Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 8.djvu/146

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rées. Là sont ces prophètes du linteau de la Vierge, dont la physionomie méditative et intelligente finit, si on les considère de près et pendant un certain temps, par vous embarrasser comme un problème. Plusieurs, animés d’une foi sans mélange, ont les traits d’illuminés ; mais combien plus expriment un doute, posent une question et la méditent ? Aussi nous expliquons-nous aujourd’hui les dédains et les colères même qu’excite, dans certains esprits, l’admiration que nous professons pour ces œuvres, surtout si nous les déclarons françaises. Au fond, cette protestation est raisonnée. Longtemps nous avons pensé — car tout artiste possède une dose de naïveté — qu’il y avait, dans cette opposition à notre admiration, ignorance des œuvres, présomptions ou préjugés qu’un examen sincère pourrait vaincre à la longue. Nous nous abusions complètement. La question, c’est qu’il ne faut pas que cet art puisse passer pour beau, et il ne faut pas que cet art soit admis comme beau, parce qu’il est une marque profonde de ce que peut obtenir l’affranchissement des intelligences et des développements que cet affranchissement peut prendre. Une école qui, élevée sous des cloîtres, dans des traditions respectées, s’en éloigne brusquement, pour aller demander la lumière à sa propre intelligence, à sa raison et à son examen, pour réagir contre un dogmatisme séculaire et courir dans la voie de l’émancipation en toute chose ! Quel dangereux exemple qu’on ne saurait trop repousser ! Toutes les débauches nous seront permises en fait d’art et de goût, plutôt que l’admiration pour la seule époque de notre histoire où les artistes affranchis ont su trouver, en architecture, des méthodes et des formes toutes nouvelles, ont su élever une école de sculpteurs qui ne sont ni grecs, ni byzantins, ni romans, ni italiens, ni quoique ce soit qui ait paru dans le champ des arts depuis le siècle de Périclès, qui puisent dans leur propre fond en détournant les yeux du dogmatisme en fait d’art. Pour qui prétend maintenir en tutelle l’intelligence humaine comme une mineure trop prompte à s’émanciper, il est clair qu’un tel précédent intellectuel dans l’histoire d’un peuple doit être présenté sous le jour le plus sombre ; cela est logique. Mais il est plus difficile d’expliquer pourquoi beaucoup de personnes en France, dévouées aux idées d’émancipation et qui prétendent en protéger l’expression, ne voient dans ces productions du XIIIe siècle qu’un état maladif, étouffé sous un ordre social oppressif, qu’un signe d’asservissement moral. Asservissement à quoi ? On ne le dit pas. Foulez les cendres refroidies de la féodalité et de la théocratie, si bon vous semble ; il n’y a pas grand péril, car vous savez qu’elles ne sauraient se réchauffer, mais pourquoi écraser du même talon le système oppressif et ceux qui ont su les premiers s’en affranchir en réagissant contre l’énervement intellectuel au moyen âge ? Cela est-il équitable, courageux et habile ?

Le monument religieux était à peu près le seul où l’artiste pouvait exprimer ses idées, ses sentiments, il le fait d’une façon indépendante, hardie même. Il repousse l’hiératisme qui s’attache toujours à une so-