Pages choisies des grands écrivains — George Sand/Introduction

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Armand Collin (p. iii-xxxii).

INTRODUCTION

GEORGE SAND (1804-1876)

Tout est roman chez George Sand, et autour d’elle : non seulement son œuvre, mais sa vie ; non seulement sa vie, mais celle de ses parents en remontant jusqu’à la troisième génération. Un siècle d’hérédité romanesque présidait à sa naissance. Devenue jeune femme, à l’âge où elle se cachait pour écrire ses premières fantaisies, elle surprit un jour son demi-frère, grand garçon de vingt-huit ans assez peu cultivé, qui soufflait et geignait sur un cahier à moitié noirci : il composait, lui aussi, son roman : « Ah çà ! nous l’avons tous dans le sang ! » fut leur cri à tous deux. Oui, ils avaient tous le roman dans les veines, sans parler de quelques autres petites hérédités un peu mêlées.

Ce sang était le propre sang, direct, et légitimé, du héros de Fontenoy, Maurice de Saxe. On sait assez que ce guerrier, qui fut pour la France un second Villars, était fils d’Auguste II de Pologne et de la célèbre Aurore de Kœnigsmark. Maurice de Saxe eut à son tour, d’une des demoiselles Verrières, une fille, Marie-Aurore, qui fut la grand’mère de George Sand. De sorte que par son père, qui était arrière-petit-fils du roi de Pologne, notre écrivain se trouvait proche parente — illégitime mais authentique — de Charles X et de Louis XVIII.

Marie-Aurore fut « reconnue » fille du comte de Saxe le 19 octobre 1748. Elle avait été adoptée en quelque sorte par la Dauphine, fille d’Auguste II, qui la fit élever à Saint-Cyr et la maria à quinze ans au comte de Horn, lieutenant du roi à Schlestadt. Ce mariage s’arrêta à la cérémonie. Séparé de sa femme le soir même, le comte de Horn fut tué en duel quelques semaines après. Restée veuve sans avoir eu d’époux, madame de Horn vécut vertueuse ; elle traversera une époque fort libre et un monde fort corrompu « sans y laisser une plume de son aile ». Sa mère étant morte comme elle n’avait que vingt-cinq ans, elle se retira au couvent.

C’est là que vint la chercher un prétendant fort différent du premier, aussi galant et accompli de manières que le lieutenant était brutal et grossier, d’ailleurs plutôt assagi que sage, et portant jeune sous ses cheveux blancs. C’était Dupin de Francueil, fils du fermier général Dupin, et beau-fils de cette remarquable madame Dupin de Chenonceaux dont Jean-Jacques fut quelque temps le secrétaire. Homme du monde, brillant causeur, pourvu de nombreux talents d’amateur (il écrivit les récitatifs du Devin du village), menant un train royal, partageant sa vie entre le palais de Chenonceaux et l’hôtel Lambert, Dupin de Francueil ne vainquit pourtant les hésitations de la modeste veuve qu’au bout de deux ou trois ans d’une cour assidue. On se maria. Avant un an il leur naquit un fils, Maurice, et dix années se passèrent ainsi, brillantes et heureuses. Francueil mourut. Comme il était fort imprévoyant, sa veuve se trouva ruinée, c’est-à-dire réduite à 75 000 livres de rente. Ils menaient jusque-là un train de 600 000 livres. Là-dessus éclata la Révolution.

