Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome19.djvu/587

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soutenu par ses confrères. Si on lui fait une injustice, il trouve aussitôt des défenseurs. L’homme de lettres est sans secours ; il ressemble aux poissons volants : s’il s’élève un peu, les oiseaux le dévorent ; s’il plonge, les poissons le mangent.

Tout homme public paye tribut à la malignité ; mais il est payé en deniers et en honneurs[1].



LIBELLE[2].


On nomme libelles de petits livres d’injures. Ces livres sont petits parce que les auteurs, ayant peu de raisons à donner, n’écrivant point pour instruire, et voulant être lus, sont forcés d’être courts. Ils y mettent très-rarement leurs noms, parce que les assassins craignent d’être saisis avec des armes défendues.

Il y a les libelles politiques. Les temps de la Ligue et de la Fronde en regorgèrent. Chaque dispute en Angleterre en produit des centaines. On en fit contre Louis XIV de quoi fournir une vaste bibliothèque.

Nous avons les libelles théologiques depuis environ seize cents ans : c’est bien pis ; ce sont des injures sacrées des halles. Voyez seulement comment saint Jérôme traite Rufin et Vigilantius. Mais, depuis lui, les disputeurs ont bien enchéri. Les derniers libelles ont été ceux des molinistes contre les jansénistes ; on les compte par milliers. De tous ces fatras, il ne reste aujourd’hui que les seules Lettres provinciales.

Les gens de lettres pourraient le disputer aux théologiens. Boileau et Fontenelle, qui s’attaquèrent à coups d’épigrammes, disaient tous deux que les libelles dont ils avaient été gourmés n’auraient pas tenu dans leurs chambres. Tout cela tombe comme les feuilles en automne. Il y a eu des gens qui ont traité de libelles toutes les injures qu’on dit par écrit à son prochain.

Selon eux, les pouilles que les prophètes chantèrent quelquefois aux rois d’Israël étaient des libelles diffamatoires pour faire soulever les peuples contre eux. Mais comme la populace n’a

  1. En 1765, l’article se terminait par cette phrase :

    « L’homme de lettres paye le même tribut sans rien recevoir ; il est descendu pour son plaisir dans l’arène ; il s’est lui-même condamné aux bêtes. »

    Ce passage n’est pas dans les Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771. (B.)

    — Voyez Gens de lettres.

  2. Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)