Page:Verne - Autour de la Lune.djvu/91

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ties, l’une féminine, l’autre masculine. Aux femmes, l’hémisphère de droite. Aux hommes, l’hémisphère de gauche ! »

Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami. Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu’on en juge.

Dans cet hémisphère de gauche s’étend la « Mer des Nuées », où va si souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît « la Mer des Pluies », alimentée par tous les tracas de l’existence. Auprès se creuse « la Mer des Tempêtes » où l’homme lutte sans cesse contre ses passions trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions, les trahisons, les infidélités et tout le cortège des misères terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrière ? cette vaste « Mer des Humeurs » à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du « Golfe de la Rosée » ! Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de l’homme contient-elle autre chose et ne se résume-t-elle pas en ces quatre mots ?

L’hémisphère de droite, « dédié aux dames », renferme des mers plus petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents d’une existence féminine. C’est la « Mer de la Sérénité » au-dessus de laquelle se penche la jeune fille, et « le Lac des Songes », qui lui reflète un riant avenir ! C’est « la Mer du Nectar », avec ses flots de tendresse et ses brises d’amour ! C’est la « Mer de la Fécondité », c’est « la Mer des Crises », puis « la Mer des Vapeurs », dont les dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste « Mer de la Tranquillité », où se sont absorbés toutes les fausses passions, tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots se déversent paisiblement dans « le Lac de la Mort » !

Quelle succession étrange de noms ! Quelle division singulière de ces deux hémisphères de la Lune, unis l’un à l’autre comme l’homme et la femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l’espace ! Et le fantaisiste Michel n’avait-il pas raison d’interpréter ainsi cette fantaisie des vieux astronomes ?

Mais tandis que son imagination courait ainsi « les mers », ses graves compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils apprenaient par cœur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles et les diamètres.

Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et couvrant une grande portion de la partie occidentale de l’hémisphère sud ; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de longitude ouest. L’Océan des