Page:Verne - Michel Strogoff - Un drame au Mexique, 1905.djvu/239

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Sangarre, tenant un de ces daïrés qui frémissait entre ses mains, excitait cette troupe de véritables corybantes.

Alors s’avança un tsigane, âgé de quinze ans au plus. Il tenait à la main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson d’un rhythme très-bizarre, une danseuse vint se placer près de lui et demeura immobile, l’écoutant ; mais chaque fois que le refrain revenait aux lèvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue, secouant près de lui son daïré et l’étourdissant du cliquetis de ses crotales.

Puis, après le dernier refrain, les ballerines enlacèrent le tsigane dans les mille replis de leurs danses.

En ce moment, une pluie d’or tomba des mains de l’émir et de ses alliés, des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des piécettes qui frappaient les cymbales des danseuses, se mêlaient encore les derniers murmures des doutares et des tambourins.

« Prodigues comme des pillards ! » dit Alcide Jolivet à l’oreille de son compagnon.

Et c’était bien l’argent volé, en effet, qui tombait à flots, car, avec les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les roubles moscovites.

Puis le silence se fit un instant, et la voix de l’exécuteur, posant sa main sur l’épaule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur répétition rendait de plus en plus sinistres :

« Regarde de tous tes yeux, regarde ! »

Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l’exécuteur ne tenait plus son sabre nu à la main.

Cependant, le soleil s’abaissait déjà au-dessous de l’horizon. Une demi-obscurité commençait à envahir les arrière-plans de la campagne. La masse des cèdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premières brumes. L’ombre ne pouvait tarder à se glisser jusqu’au plateau qui dominait la ville.

Mais, en cet instant, plusieurs centaines d’esclaves, portant des torches enflammées, envahirent la place. Entraînées par Sangarre, tsiganes et Persanes réapparurent devant le trône de l’émir et firent valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les instruments de l’orchestre tartare se déchaînèrent dans une harmonie plus sauvage, accompagnée des cris gutturaux des chanteurs. Les cerfs-volants, qui avaient été ramenés à terre, reprirent leur vol,