Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome25.djvu/137

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le fils.

Non, vous dis-je, ce sont des mages qui ont des secrets admirables, et qui tuent avec des paroles. Le père, disent-ils, leur a fait cette grâce par le fils. Un de leurs prosélytes, qui pue horriblement, mais qui prêche dans les greniers avec beaucoup de succès, me disait hier qu’un de leurs parents, nommé Ananiah[1], ayant vendu sa métairie pour plaire au fils au nom du père, porta tout l’argent aux pieds d’un mage nommé Barjone, mais qu’ayant gardé en secret de quoi acheter le nécessaire pour son petit enfant, il fut puni de mort sur-le-champ. Sa femme vint ensuite ; Barjone la fit mourir de même en prononçant une seule parole.

épictète.

Mon fils, voilà d’abominables gens. Si la chose était vraie, ils seraient les plus infâmes criminels de la terre. On vous a conté des histoires ridicules ; vous êtes un bon enfant, mais j’ai peur que vous ne soyez un imbécile, et cela me fâche.

le fils.

Mais, mon père, si on gagne la vie éternelle en donnant tout son bien à Simon Barjone, il est clair qu’on fait un bon marché.

épictète.

Mon fils, la vie éternelle, la communication avec l’Être suprême n’a rien de commun, croyez-moi, avec votre Simon Barjone. Le Dieu très-bon et très-grand, Deus optimm maximus, qui anima les Caton, les Scipion, les Cicéron, les Paul-Émile, les Camille, le père des dieux et des hommes, n’a pas, sans doute, remis son pouvoir entre les mains d’un Juif. Je savais que ces misérables étaient au rang des plus superstitieux peuples de la Syrie, mais je ne savais pas qu’ils osassent porter leur démence jusqu’à se dire les premiers ministres de Dieu.

le fils.

Mais, mon père, ils font continuellement des miracles. (Ici le bonhomme Épictète ricane.) Vous ricanez, mon père, vous levez les épaules.

épictète.

Hélas ! un mourant n’a guère envie de rire, mais tu m’y forces, mon pauvre enfant. As-tu vu des miracles ?

le fils.

Non, mais j’ai parlé à des hommes qui avaient parlé à des femmes qui disaient que leurs commères en avaient vu. Et puis

  1. C’est saint Luc qui, dans les Actes des apôtres, v. 1-10, raconte l’aventure d’Ananiah. (B.)