La « citoyenne » Dupin ne fut pas d’abord inquiétée. Elle put vivre tranquillement, de 1789 à 1793, entre son fils unique et le pédagogue Deschartres, soit dans la terre de Nohant qu’elle venait d’acheter avec les débris de sa fortune, soit dans son appartement de Paris. Mais, sous la Terreur, à la suite d’une perquisition qui faillit amener la découverte de papiers compromettants, elle fut arrêtée. Deschartres, l’héroïque pédant, lui sauva la vie en cette circonstance. Madame Dupin se trouva incarcérée, par une ironie du sort, dans ce même couvent des Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor, où elle s’était déjà retirée entre ses deux mariages : le Comité du salut public en avait fait une conciergerie. Ce couvent est inséparable de l’histoire de George Sand. Non seulement en effet il vit la retraite et la captivité de sa grand’mère, mais il reçut les fréquentes visites de Maurice Dupin durant la détention de sa mère : coïncidence plus étrange encore, il abritait à la même heure une petite fille, arrêtée pour une chanson ce séditieuse », qui devait être plus tard madame Maurice Dupin ; enfin, c’est dans ce même couvent rendu à sa destination primitive, que George Sand termina son éducation, de 1817 à 1820.

Madame Dupin fut relâchée le 4 fructidor (août 1794). Elle put se retirer à Nohant et compléter l’éducation de ce fils précocement mûri par l’épreuve, et qui avait fait preuve dans la tourmente d’une volonté et d’un esprit au-dessus de son âge. Ce Maurice faisait les délices et l’orgueil de sa mère avant d’en être la grande sollicitude quand plus tard il courut les champs de bataille de l’Europe, et d’en devenir l’éternelle douleur lorsque, à peine âgé de trente ans et réchappé de mille morts, l’écart d’un cheval ombrageux lui brisa la tête sur un pavé, à cent pas de sa porte.

George Sand, dans cette Histoire de ma vie qui est plutôt l’histoire de ses admirations dans le passé, a consacré les pages les plus poétiques, les plus attendrissantes, à l’histoire de ce père qu’elle entrevit, jeune et brillant, entre deux batailles, et qui disparut brusquement de sa vie quand elle avait quatre ans. C’était une nature de héros et d’artiste : follement brave et tendrement passionné, écrivain par instinct et musicien par inspiration, prodigue de toutes les richesses de son être, virtuose de cœur et d’esprit, d’abord emporté par la joyeuse fougue de sa jeunesse, puis marqué au front du sceau noir de la mélancolie dès la vingt-cinquième année ; sa courte vie, dit George Sand, « fut un roman de guerre et d’amour, terminé à trente ans par une catastrophe imprévue ». Maurice Dupin traversa l’enfance de sa fille comme un météore. Mais, si jeune fût-elle, celle-ci en garda un éclair au cœur. Toute sa vie elle se sentit fille de son père plus que de sa mère ; elle avait certainement hérité de lui la plupart des riches dons qui firent son génie. Aussi comme elle en parle ! « Ce père que j’ai à peine connu, et qui est resté dans ma mémoire comme une brillante apparition, ce jeune, homme artiste et guerrier est tout entier vivant dans les élans de mon âme, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon visage. Mon être est un reflet, affaibli sans doute, mais assez complet, du sien. Le milieu dans lequel j’ai vécu a amené les modifications… [1] »

Si George Sand tenait par son père à deux maisons royales, par sa mère elle tenait au petit peuple de Paris. Sa mère, Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde, était la fille d’un maître paulmier et maître oiselier, qui vendit des serins sur le quai des Oiseaux après avoir tenu un petit estaminet avec billards, où il ne fit pas ses affaires. Le parrain de la mère de George Sand était un brave homme du nom de Barra. Ce nom, ce illustre dans la partie des oiseaux », se lisait encore, affirme George Sand, en 1847, boulevard du Temple, au-dessus d’un édifice de cages de toutes dimensions. Fille du peuple, Victoire Delaborde l’était avec toutes les qualités primesautières et toutes les lacunes qui comporte ce mot. Nature vive et déséquilibrée, elle était ignorante et intelligente, moqueuse et naïve, passionnée et fantaisiste : d’ailleurs jolie à ravir, adroite de ses doigts comme une fée, une voix charmante, un goût naturellement artiste, et des fusées de jeunesse et de gaité troublées par des bourrasques sans sujet, des jalousies et des furies subites. Cette enfant de la balle avait tout ce qu’il fallait pour séduire Maurice Dupin, pour heurter violemment sa mère, et pour préparer aux enfants qui vivraient entre ces deux femmes l’éducation la plus incohérente et la vie la plus malheureuse. Le mariage en effet se fit contre la volonté de la mère de Maurice ; elle finit par s’y résoudre, elle ne s’y résigna jamais : une jalousie terrible s’enflamma bientôt entre la mère et l’épouse, envenimée de mépris d’un côté, et de haine de l’autre. Le mari une fois disparu, ainsi qu’un petit frère de George Sand né aveugle et mort en bas âge, l’enfant unique qui survécut resta en proie aux tiraillements de deux passions rivales. Son éducation offrit un champ de bataille naturel, où l’âme de la fillette, torturée par deux affections aux prises, recevait des blessures des deux côtés. Elle connut, dans l’âge le plus tendre, le désespoir, l’exaltation, la révolte. Elle vit autour d’elle la haine dans l’amour, elle ressentit elle-même la révolte dans le respect, et le soupçon dans la tendresse. Comme Jean -Jacques Rousseau, une précoce expérience des passions la prédestinait à les peindre dans toute la vivacité de leurs égarements.

