Page:Valéry - Œuvres de Paul Valery, Vol 4, 1934.djvu/56

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D’autre part, il faut bien que cet esprit songe à lui-même, à ses conditions d’existence (qui sont aussi des conditions d’accroissement), aux dangers qui menacent ses vertus, ses forces et ses biens : sa liberté, son développement, sa profondeur. Voilà les deux préoccupations dont l’examen suggérait cette dénomination assez vague et mystérieuse de politique de l’esprit.

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Je voudrais seulement vous montrer que ces questions existent. Il ne s’agit point d’approfondir, il ne s’agit même point de prétendre circonscrire un sujet d’une étendue immense et qui, loin de se simplifier et de s’éclaircir par la méditation, ne fait que devenir plus complexe et plus trouble à mesure que le regard s’y appuie. Si l’on explore même superficiellement tous les domaines de l’activité, tous les ordres du pouvoir et du savoir humain, on observe dans chacun d’eux les caractères de l’état critique : crise de l’économie, crise de la science, crise dans les lettres et dans les arts, crise de la liberté politique, crise dans les mœurs… Je n’entrerai point dans les détails. Je vous indiquerai simplement l’un des traits remarquables de cet état : le monde moderne dans toute sa puissance, en possession d’un capital technique prodigieux, entièrement pénétré de méthodes positives, n’a su toutefois se faire ni une politique, ni une morale, ni un idéal, ni des lois civiles ou pénales, qui soient en harmonie avec les modes de vie qu’il a créées et même avec les modes de pensée que la diffusion universelle et le développement d’un certain esprit scientifique imposent peu a peu a tous les hommes.

Tout le monde, aujourd’hui, plus ou moins instruit des