Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/289

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pourquoi : je n’enviais plus ce qu’elles possèdent, ayant constaté l’usage qu’elles en font — et que j’en eusse fait moi-même, sans doute ! Mais vous voici, vous voici, vous qu’autrefois j’aurais tant aimé !… je vous vois !… je vous devine !… je reconnais votre âme dans vos yeux… vous me l’offrez, et je ne puis vous la prendre !…

La jeune femme cacha son front dans ses mains.

— Oh ! répondit tout bas Félicien, les yeux en pleurs, — je puis du moins baiser la tienne dans le souffle de tes lèvres ! — Comprends-moi ! Laisse-toi vivre ! tu es si belle !… Le silence de notre amour le fera plus ineffable et plus sublime, ma passion grandira de toute ta douleur, de toute notre mélancolie !… Chère femme épousée à jamais, viens vivre ensemble !

Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de larmes et, posant la main sur le bras qui l’enlaçait :

— Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible ! dit-elle. Écoutez encore ! je veux achever, en ce moment, de vous révéler toute ma pensée… car vous ne m’entendez plus… et je ne veux pas être oubliée.

Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée sur l’épaule du jeune homme.

— Vivre ensemble !… dites-vous… Vous oubliez qu’après les premières exaltations, la vie prend des caractères d’intimité où le besoin de s’exprimer exactement devient inévitable. C’est un instant sacré ! Et c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, inat-