Les années de sa première enfance s’écoulèrent pourtant heureuses. C’est le privilège d’un âge qui ne sait pas encore sentir. George Sand en a raconté les aventures déjà romanesques avec ce charme qu’elle devait répandre ici plus qu’ailleurs. Qui n’a été une fois poète en parlant de son enfance ? Elle était née le 5 juillet 1804 ; on dansait dans la pièce à côté. Son arrivée fut si rapide et si discrète que le bal n’en fut pas interrompu. Elle parla assez tard, mais avança vite. Sa nature était plutôt lente, et appliquée. A quatre ans, elle savait très bien lire. Mais plutôt que de lire par elle-même elle employait déjà sa petite imagination à composer des contes interminables. Elle s’y oubliait comme dans une réalité. La tendance à la fiction et la force invincible du rêve, semblent avoir été les premiers et les plus forts instincts de sa nature. Active avec cela, elle tenait de sa mère un besoin constant d’occuper ses mains ; elle le conserva toute sa vie. À aucun âge elle ne sut rester sans rien faire. Un goût d’art se trahissait dans ses jeux, dans ses impressions. Sa première émotion musicale fut intense. Ici reparaissait le caractère paternel. Enfin, trait plus caractéristique, elle se complut de tout temps à la solitude. Dès l’âge de quatre ans, elle éprouvait « ce plaisir, étrange pour un enfant, mais vivement senti, de se trouver seule [2] ».

En 1808, n’ayant pas quatre ans, elle suivait l’armée française en Espagne ; sa mère n’avait pas voulu quitter son mari. Ainsi en arrivait-il, dans le même temps, à un autre enfant, né quand ce siècle avait deux ans, et qui courait avec sa famille les mêmes aventures. Étrange énigme du génie ! Qui dira combien les émotions d’une telle campagne ont pu retentir sur l’organisation d’un Victor Hugo, d’une George Sand enfants ! Et de quoi peut dépendre le sort des grandes intelligences ! Il suffisait d’une source empoisonnée rencontrée en chemin parmi tant d’autres pour que le siècle fût privé de deux de ses premiers écrivains. Cependant Maurice Dupin, sa femme enceinte et sa fille arrivaient sans encombre à Madrid. L’enfant échangeait sa carriole poudreuse pour le palais du Prince de la Paix ; pour jouer, elle avait les joujoux abandonnés par les infants d’Espagne en fuite. Elle voit le brillant Murât, le chef de son père, étincelant comme un soleil, et elle le prend pour ce le prince Fanfarinet » de ses féeries. La guerre offre d’abord des décors d’opéra. Travestie en hussard, et chamarrée sur toutes les coutures, la fillette revêt son premier déguisement, est appelée par Murât a mon petit aide de camp ». Mais voici l’autre aspect : Murât malade et hurlant de douleur dans le palais solitaire, l’Espagne en feu, l’embuscade au coin des rues, le poignard et le poison partout, la retraite à travers des jonchées de cadavres, la faim, la soif, la fièvre, la gale. Échappées aux bandes fanatisées qui tiennent la campagne, mère et enfant sont trop heureuses de manger certain soir de la soupe de chandelles au bivouac français. Elles gagnent enfin la côte, s’embarquent, et n’abordent sur notre sol qu’après l’épreuve d’un naufrage en vue de la terre ferme. Nohant les revoyait enfin, hâves, épuisées. Cette terrible année 1808 leur ménageait d’autres tristesses. Le 8 septembre mourait le petit frère aveugle, Louis, né en Espagne, et, huit jours après, le 17 septembre, Maurice Dupin était tué par son cheval Leopardo, présent funeste de Ferdinand VII.

