Page:Zola - Nana.djvu/375

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— Faut voir la tête qu’il a sur le trottoir !

Dans l’ombre des rideaux, les deux femmes s’accoudèrent à la rampe de fer forgé. Une heure sonnait. L’avenue de Villiers, déserte, allongeait la double file de ses becs de gaz, au fond de cette nuit humide de mars, que balayaient de grands coups de vent chargés de pluie. Des terrains vagues faisaient des trous de ténèbres ; des hôtels en construction dressaient leurs échafaudages sous le ciel noir. Et elles eurent un fou rire, en voyant le dos rond de Muffat, qui s’en allait le long du trottoir mouillé, avec le reflet éploré de son ombre, au travers de cette plaine glaciale et vide du nouveau Paris. Mais Nana fit taire Satin.

— Prends garde, les sergents de ville !

Alors, elles étouffèrent leurs rires, regardant avec une peur sourde, de l’autre côté de l’avenue, deux figures noires qui marchaient d’un pas cadencé. Nana, dans son luxe, dans sa royauté de femme obéie, avait conservé une épouvante de la police, n’aimant pas à en entendre parler, pas plus que de la mort. Elle éprouvait un malaise, quand un sergent de ville levait les yeux sur son hôtel. On ne savait jamais avec ces gens-là. Ils pourraient très bien les prendre pour des filles, s’ils les entendaient rire, à cette heure de nuit. Satin s’était serrée contre Nana, dans un petit frisson. Pourtant, elles restèrent, intéressées par l’approche d’une lanterne, dansante au milieu des flaques de la chaussée. C’était une vieille chiffonnière qui fouillait les ruisseaux. Satin la reconnut.

— Tiens ! dit-elle, la reine Pomaré, avec son cachemire d’osier !

Et, tandis qu’un coup de vent leur fouettait à la face une poussière d’eau, elle racontait à sa chérie l’histoire de la reine Pomaré. Oh ! une fille superbe autrefois, qui occupait tout Paris de sa beauté ; et un