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PROCÈS

malgré Claustre, reçu précepteur dans la maison, qui ne savait que du latin.

Claustre éleva les deux fils de Jean-François de Laborde, qui bientôt n’eurent plus besoin de lui. Il resta dans la maison comme ami, logé, nourri, meublé, chauffé, éclairé, blanchi, servi, avec 800 livres de pension et quelques présents.

Il nous apprend dans son Mémoire, page 4, qu’il espérait une reconnaissance plus analogue à son état et à son goût. Qu’entend-il par ce mot grec analogue, mis depuis peu à la mode, et qui veut dire convenable ? Le sieur de Laborde ne pouvait lui donner ni évêché ni abbaye.

Claustre, se bornant aux biens purement terrestres, s’adresse à un de ses élèves, le sieur Jean-Benjamin de Laborde, fils aîné de celui qui le nourrit et le pensionne ; il saisit le jour même de sa majorité pour lui faire un beau sermon sur la bienfaisance, et il lui fait signer à la fin du sermon une donation de 1,200 livres de rente par-devant notaire. De qui exige-t-il cette donation ? D’un fils de famille qui n’avait alors aucune fortune, et qui était sous la puissance de père et de mère,

La nouvelle pension de 1,200 livres fut payée quelque temps en secret au commensal, qui jouissait d’ailleurs de celle de 800 livres ; mais le père, dont la fortune avait essuyé des échecs considérables, ayant appris le succès du sermon de Claustre à la majorité de son fils, mécontent avec raison de cette manœuvre clandestine, fit réduire la somme à 800 livres, et s’en chargea lui-même. Le prêtre, craignant de perdre le logement, la table, et les bonnes grâces d’une famille nombreuse, fut obligé de consentir à la suppression de ce premier acte de la majorité de son élève.

Jusqu’ici on ne voit aucun délit ; ce n’est qu’un homme occupé de son petit intérêt personnel, qui dit, qui écrit sans cesse qu’il veut faire son salut dans la retraite, et qui cherche à rendre cette retraite commode. La justice n’a rien à punir dans cette conduite. Pour satisfaire à la fois sa dévotion et son goût pour les pensions de 1,200 livres, en attendant mieux, il ne s’adresse plus au fils du sieur de Laborde, mais à son gendre, le sieur de Fontaine, seigneur de la belle terre de Cramayel ; il s’en fait nommer chapelain, et au lieu de se retirer du monde, comme il l’avait tant dit et tant écrit, il prend l’emploi de régisseur de la terre, à 1,200 livres de gages. Ce n’est pas encore là une prévarication ; un saint peut gouverner une terre, quoiqu’il ne soit pas conséquent de crier qu’on veut se mettre dans un cloître quand on se fait premier domestique de campagne.