Cependant la grand’mère se préoccupait de l’éducation de la petite Aurore. C’était alors une enfant fantasque, impérieuse, gâtée par son père et capricieusement dirigée par sa mère. Il fallait l’instruire et l’éduquer. Nohant vit le commencement de cet ouvrage, où d’abord se sentit presque uniquement la main délicate de la « ci-devant » madame Dupin de Francueil.

Pour tirer Aurore de ses manies de solitude, et pour l’assouplir, on lui donna deux camarades, d’abord son demi-frère Hippolyte Chatiron, sensiblement plus âgé, puis la petite Ursule, surnommée a caquet bon bec », nièce de la femme de chambre de sa grand’mère. Elle partagea même avec Ursule certaines leçons. Ses progrès furent assez rapides. À huit ans, elle savait à peu près sa langue. Elle l’écrivait et la parlait d’instinct. On la mit alors, trop tôt, à la grammaire, qui la rebuta, puis au latin. L’inévitable Deschartres, l’ancien précepteur de son père, être excellent et insupportable, savant et cuistre, pédagogue précieux au demeurant, fut son maître d’humanités ; et quoique son élève aux longs cheveux crêpelés ait quitté le latin d’assez bonne heure, elle en était assez pénétrée : elle le savait passablement et surtout elle le sentait bien. Aurore s’était complue à Virgile et à Tite-Live ; quelque chose de leur mâle substance et de leur ample langage était entré dans son cerveau, qui y resta. Toutefois, ses préférences pour le français n’étaient point douteuses. Plus tard, quand on la mit au couvent, ses maîtresses la trouvèrent si avancée en style qu’on négligea de cultiver chez elle ce don naturel. Aurore dut s’y remettre d’elle-même après, comme l’Histoire de ma vie nous le raconte avec simplicité :

« Au sortir du couvent, je rappris moi-même le français, et, douze ans plus tard, lorsque je voulus écrire pour le public, je m’aperçus que je ne savais encore rien ; j’en fis une nouvelle étude qui, trop tardive, ne me servit guère, ce qui est cause que j’apprends encore ma langue en la pratiquant et, que je crains de ne la savoir jamais [3]. »

Elle étudiait en même temps les ce arts d’agréments », la danse, les belles manières, choses qui lui firent toujours horreur. Tout ce qui était « façons » lui répugnait. Jamais nature ne fut plus ennemie de la contrainte ; une spontanéité incoercible s’annonçait déjà comme devant être le trait le plus fort de son caractère. Les arts l’attiraient en revanche : la musique la fascinait, elle goûtait le dessin : quant à l’histoire naturelle ce fut de tout temps pour elle l’initiatrice des beautés du monde, et le premier fondement raisonné de son admiration passionnée pour la nature. La littérature ne la charmait pas moins. A onze ans, en lisant Corneille, elle rêvait à Napoléon qui débarquait de l’île d’Elbe, et elle puisait dans un enthousiasme guerrier qu’exaltait le souvenir vivant de son père, je ne sais quelles aspirations de générosité et de gloire qui relevaient bien au-dessus des pensées de son âge. Ainsi croissait cette jeune plante, mi-sauvage et mi-civilisée, riche d’une sève encore cachée, aspirant largement l’air et la lumière par toutes ses feuilles, et plongeant profondément par toutes ses racines dans le fertile et paresseux terrain du Berry.

