Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/170

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


tuelles que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art ? — Moi, je ne les crois que sublimées, au contraire, ces mystérieuses fibres ! — Les autres hommes semblent gratifiés de propriétés de tendresse mieux conditionnées, de passions plus franches, plus sérieuses, enfin ?… Je vous affirme, moi, que la tranquillité de leurs organismes, encore un peu obscurcis par l’Instinct, les porte à nous donner, pour de suprêmes expressions de sentiments, de simples débordements d’animalité.

» Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux sont desservis par des centres nerveux qui, ensevelis dans une torpeur habituelle, résonnent en vibrations infiniment moins nombreuses et plus sourdes que les nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en clameurs leurs impressions que pour se donner une illusion d’eux-mêmes ou se justifier, d’avance, de l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont rentrer.

» Ces natures sans échos sont ce que le monde appelle des gens « à caractère », — des êtres, des cœurs violents et nuls. Cessons d’être dupes de la matité de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier, au moins fictivement à ses propres yeux, de l’émotion réelle que l’on parvient, ainsi, à susciter chez quelques autres, — grâce à cette obscure feintise, — cela ne convient qu’aux êtres inachevés.

» Au nom de quels droits réels prétendraient-ils décréter que toutes ces agitations, de plus que douteux aloi, sont de rigueur dans l’expression des souffrances ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibi-