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un capitaine de quinze ans.

rachat de sa femme et de son fils ! Il serait parti pour la côte d’Afrique, et là, qui peut dire à quels dangers, à quelles perfidies il eût été exposé !

Un seul mot sur cousin Bénédict. Le jour même de son arrivée, le digne savant, après avoir serré la main de James Weldon, s’était renfermé dans son cabinet et remis au travail, comme s’il eût continué une phrase interrompue la veille. Il méditait un énorme ouvrage sur l’« Hexapodes Benedictus », un des desiderata de la science entomologique.

Là, dans son cabinet tapissé d’insectes, cousin Bénédict trouva tout d’abord une loupe et des lunettes… Juste ciel ! Quel cri de désespoir il poussa, la première fois qu’il s’en servit pour étudier l’unique échantillon que lui eût fourni l’entomologie africaine !

L’« Hexapodes Benedictus » n’était point un hexapode ! C’était une vulgaire araignée ! Et si elle n’avait que six pattes au lieu de huit, c’est que les deux pattes de devant lui manquaient ! Et si elles lui manquaient, ces pattes, c’est qu’en la prenant, Hercule les avait malencontreusement cassées ! Or, cette mutilation réduisait le prétendu « Hexapodes Benedictus » à l’état d’invalide et le reléguait dans la classe des arachnides les plus communes, — ce que la myopie de cousin Bénédict l’avait empêché de reconnaître plus tôt ! Il en fit une maladie, dont il guérit heureusement.

Trois ans après, le petit Jack avait huit ans, et Dick Sand lui faisait répéter ses leçons, tout en travaillant rudement pour son compte. En effet, à peine à terre, comprenant tout ce qui lui avait manqué, il s’était jeté dans l’étude avec une sorte de remords, — celui de l’homme qui, faute de science, s’était trouvé au-dessous de sa tâche !

« Oui ! répétait-il souvent. Si, à bord du Pilgrim, j’avais su tout ce qu’un marin devait savoir, que de malheurs auraient été épargnés ! »

Ainsi parlait Dick Sand. Aussi, à dix-huit ans, avait-il terminé avec distinction ses études hydrographiques, et, muni d’un brevet par faveur spéciale, il allait commander pour la maison James W. Weldon.

Voilà où en était arrivé par sa conduite, par son travail, le petit orphelin recueilli sur la pointe de Sandy-Hook. Il était, malgré sa jeunesse, entouré de l’estime, on pourrait dire du respect de tous ; mais la simplicité et la modestie lui étaient si naturelles, qu’il ne s’en doutait guère. Il ne soupçonnait même pas, bien qu’on ne pût lui attribuer ce qu’on appelle des actions d’éclat, que la fermeté, le courage, la constance déployés dans ses épreuves, avaient fait de lui une sorte de héros.