Ce développement fut tout à coup traversé d’épreuves, qui le tournèrent dans un sens imprévu. La jalousie de ses deux mères n’avait pas désarmé. Entre la grande dame, pupille de la Dauphine, et la fille de l’oiselier, c’étaient à chaque instant des éclats, des violences. Partagée entre deux tendresses de force à peu près égale, l’enfant ne pouvait que souffrir et pleurer. La tyrannie d’une femme de chambre acariâtre, hypocrite, acheva d’en faire une victime. Une révélation presque odieuse que sa grand’mère crut devoir lui faire sur sa mère pour l’en détacher, la déchira douloureusement en la révoltant. Dès lors, sans que son affection diminuât pour personne, elle vécut concentrée, sombre, dans une sorte d’obéissance rebelle. De là date la formation de ce qu’elle appelle son caractère de combat. De là le germe premier de cette haine de l’oppresseur, de cette pitié de l’opprimé, et en général de cette farouche ardeur d’indépendance qui devait déborder dans ses premiers écrits. D’autres secousses morales, comme la vue de certaines détresses publiques, transperçaient son cœur de jeune fille d’une intime douleur. Parmi ces « brigands de la Loire » qui traversaient le Berry affamés, épaves de régiments glorieux, elle trouvait un jour les débris du régiment de son père, et un officier la reconnaissait à sa seule ressemblance avec Maurice ! C’était trop d’émotions à la fois pour cet âge. Enfant par les années et femme par la souffrance, Aurore faisait tête à l’autorité tout en la respectant, et elle pliait comme on résiste. Pour briser cette volonté, on résolut de la mettre au couvent.

Elle y demeura trois ans entiers, dont deux sans franchir les grilles, de 1817 à 1820. Ce séjour fut marqué par une crise qui retentit profondément dans sa vie morale, même quand elle en fut sortie. Elle devint dévote. Elle avait débuté au couvent par la révolte. Tout à coup, à la suite d’une hallucination où elle entendit le tolle, lege, de Saint-Augustin, sa foi s’exalta. « Ce fut comme une passion qui s’alluma dans une âme ignorante de ses propres forces. » Sa tendresse, qui se consumait dans cette solitude inhumaine, venait de trouver désormais un aliment, ce Le seul amour violent dont j’eusse vécu, l’amour filial, m’avait comme lassée et brisée… J’avais quinze ans. Tous mes besoins étaient dans mon cœur, et mon cœur s’ennuyait, si l’on peut ainsi parler… Il me fallait aimer hors de moi, et je ne connaissais rien sur la terre que je pusse aimer de toutes mes forces[4]. » Cette fièvre de passion tomba peu à peu, au couvent même, grâce à la délicate direction d’un vieil abbé que tant d’exaltation effrayait. Mais la jeune fille sortit du couvent pieuse sous sa gaieté, et d’autant plus portée à la réflexion, aux idées sérieuses.

