Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome26.djvu/422

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« Songez que le prédicateur auteur de la plus mauvaise tragédie de ce temps[1], et, qui pis est, d’une tragédie en prose, appelle Corneille Mascarille ; il n’est fait, selon le prédicateur, que pour vivre avec les portiers de comédie : « Corneille piaille toujours, ricane toujours, et ne dit jamais rien qui vaille. »

« Ce sont là les honneurs qu’on rendait à celui qui avait tiré la France de la barbarie ; il était réduit pour vivre à recevoir une pension du cardinal de Richelieu, qu’il nomme son maigre. Il était forcé de rechercher la protection de Montauron, de lui dédier Cinna, de comparer dans son épître dédicatoire Montauron à Auguste ; et Montauron avait la préférence.

« Jean Racine, égal à Virgile pour l’harmonie et la beauté du langage, supérieur à Euripide et à Sophocle ; Racine, le poëte du cœur, et d’autant plus sublime qu’il ne l’est que quand il faut l’être ; Racine, le seul poëte tragique de son temps dont le génie ait été conduit par le goût ; Racine, le premier homme du siècle de Louis XIV dans les beaux-arts, et la gloire éternelle de la France, a-t-il essuyé moins de dégoût et d’opprobre ? Tous ses chefs-d’œuvre ne furent-ils pas parodiés à la farce dite italienne ?

« Visé, l’auteur du Mercure galant, ne se déchaîna-t-il pas toujours contre lui ? Subligny ne prétendit-il pas le tourner en ridicule ? Vingt cabales ne s’élevèrent-elles pas contre tous ses ouvrages ? N’eut-il pas toujours des ennemis, jusqu’à ce qu’enfin le jésuite La Chaise le rendit suspect de jansénisme auprès du roi, et le fit mourir de chagrin ! Mon neveu, la mode n’est plus d’accuser de jansénisme ; mais si vous avez le malheur de travailler pour le théâtre, et de réussir, on vous accusera d’être athée. »

Ces paroles de mon bon oncle se gravèrent dans mon cœur. J’avais déjà commencé une tragédie ; je l’ai jetée au feu, et je conseille à tous ceux qui ont la manie de travailler en ce genre d’en faire autant.



CHAPITRE XXI.


des sentiments théologiques de feu l’abbé bazin. de la justice qu’il rendait à l’antiquité ; et des quatre diatribes composées par lui à cet effet.


Pour mieux faire connaître la piété et l’équité de l’abbé Bazin, je suis bien aise de publier ici quatre diatribes de sa façon, com-

  1. Zenobie : voyez la note, tome XVIII, page 289.