Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome21.djvu/51

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COSI-SANCTA
UN PETIT MAL POUR UN GRAND BIEN
NOUVELLE AFRICAINE


(1746)




C’est une maxime faussement établie qu’il n’est pas permis de faire un petit mal dont un plus grand bien pourrait résulter. Saint Augustin a été entièrement de cet avis, comme il est aisé de le voir dans le récit de cette petite aventure arrivée dans son diocèse, sous le proconsulat de Septimus Acindynus, et rapportée dans le livre de la Cité de Dieu[1].


Il y avait à Hippone un vieux curé, grand inventeur de confréries, confesseur de toutes les jeunes filles du quartier, et qui passait pour un homme inspiré de Dieu parce qu’il se mêlait de dire la bonne aventure, métier dont il se tirait assez passablement.

On lui amena un jour une jeune fille nommée Cosi-Sancta : c’était la plus belle personne de la province. Elle avait un père et une mère jansénistes, qui l’avaient élevée dans les principes de la vertu la plus rigide ; et de tous les amants quelle avait eus, aucun n’avait pu seulement lui causer, dans ses oraisons, un moment de distraction. Elle était accordée depuis quelques jours à un petit vieillard ratatiné, nommé Capito, conseiller au présidial d’Hippone. C’était un petit homme bourru et chagrin, qui ne manquait pas d’esprit, mais qui était pincé dans la conversation, ricaneur, et assez mauvais plaisant ; jaloux d’ailleurs comme un Vénitien, et qui pour rien au monde ne se serait accommodé d’être l’ami des galants de sa femme. La jeune créature faisait tout ce qu’elle pouvait pour l’aimer, parce qu’il devait être son mari ; elle y allait de la meilleure foi du monde, et cependant n’y réussissait guère.

  1. Voyez Bayle, article Acindynus. (Note de Voltaire.)