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LIVRE II. — CHAPITRE IV.

résolues de nos jours ? Au contraire, nous avons vu renaître précisément le même débat, et il ne paraît pas près de finir. On oublie, dans ces retentissantes disputes, le vieux philosophe qui a le premier mis le doigt sur la difficulté : il n’avait pas tort pourtant d’être embarrassé là où les plus éminents esprits de notre temps confessent leurs hésitations, et montrent par les solutions mêmes qu’ils proposent la difficulté du problème. Tout récemment encore, M. Paul Janet[1] déclarait « que Dieu n’est pas une personne, mais qu’il est la source et l’essence de toute personnalité ».

Ne disons rien de la polémique de Carnéade contre la divination ; ici c’est le triomphe éclatant et incontesté du bon sens sur la routine, de la raison sur la superstition. Mais nous ne pouvons passer sous silence l’admirable discussion sur le libre arbitre. N’eût-il que ce seul titre, nous n’hésiterions pas à dire que Carnéade a mérité l’admiration que les anciens lui témoignaient unanimement. À aucune époque, on n’a défendu plus fermement la liberté de l’homme, tout en reconnaissant la part qu’il faut faire au déterminisme. Malgré l’autorité de Leibnitz, qui les a suivis sur ce point, admettra-t-on avec les stoïciens que ce soit une thèse sérieuse, celle qui distingue le Fatum et la nécessité, et déclare que nous sommes libres tout en ne pouvant agir autrement que nous ne le faisons ? Personne avant Carnéade n’avait analysé avec autant de profondeur l’idée de cause, distingué aussi nettement la causalité et la succession, et fait aussi résolument une place dans l’enchaînement des phénomènes à ces causes actives qu’on appelle des êtres libres, et qui s’introduisent, sans la détruire, dans la trame des événements. Avons-nous mieux à dire aujourd’hui sur ce sujet, important entre tous ? Le philosophe contemporain qui l’a le plus profondément étudié, M. Renouvier, soutient précisément la même thèse que Carnéade. Il est juste d’ajouter qu’il reconnaît[2] hautement la parenté de sa pensée et de celle du philosophe

  1. Revue des Deux Mondes, 1er juin 1885.
  2. Voir notamment la Critique philos., 9e année, t. XVII, p. 6.