Page:Verne - Michel Strogoff - pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux, 1880.djvu/4

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LE GOUVERNEUR. – Sangarre ?... Ah ! cette belle fille que j’aperçois là ?

IVAN, faisant signe à Sangarre de s’approcher. – Oui... Sangarre est la véritable directrice de ces Tsiganes, Excellence !... À elle revient la meilleure part des compliments que vous avez dédaigné leur adresser !

Sangarre reste fièrement campée sans mot dire.

LE GOUVERNEUR. – Elle ne parle pas le russe ?

IVAN. – Hélas ! non, monseigneur. Aussi, moi, le vieux bohémien, je suis leur factotum, j’organise les concerts, je traite pour les fêtes. Sans moi, la petite troupe serait souvent embarrassée. C’est même à ce propos que je venais solliciter une faveur de Votre Excellence...

LE GOUVERNEUR. – De quoi s’agit-il ?...

IVAN. – C’est demain que finissent les fêtes en l’honneur du czar. Nous n’avons donc plus rien à faire ici, et notre intention est de repasser la frontière.

LE GOUVERNEUR. – Ah ! vous voulez retourner en Sibérie ?

IVAN. – C’est un peu notre pays... Excellence. Or, la frontière va être encombrée par tous ces marchands d’origine asiatique, qui retournent dans leurs provinces. On sera arrêté à chaque instant aux postes de police, et...

LE GOUVERNEUR. – Eh bien ! n’as-tu pas un passeport en règle ?

IVAN. – Sans doute, monseigneur ; mais, Votre excellence le sait mieux que moi, un passeport en règle, ça n’existe guère en Russie. Il y manque toujours quelque petite chose !... tandis que si Votre excellence, qui a daigné se montrer satisfaite de nous, voulait bien m’en donner un... spécial, revêtu de sa signature..., avec ce précieux talisman, nul obstacle à redouter... et... je pourrais partir en avant afin de préparer les étapes de notre troupe !

LE GOUVERNEUR. – Soit ! Toi et les tiens, vous êtes de braves gens qui avez fait grand plaisir au Palais Neuf, et je ne refuse pas de vous être agréable.

IVAN. – Je baise humblement les mains de Votre Excellence.

LE GOUVERNEUR. – Et quand comptes-tu quitter Moscou ?

IVAN. – Moi ?... demain... au lever du soleil, monseigneur, avant que les portes de la ville ne soient encombrées par les milliers d’étrangers qui vont partir.

LE GOUVERNEUR. – Eh bien ! dis à cette belle fille, ta compagne, que rien ne retardera ton voyage, ni le sien. Je vais d’abord faire préparer ton passeport, et celui-là... sera bien en règle.

(Le gouverneur sort par la gauche. Le général remonte vers les groupes d’invités.)


Scène V


Ivan, Sangarre


IVAN, se redressant après avoir regardé si personne ne l’observe. – Et dans quelques jours, j’aurai passé la frontière !

SANGARRE. – Et c’est alors, Ivan, que tu seras réellement libre.

IVAN. – Libre !... je le suis déjà, grâce à toi, qui m’as fait évader de la forteresse de Polstock, où le czar que je hais, me retenait prisonnier ! C’est par toi, par tes Tsiganes dévouées, que j’ai pu correspondre avec Féofar-Khan ! C’est grâce à toi, enfin, que j’ai pu pénétrer dans le palais du gouverneur, et que je vais obtenir ce passeport, sans lequel je n’aurais jamais pu franchir la frontière pour aller rejoindre les armées de l’émir !... Sangarre, je ne l’oublierai pas.

SANGARRE. – Depuis le jour où tu m’as sauvée, pendant cette guerre de Khiva, depuis que le colonel Ivan Ogareff a ramené à la vie la Tsigane que les Russes venaient de knouter comme espionne, la Tsigane t’appartient corps et âme ! Elle est devenue la mortelle ennemie de ces Russes qu’elle hait autant que tu les hais toi-même ! Ivan, il n’y a plus rien de moscovite en toi ! Que ton épaule saigne toujours à l’endroit où l’on a arraché l’épaulette comme mon épaule saignera toujours à l’endroit où le knout l’a déchirée !

IVAN. – Ne crains rien !... ma vengeance marchera de pair avec la tienne !...

SANGARRE. – Ah ! je la retrouverai cette Sibérienne... cette Marfa Strogoff qui m’a dénoncée aux Russes !... Je la retrouverai, dussé-je aller la saisir jusque dans Kolyvan dont les Tartares vont bientôt s’emparer !...

IVAN. – Comme ils s’empareront d’Irkoutsk, conduits par moi à l’assaut de cette capitale ! Ah ! Grand-Duc maudit, en me cassant de mon grade, en me faisant emprisonner, tu as fait manquer ce premier soulèvement que j’avais organisé ! Mais, je suis libre maintenant ! Rien ne pourra sauver Irkoutsk, et là, tu périras, d’une mort infamante, sur les murs mêmes de la ville en flammes !

SANGARRE. – Oui, mais il faudrait éviter tout retard, et ce passeport promis par le gouverneur...

IVAN. – Dans cinq minutes je l’aurai, et je m’élancerai, d’un seul vol, de Moscou aux avant-postes de l’émir ! Prends garde, on vient !...


Scène VI


Les mêmes, le gouverneur, puis un aide de camp.


Le gouverneur rentre par la gauche, tenant un passeport à la main.

LE GOUVERNEUR. – Tiens, es-tu content ? Regarde. (Il remet le passeport à Ivan.)

IVAN, après avoir lu. – Ah ! Excellence, avec un pareil permis, on passe partout ! Il n’y manque plus...

LE GOUVERNEUR. – Que ma signature, et je vais à l’instant même... (Il s’approche de la table, s’assied et prend la plume. Un aide de camp entre.)

L’AIDE DE CAMP. – Un pli pour Son Excellence ! (Il remet un pli cacheté. Le gouverneur le lit.)

SANGARRE, à Ivan. – Mais il ne signera donc pas !

IVAN, bas. – Patience !

LE GOUVERNEUR, au général qu’il emmène à gauche. – Général, nous parlions tout à l’heure du colonel Ivan Ogareff.

SANGARRE, à part'. – Ton nom !

IVAN, bas. – Tais-toi !

LE GOUVERNEUR. – Ce traître qui fut cassé de son grade et condamné à mort pour avoir fomenté, une fois déjà, le soulèvement des Tartares...

LE GÉNÉRAL. – Oui, Ogareff, dont l’empereur a commué la peine en une perpétuelle détention dans la forteresse de Polstock.

LE GOUVERNEUR. – Il s’est échappé récemment de sa prison. Voilà ce qu’on m’écrit du cabinet de Pétersbourg : Ivan Ogareff s’est enfoui !... Il faut mettre toute notre police sur sa trace.

LE GÉNÉRAL. – Nous ferons très sévèrement garder la frontière que, sans passeport, il ne pourra franchir.

LE GOUVERNEUR, s’asseyant à la table et écrivant. – Que les ordres soient transmis sans retard. Il importe que le Grand-Duc soit prévenu au plus tôt, car cette lettre du ministre me marque que, d’après une correspondance, saisie depuis l’évasion d’Ivan Ogareff, le plan de ce traître serait de pénétrer dans Irkoutsk, et