Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/177

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d’abord, fort probable que le quidam se fâcherait tout rouge si on lui répondait qu’il a, lui, « trop de cœur pour avoir de l’intelligence ! », ce qui prouve qu’au fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part, de l’aveu même de celui qui nous le reproche. Ensuite, remarquez-vous ce que devient cette phrase, sous une analyse attentive ? C’est comme si l’on disait : « Cette personne est trop bien élevée pour se donner la peine d’avoir de bonnes manières ! » En quoi consistent les bonnes manières ? C’est ce que le vulgaire, non plus que l’homme vraiment bien élevé, ne sauront jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et honnête. De telle sorte que cette phrase n’exprime, naïvement, que la jalousie instinctive et, pour ainsi dire, mélancolique de certaines natures en présence de la nôtre. Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est pas une différence : c’est un infini.

Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***.

— Je remporte de notre entretien cet axiome, dit-elle, que, si contradictoires que semblent vos paroles ou vos manières d’être, quelquefois, dans les circonstances terribles ou joyeuses de votre existence, elles ne prouvent en rien que vous soyez…

— De bois !… acheva le comte avec un sourire.

Ils regardaient passer les voitures lumineuses. Maximilien fit signe à l’une d’elles, qui s’approcha. Lorsque Lucienne s’y fut assise, le jeune homme s’inclina, silencieusement.

— Au revoir ! cria Lucienne, en lui envoyant un baiser.