une profonde soumission. Adoratio. L’adoration suprême n’est dûe qu’à Dieu. Notre culte & nos adorations sont absolument inutiles s’il est vrai que Dieu a décidé de nous par un décret éternel. Port-R. Le plus grand des péchés est l’adoration des Idoles. Dieu hait les grimaces & les adorations extérieures des hypocrites.

On le dit aussi des choses & des personnes, pour lesquelles on a beaucoup d’amour & d’admiration, & une estime accompagnée d’un profond respect. Cultus, veneratio. L’amour que les peuples ont pour un Prince vertueux & bienfaisant, va jusqu’à l’adoration. Les femmes qui ont de la beauté, s’imaginent que nous leur devons des adorations comme à des divinités. S. Evr. Un Prince accoutumé à l’adoration, n’écoute des remontrances qu’avec impatience.

On crée un Pape par l’adoration, ou par le scrutin. L’élection par l’adoration se fait lorsque les Cardinaux vont brusquement, & comme inspirés du S. Esprit, à l’adoration d’un d’entr’eux, & le proclament Pape. Cette manière d’élection est dangereuse, parce qu’étant confuse & tumultueuse, & n’étant point accompagnée d’une délibération tranquille, il arrive qu’elle se fait par surprise. Car les indifférens se laissent entraîner sans réflexion dans ces occasions imprévues ; & ceux qui ont d’autres vues, n’osant se hasarder à être les derniers à donner leur consentement au nouveau Pape, se joignent presque malgré eux au torrent qui les emporte. Hist. des Concil. Lorsque le Pape est élu, il est placé sur l’autel, & les Cardinaux vont à l’adoration. C’est le premier hommage qu’on lui rend.

ADORER. v. act. Révérer avec dévotion ; rendre un hommage souverain avec la plus profonde soumission. Adorare. Il n’y a que Dieu seul qu’on doive adorer véritablement. Les Payens adorent les Idoles. Il se met quelquefois sans régime, & alors il signifie, Faire un acte de Religion. Les Israëlites alloient adorer en Jérusalem. Fleury.

Adorer, signifie quelquefois simplement, révérer, respecter, rendre une espèce de culte subalterne, & inférieur à celui qui n’est dû qu’a Dieu. Venerari, colere. Dans ce sens on dit, adorer les Saints, qu’on honore simplement d’un culte religieux ; mais ce culte est d’un ordre inférieur à celui qu’on rend à Dieu ; adorer les reliques, les images, pour lesquelles on a seulement de la vénération.

Tu jouïs dans l’éternité
De ce soleil dont la clarté
Est sans couchant & sans aurore.
Ce feu seul te peut enflammer ;
Mais souviens-toi que je t’adore,
N’étant plus digne de t’aimer. Des Mar.

Il y a plusieurs passages, tant dans la Sainte Écriture, que chez les Écrivains Ecclésiastiques, où le mot d’adorer se dit seulement d’un simple honneur qu’on fait à quelqu’un, ou de la vénération qu’on a pour lui. La Reine Esther adora le Roi Assuérus. Le mot d’adorer, en sa plus étroite signification, & en sa première origine, ne signifie autre chose que porter la main à la bouche, Manum ad os admovere ; c’est-à-dire, saluer, faire la révérence, ou baiser les mains. Le Pape Saint Martin ayant envoyé quelques personnes de son Clergé à l’Exarque de Ravenne Callipas, qui étoit venu à Rome en 653, avec le Chambellan Théodore, & l’Armée de Ravenne ; l’Exarque les reçut dans le Palais, croyant que le Pape étoit avec eux ; mais ne l’y trouvant pas, il dit aux premiers du Clergé:Nous voulions l’adorer ; mais demain, qui


est Dimanche, nous irons le trouver & le saluer. On voit ici les mots adorer & saluer employés indifféremment, & il y avoit long-temps que l’on disoit adorer l’Empereur. Fleury. L’adoration se prend en deux manières. Il y a celle que nous rendons à Dieu, seul adorable par sa nature, & qui s’appelle latrie. Il y en a une autre que nous rendons à cause de Dieu, à ses amis, & à ses serviteurs ; comme quand Josué & David adorèrent des Anges; ou aux lieux & aux choses consacrées à Dieu, ou aux Princes qu’il a établis, comme quand Jacob adora Esaü, son frere aîné, & quand Joseph fut adoré par ses freres. Il y a aussi une adoration qui n’est qu’un honneur rendu réciproquement, comme entre Abraham & les enfans d’Hémor. Fleury, d’après Saint Jean Damascène. Le second Concile de Nicée, dans sa lettre à l’Empereur, Session sixième, explique ainsi le mot d’adoration. Adorer & saluer sont le même en Grec, προσϰυνεῖν & ἀσπαζεϑαι. Car dans l’ancien Grec ϰύνειν signifie, saluer ou baiser, & la proposition προς marque une plus forte affection. Nous trouvons la même expression dans l’Ecriture Sainte. Il est dit que David se prosterna sur le visage, & adora trois fois Jonathas, & le baisa. Saint Paul dit que Jacob adora le haut du sceptre de Joseph. Ainsi quand nous saluons la Croix, nous chantons:Nous adorons la Croix, Seigneur, & nous adorons la lance qui a percé votre côté; ce qui manifestement n’est qu’un salut, comme il paroît en ce que nous les touchons de nos lèvres. Que si l’on trouve souvent l’adoration dans l’Ecriture & dans les Pères, pour le culte de latrie en esprit, c’est que ce mot a plusieurs significations:car il y a une autre adoration mêlée d’honneur, d’amour & de crainte; comme quand ils disent : Nous adorons votre Majesté. (Les Pères parlent à l’Empereur). Il y en a une de crainte seule, comme quand Jacob adora Esaü. Il y en a une d’action de grâces, comme quand Abraham adora les enfans d’Heth. C’est pourquoi l’Ecriture voulant nous instruire, dit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, & ne serviras que lui seul. Elle met l’adoration indéfiniment, comme un terme équivoque, qui peut convenir à d’autres : mais elle restreint à lui seul le service λατρείαν, que nous ne rendons qu’à lui seul. Fleur, d’après le Concil.

Cependant quelques nouveaux Critiques ont prétendu que dans une version françoise de l’Ecriture, on ne devoit se servir du mot adorer, que lorsqu’il étoit parlé du culte qui se rend à Dieu seul. Il est vrai que le mot latin adorare, dans l’ancienne édition de la Bible, qui a été traduit par adorer dans les versions françoises, est de lui-même équivoque ; & l’équivoque vient du verbe Hébreu שחה schahha, qui simplement signifie se courber, se prosterner devant quelqu’un pour le saluer. M. Simon au contraire, dans sa réponse aux sentimens de quelques Théologiens de Hollande, Ch. 16, croit qu’on doit conserver toujours le mot d’adorer dans les versions françoises de l’Ecriture, comme un terme consacré & autorisé dans l’Eglise par un long usage. Il ajoute qu’il est facile de remédier à l’équivoque de ce mot par une simple note, & qu’il n’est pas possible de retrancher entièrement les équivoques qui sont dans toutes les Langues, parce qu’il n’y a pas autant de mots, qu’il y a de choses : Res infinitæ, voces finitæ.

En effet, au Ch. 2 de Saint Mathieu, v. 2, où il est dit que les Mages vinrent pour adorer l’Enfant Jésus, il a ajouté cette note à la marge de sa version : le mot d’adorer signifie en général dans l’Ecriture, se mettre à genoux, ou se prosterner devant quelqu’un ; mais quand il est appliqué à Dieu, il signifie une véritable adoration. Sur le vers. 11 du même Chapitre, où il est dit que les Mages se prosternant, adorerent l’Enfant Jésus ; il ajoute cette autre remarque : c’est la manière de saluer qui étoit en usage dans une bonne partie de l’Orient, & plusieurs peuples l’observent encore aujourd’hui à l’égard de leurs Rois. On lit aussi sur ce même endroit, dans la version françoise de toute la Bible, imprimée à Anvers en 1534, avec privilége de Charles V, & l’approbation de quelques Docteurs de Louvain : les Hébreux usent souvent de ce mot adorer, pour honorer avec prosternation de corps, comme on fait encore aux Rois & aux Princes en Orient. Lorsqu’il s’agit du culte que les Mages rendirent à l’Enfant Jésus, on fait bien de garder le terme d’adorer, parce que les Mages, par leur culte reconnurent la Divinité de Jésus-Christ, & l’adorerent effectivement. Mais il ne faut pas pour cela garder dans les versions le terme d’adorer, par-tout où le Latin porte adorare ; le terme François est bien plus déterminé que le Latin ; & par conséquent il n’est pas permis de mettre indifférement l’un pour l’autre ; comme il seroit ridicule de mettre dans une version Françoise Concile, par-tout où le Latin porteroit Concilium ; & Eglise, par-tout où le Grec porteroit ἐϰϰλησία. C’est un défaut des premières versions, qu’on a rendues très-mauvaises à force de vouloir les rendre trop littérales. Voyez là-dessus la préface du Père Bouhours, sur sa Traduction du Nouveau Testament.


Il