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L’ÎLE AU MASSACRE

l’heure, il y trouvait de quoi nourrir son espérance. Elle avait cru voir Jean-Baptiste, elle avait cru l’entendre. Que lui avait-il dit ? Que signifiait ce regard qu’elle avait posé sur lui-même ? Pourquoi lui avait-elle pris la main ? L’esprit de Jean-Baptiste, sans doute, l’avait guidé. Il avait caché son amour du vivant de son frère, il avait été loyal vis-à-vis de Pâle-Aurore. La récompense de son sacrifice arrivait-elle au moment où il croyait que celle qu’il aimait allait mourir ?

Pierre avait pensé à toutes ces choses. Il n’avait pas pu dormir, et ses réflexions n’avaient été troublées que par une toux légère qui parfois déchirait le silence de la nuit. À l’aurore, le prêtre se leva et en partant il dit au jeune homme :

— Courage. Le Bon Dieu peut faire des miracles. Regardez ce ciel. N’est-il pas une invitation à l’espérance ?

Le soleil se levait radieux à l’horizon, beau comme un matin de Pâques. Ses rayons vivificateurs réchauffèrent l’âme de Pierre. Une joie immense, divine, remplit tout son être. Non. Pâle-Aurore ne mourrait pas. Elle était trop bonne, trop jeune, trop belle pour mourir. Il en eut une telle certitude qu’il tomba à genoux en remerciant Dieu.

Tout à coup, il tressaillit. Une voix douce, légère comme un souffle venait de l’appeler.

— Pierre.

Pâle-Aurore venait de s’éveiller. Elle le regardait en souriant. Son visage avait repris ses couleurs naturelles. Ses yeux brillaient de la même tendresse qu’autrefois.

— Bonjour, Pierre.

— Pâle-Aurore, comment vas-tu ? fit celui-ci tout surpris.

Une toux crispa le visage de la jeune fille, et le front de Pierre s’assombrit.

— Bien, dit-elle quand elle eut essuyé ses lèvres. Je me sens mieux. Je me sens plus forte et je pourrai revoir le fort Saint-Charles. Jean-Baptiste ne m’a pas trompée. Il m’a dit que je devais repartir avec vous…

— Je savais que tu guérirais, ma bien-aimée.

Ces derniers mots s’étaient échappés de ses lèvres au milieu de sa joie.

— Pierre !… fit Pâle-Aurore d’une voix douce.

Il crut qu’il l’avait froissée dans sa pudeur et dans son amour. Il tomba à genoux.

— Pardon, fit-il.

Elle lui fit signe de se relever. Elle le regarda gravement et lui dit :

— Je sais, Pierre, quelle affection vous avez pour moi. Je vous ai vu chaque jour m’entourer de tendresse et mon cœur n’a pas été insensible à la grandeur et à la loyauté de votre protection. Votre frère m’a remise entre vos mains. Du haut du ciel, il saura guider mon cœur comme vous avez conduit mes pas depuis qu’il n’est plus. Patience, Pierre, et alors un jour…

— Pâle-Aurore, ma douce amie.

Et subitement, instinctivement, il se pencha vers elle et déposa un baiser sur son front. Puis il sortit de la chambre en courant, se précipita chez sa mère et lui cria :

— Maman, maman, venez vite, c’est comme un miracle !…


— FIN —


LOS ANGELES, Californie,

Avril — Juin 1927.