Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome28.djvu/247

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T’appelles-tu Argyle, ou Perth, ou Montrose, ou Hamilton, ou Douglas[1] ? Souviens-toi qu’on arracha le cœur à tes pères sur un échafaud pour la cause d’une liturgie et de deux aunes de toile. Es-tu Irlandais ? Lis seulement la déclaration du parlement d’Angleterre, du 25 juillet 1643 : elle dit que, dans la conjuration d’Irlande, il périt cent cinquante-quatre mille protestants par les mains des catholiques. Crois, si tu veux, avec l’avocat Crooke, qu’il n’y eut que quarante mille hommes d’égorgés, sans défense, dans le premier mouvement de cette sainte et catholique conspiration. Mais quelle que soit ta supputation, tu descends des assassins ou des assassinés. Choisis, et tremble. Mais toi, prélat de mon pays, réjouis-toi, notre sang t’a valu cinq mille guinées de rente[2].

Notre calcul est effrayant, je l’avoue ; mais il est encore fort au-dessous de la vérité. Nous savons bien que si on présente ce calcul à un prince, à un évêque, à une chanoine, à un receveur des finances, pendant qu’ils souperont avec leurs maîtresses, et qu’ils chanteront des vaudevilles orduriers, ils ne daigneront pas nous lire. Les dévotes de Vienne, de Madrid, de Versailles, ne prendront même jamais la peine d’examiner si le calcul est juste. Si par hasard elles apprennent ces étonnantes vérités, leurs confesseurs leur diront qu’il faut reconnaître le doigt de Dieu dans toutes ces boucheries ; que Dieu ne pouvait moins faire en faveur du petit nombre des élus ; que Jésus étant mort du dernier supplice, tous les chrétiens, de quelque secte qu’ils soient, devraient mourir de même ; que c’est une impiété horrible de ne pas tuer sur-le-champ tous les petits enfants[3] qui viennent de recevoir le baptême, parce qu’alors ils seraient éternellement heureux par les mérites de Jésus, et qu’en les laissant vivre on risque de les damner. Nous sentons toute la force de ces raisonnements ; mais nous allons proposer un autre système, avec la défiance que nous devons avoir de nos propres lumières.


CHAPITRE XLIII.
Propositions honnêtes.


Notre doyen Swift a fait un bel écrit par lequel il croit avoir prouvé qu’il n’était pas encore temps d’abolir la religion chré-

  1. Voyez tome XV, page 301.
  2. Fin de la citation dans l’article Massacres des Questions sur l’Encyclopédie, en 1771. (B.)
  3. Voyez tome XXV, page 97.