Page:William Morris - Nouvelles de Nulle Part.djvu/32

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regardais l’un après l’autre avec embarras, et dis enfin :

— Dites moi, je vous prie, ce qu’il y a de mal : vous savez que vous devez n’instruire. Mais riez, je vous en prie ; dites moi seulement.

Et ils rirent en effet, et je me joignis encore à eux, pour les mêmes raisons. Enfin la belle femme dit d’une voix câline :

— Oui, oui, il est malhonnête, le pauvre garçon ! mais je ferai aussi bien de vous dire à quoi il pense : il trouve que vous paraissez plutôt vieux pour votre âge. Il n’est certes pas étonnant qu’il en soit ainsi, puisque vous avez voyagé, et évidemment, d’après tout ce que vous avez dit, dans des pays peu sociables. On a dit souvent, et sans doute avec vérité, que l’on vieillit très vite à vivre parmi des gens malheureux. On prétend aussi que le sud de l’Angleterre est un bon pays pour garder bonne mine. — Elle rougit un peu : — Quel âge croyez-vous que j’ai ?

— Eh bien, répondis-je, j’ai toujours entendu dire qu’une femme a l’âge qu’elle paraît, je dirai donc, sans vouloir vous offenser ni vous flatter, que vous avez vingt ans.

Elle rit de bon cœur :

— Me voilà bien récompensée de quêter des compliments ; il faut que je vous dise la vérité, qui est que j’ai quarante-deux ans.

J’ouvris de grands yeux, et provoquai encore la musique de son rire ; mais j’avais beau regarder, il n’y avait pas la moindre ride soucieuse