Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome26.djvu/87

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L’enfant d’Hippocrate, à l’âge de quatre ans, prouvait la circulation du sang en passant son doigt sur sa main, et Hippocrate ne savait pas que le sang circulât.

Nous sommes ces enfants, tous tant que nous sommes ; nous opérons des choses admirables, et aucun des philosophes ne sait comment elles s’opèrent.

Sixièmement, voilà les raisons, ou plutôt les doutes que me fournit ma faculté intellectuelle sur l’assertion modeste de Locke. Je ne dis point, encore une fois, que c’est la matière qui pense en nous ; je dis avec lui qu’il ne nous appartient pas de prononcer qu’il soit impossible à Dieu de faire penser la matière, qu’il est absurde de le prononcer, et que ce n’est pas à des vers de terre à borner la puissance de l’Être suprême.

Septièmement, j’ajoute que cette question est absolument étrangère à la morale, parce que, soit que la matière puisse penser ou non, quiconque pense doit être juste, parce que l’atome à qui Dieu aura donné la pensée peut mériter ou démériter, être puni ou récompensé, et durer éternellement, aussi bien que l’être inconnu appelé autrefois souffle et aujourd’hui esprit, dont nous avons encore moins de notion que d’un atome.

Je sais bien que ceux qui ont cru que l’être nommé souffle pouvait seul être susceptible de sentir et de penser ont persécuté[1] ceux qui ont pris le parti du sage Locke, et qui n’ont pas osé borner la puissance de Dieu à n’animer que ce souffle. Mais quand l’univers entier croyait que l’âme était un corps léger, un souffle, une substance de feu, aurait-on bien fait de persécuter ceux qui sont venus nous apprendre que l’âme est immatérielle ? Tous les Pères de l’Église, qui ont cru l’âme un corps délié, auraient-ils eu raison de persécuter les autres Pères qui ont apporté aux hommes l’idée de l’immatérialité parfaite ? Non sans doute, car le persécuteur est abominable : donc ceux qui admettent l’immatérialité parfaite sans la comprendre ont dû tolérer ceux qui la rejetaient parce qu’ils ne la comprenaient pas. Ceux qui ont refusé à Dieu le pouvoir d’animer l’être inconnu appelé matière ont dû tolérer aussi ceux qui n’ont pas osé dépouiller Dieu de ce pouvoir : car il est bien malhonnête de se haïr pour des syllogismes.

  1. Voltaire avait été, en 1734, persécuté pour ses Lettres philosophiques, où il avait loué Locke (voyez tome XXII, page 123).