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MICROMÉGAS
HISTOIRE PHILOSOPHIQUE


(1752)




CHAPITRE I.

VOYAGE D’UN HABITANT DU MONDE DE L’ÉTOILE SIRIUS
DANS LA PLANÈTE DE SATURNE.


Dans une de ces planètes qui tournent autour de l’étoile nommée Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d’esprit, que j’ai eu l’honneur de connaître dans le dernier voyage qu’il fit sur notre petite fourmilière ; il s’appelait Micromégas[1], nom qui convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut : j’entends, par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de cinq pieds chacun.

Quelques géomètres[2], gens toujours utiles au public, prendront sur-le-champ la plume, et trouveront que, puisque M. Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre, nous n’avons guère que cinq pieds, et que notre globe a neuf mille lieues de tour ; ils trouveront, dis-je, qu’il faut absolument que le globe qui l’a produit ait au juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre. Rien n’est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les États de quelques souverains d’Allemagne ou d’Italie, dont on peut faire le tour en une demi-heure, comparés à l’empire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne

  1. De micros, petit, et de megas, grand.
  2. C’est ainsi qu’on lit dans les premières éditions. D’autres, au lieu de géomètres, portent algébristes. (B.)