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LE PORTRAIT

connaître. Le portrait assumerait le poids de sa honte, voilà tout !…

Une sensation de douleur le poignit en pensant à la désagrégation que subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois, moquerie gamine de Narcisse, il avait baisé, ou feint de baiser ces lèvres peintes, qui, maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et des jours, il s’était assis devant son portrait, s’émerveillant de sa beauté, presque énamouré d’elle comme il lui sembla maintes fois… Devait-elle s’altérer, à présent, à chaque péché auquel il céderait ? Cela deviendrait-il un monstrueux et dégoûtant objet à cacher dans quelque chambre cadenassée, loin de la lumière du soleil qui avait si souvent léché l’or éclatant de sa chevelure ondée ? Quelle dérision sans mesure !

Un instant, il songea à prier pour que cessât l’horrible sympathie existant entre lui et le portrait. Une prière l’avait faite ; peut-être une prière la pouvait-elle détruire ?…

Cependant, qui, connaissant la vie, hésiterait pour garder la chance de rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance pût paraître, à tenter les conséquences que ce choix pouvait entraîner ?… D’ailleurs cela dépendait-il de sa volonté ?…

Était-ce vraiment la prière qui avait produit cette substitution ? Quelque raison scientifique ne pouvait-elle l’expliquer ? Si la pensée pouvait exercer une influence sur un organisme vivant, cette influence ne pouvait-elle s’exercer sur les choses mortes ou inorganiques ? Ne pouvaient-elles, les choses extérieures à nous-mêmes, sans pensée ou désir conscients, vibrer à l’unisson de nos humeurs ou de nos passions, l’atome appelant l’atome dans un amour secret ou une étrange affinité.