Les deux années qui s’écoulèrent entre sa sortie du couvent et son mariage (1822), furent décisives pour son développement. Rendue à la liberté de Nohant, savourant enfin les plaisirs de l’esprit et du cœur auprès d’une grand’mère que sa fin prochaine attendrissait et améliorait chaque jour, elle se refit en quelque sorte une éducation. Une transformation insensible, où la force impulsive de la nature entrait pour une part, et les lectures méditées pour une autre part, la conduisait peu à peu de l’état d’ascétisme à l’état de généreuse humanité. Au catholicisme ardent succédait sans effort dans son cœur un idéalisme sans dogme, pénétré d’art et de tendresse. Les deux années de cette formation solitaire valent pour G. Sand les six années d’éducation de Rousseau aux Charmettes. L’un et l’autre sont partis de là. Un temps d’arrêt dans l’âge adulte, un examen réfléchi de leurs idées, de leurs sentiments, à la lumière des plus beaux livres de l’humanité, a dégagé, même à leur insu, leur vraie nature, et mis en liberté leur génie. Chez G. Sand ce travail fut peut-être moins conscient, car elle était plus jeune, et les effets ne s’en montrèrent que bien plus tard ; mais il n’en était pas moins profond La mort de sa grand’mère (fin de 1821) accrut encore sa liberté. Déjà le Génie du christianisme, qu’elle avait lu avec elle, l’avait détournée du dogme en l’inclinant vers l’art où elle penchait. Les philosophes, les orateurs et les penseurs, Bossuet avec Montesquieu, Condillac avec Leibnitz, Bacon avec Pascal ; puis les poètes, Dante, Virgile, Milton, Pope, Shakespeare, lus sans ordre ni méthode, mais tous saisis et sentis avec une rare faculté d’intuition, élargirent son horizon en tous sens. Les moralistes à forme éloquentes agirent surtout sur elles. Cependant elle n’avait pas encore trouvé son maître. Rousseau vint, qui « l’entama ». Jean-Jacques « fut le point d’arrêt de mes travaux d’esprit ». Quant à Voltaire, elle ne le lut qu’à l’âge de trente ans, suivant la promesse faite à sa grand’mère. Elle le goûta beaucoup, nous dit-elle, mais n’en fut point modifiée en quoique ce soit. Rousseau reste donc son initiateur intellectuel. Désormais, si l’idéalisme est la loi de son cœur, un libéralisme passionné, presque fougueux, est le principe actif de toutes ses idées En politique, en religion, en morale, elle représentera l’esprit de liberté : élargir et affranchir sera partout sa devise. Un mot la complétera, qui résume la femme tout entière : aimer.

Toute cette élaboration latente était alors un secret pour son entourage, sinon pour elle-même : Elle ne vit clair que plus tard dans ces songeries sans fin que berçaient les longues chevauchées de sa dix-huitième année. Le moment eût été propice pour un mariage heureux, où le cœur se fût engagé ; il était désastreux pour un mariage banal, qui devint presque aussitôt douloureux pour la jeune femme. M. Dudevant, fils d’un colonel de l’Empire, était de sa personne un jeune homme assez élégant, et plutôt agréable ; mais il se révéla détestable mari. Il ne sut point deviner, sous la timidité rêveuse de sa femme, ce qui se cachait de richesses intellectuelles ; et quand il le soupçonna, ce fut pour s’en offenser. Dès lors les humiliations, les propos méprisants, les procédés grossiers, la violence même, furent le châtiment ordinaire d’une supériorité chaque jour plus apparente. Renfermée dans une sorte de passivité, passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement, tentée presque par le suicide, et sans doute blessée au cœur par la vision d’un véritable amour entrevu trop tard, la victime de M. Dudevant traîna ainsi huit longues années, de l’automne de 1822 au printemps de 1831. Deux enfants étaient nés sur ces entrefaites — Maurice en 1823, Solange en 1828, — deux consolations, mais deux obstacles aussi. La mère hésitait à rompre le lien de la famille. La vie commune devenait pourtant intolérable. Alors elle se résolut à une demi-mesure acceptée par son mari : elle passerait alternativement un trimestre à Paris et un à Nohant ; à Paris pour essayer d’y gagner sa vie par son travail, à Nohant pour accomplir ses devoirs d’épouse et de mère.

Cette existence en partie double devenait elle-même de plus en plus menacée dans ses ressources : l’imprévoyance de M. Dudevant ruinait sa femme, son inconduite et sa brutalité passaient à toutes les extrémités. D’ailleurs George Sand était née ; son nom était célèbre ; elle sentait son génie, il lui fallait sécurité et liberté. Cette fois madame Dudevant eut le courage de s’adresser aux tribunaux. Après un procès retentissant, plaidé et gagné par Michel de Bourges, une séparation était prononcée en faveur de lanière, qui demeurait maîtresse de ses enfants et de ses biens. Elle n’usa jamais des uns ni des autres qu’avec la plus grande générosité envers son mari. Mais enfin elle était rendue à elle-même, et pouvait parcourir à sa guise la glorieuse carrière qui s’ouvrait devant elle.

