Page:Verne - Les Cinq Cents Millions de la Bégum - Les Révoltés de la Bounty.djvu/176

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
158
les cinq cents millions de la bégum.

CHAPITRE XIX

une affaire de famille


Peut-être, dans le courant de ce récit, n’a-t-il pas été suffisamment question des affaires personnelles de ceux qui en sont les héros. C’est une raison de plus pour qu’il soit permis d’y revenir et de penser enfin à eux pour eux-mêmes.

Le bon docteur, il faut le dire, n’appartenait pas tellement à l’être collectif, à l’humanité, que l’individu tout entier disparût pour lui, alors même qu’il venait de s’élancer en plein idéal. Il fut donc frappé de la pâleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel à ses dernières paroles. Ses yeux cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme le sens caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux praticien interrogeait le silence du jeune ingénieur et attendait peut-être que celui-ci le rompît ; mais Marcel, redevenu maître de lui par un rude effort de volonté, n’avait pas tardé à retrouver tout son sang-froid. Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n’était plus que celle d’un homme qui attend la suite d’un entretien commencé.

Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de cette prompte reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de médecin, il s’empara de son bras et le tint comme il eût fait de celui d’un malade dont il aurait voulu discrètement ou distraitement tâter le pouls.

Marcel s’était laissé faire sans trop se rendre compte de l’intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les lèvres :

« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard notre entretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais il n’est pas défendu, alors même qu’on se voue à l’amélioration du sort de tous, de s’occuper aussi du sort de ceux qu’on aime, de ceux qui vous touchent de plus près. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter ce qu’une jeune fille, dont je te dirai le nom tout à l’heure, répondait, il n’y a pas longtemps encore, à son père et à sa mère, à qui, pour la vingtième fois depuis un an, on venait de la demander en mariage. Les demandes étaient pour la plupart de celles que les plus difficiles