Page:Zola - La Débâcle.djvu/324

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et d’angoisse. Tout de suite, il chancela, tomba avec son fardeau. Si encore il avait aperçu quelque brancardier ! Il cherchait de ses regards fous, croyait en reconnaître parmi les fuyards, faisait de grands gestes. Personne ne revenait. Il réunit ses dernières forces, reprit Jean, réussit à s’éloigner d’une trentaine de pas ; et, un obus ayant éclaté près d’eux, il crut que c’était fini, qu’il allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon.

Lentement, Maurice s’était relevé. Il se tâtait, n’avait rien, pas une égratignure. Pourquoi donc ne fuyait-il pas ? Il était temps encore, il pouvait atteindre le petit mur en quelques sauts, et ce serait le salut. La peur renaissait, l’affolait. D’un bond, il prenait sa course, lorsque des liens plus forts que la mort le retinrent. Non ! Ce n’était pas possible, il ne pouvait abandonner Jean. Toute sa chair en aurait saigné, la fraternité qui avait grandi entre ce paysan et lui, allait au fond de son être, à la racine même de la vie. Cela remontait peut-être aux premiers jours du monde, et c’était aussi comme s’il n’y avait plus eu que deux hommes, dont l’un n’aurait pu renoncer à l’autre, sans renoncer à lui-même.

Si Maurice, une heure auparavant, n’avait pas mangé son croûton de pain sous les obus, jamais il n’aurait trouvé la force de faire ce qu’il fit alors. D’ailleurs, il lui fut impossible plus tard de se souvenir. Il devait avoir chargé Jean sur ses épaules, puis s’être traîné, en s’y reprenant à vingt fois, au milieu des chaumes et des broussailles, buttant à chaque pierre, se remettant quand même debout. Une volonté invincible le soutenait, une résistance qui lui aurait fait porter une montagne. Derrière le petit mur, il retrouva Rochas et les quelques hommes de l’escouade, tirant toujours, défendant le drapeau, que le sous-lieutenant tenait sous son bras.

En cas d’insuccès, aucune ligne de retraite n’avait été indiquée aux corps d’armée. Dans cette imprévoyance et