Nous ne pourrons pas l’y suivre : pour en marquer les étapes avec quelque précision, pour mentionner ou apprécier même brièvement les œuvres dignes d attention, il faudrait une étude, qu’on trouvera bien faite ailleurs[5]. George Sand a écrit une centaine de volumes ; le catalogue raisonné en est à lui seul considérable[6]. Nous nous bornerons, dans cette simple notice, à montrer le développement de ce talent, après avoir montré comment il s’était formé. C’est pour cela que nous nous sommes attardé à la période de l’éducation. Il est intéressant de voir comment la nature parle chez G. Sand, comment elle l’entend, confusément d’abord, puis plus clairement ; comment enfin, désormais sûre de sa force, elle s’y abandonne avec sérénité.

Ce génie instinctif qu’elle portait en elle était certes ample et profond ; mais, comme il devait arriver chez une femme d’abord sans ambition, il avait quelque chose d’endormi et de vague. Jusqu’à vingt-sept ans, George Sand n’avait écrit que des lettres où elle ne montrait encore que de l’abondance, et quelques pages de journal intime, où son talent comme épanoui dans l’ombre ne se révélait pas même à ses yeux. Il fallait d’autres circonstances pour l’attirer à la lumière, pour le préciser par le contact avec les objets, le fortifier par la lutte avec les idées et les sentiments. Ce fut l’œuvre de la vie d’abord, de cette vie gênée et dure que cette femme de lettres (le plus souvent déguisée en homme par économie), mena durant plusieurs années à la recherche d’un gagne-pain. Mais ce ne fut pas moins l’œuvre de ses amis littéraires, de ces précepteurs sans le savoir qu’un talent indécis trouve toujours dans le voisinage d’autres talents plus accusés dans leur forme, plus nets, mieux dégagés. La pratique du métier est là pour quelque chose, le sexe pour beaucoup. Femme, George Sand devait subir, au début surtout, des influences d’hommes. Jamais elle ne nia ce qu’elle leur devait. Sa grande modestie l’eût plutôt portée à diminuer son propre mérite, et à exagérer celui de ses éducateurs. Qu’on en juge :

« Je suis venue sur la terre avec le goût et le besoin du vrai ; mais je n’étais pas une assez puissante organisation pour me passer d’une éducation conforme à mes instincts, ou pour la trouver toute faite dans les livres… Mon esprit, à demi cultivé, était à certains égards une table rase, à d’autre égards une sorte de chaos. L’habitude que j’ai d’écouter, et qui est une grâce d’état, me mit à même de recevoir de tous ceux qui m’entourèrent une certaine somme de clarté et beaucoup de sujets de réflexion… Parmi ceux-là des hommes supérieurs me firent faire assez vite de grands pas, et d’autres hommes d’une portée moins saisissante, quelques-uns même qui paraissaient ordinaires, mais qui ne furent jamais tris à mes yeux, m’aidèrent puissamment à me tirer du labyrinthe d’incertitudes où ma contemplation s’était longtemps endormie[7]. »

Cette confession renferme une certaine part de vérité. Quand George Sand l’écrivit, elle était arrivée à cette conscience complète qu’elle avait longtemps attendue, et elle se jugeait avec une clarté d’esprit et une modestie d’ame que très peu d’écrivains ont eues à ce degré. Elle a dû successivement quelque chose à Delatouche, qui fut en quelque sorte son premier professeur de critique, et tâcha de resserrer son style exubérant ; à Alfred de Musset, dont la manière se retrouve, amplifiée et affaiblie, dans les romans de la période romantique, de Lélia à Mauprat (1833 à 1838), en passant surtout par les Lettres d’un Voyageur ; — à Sainte-Beuve, le maître psychologue, le docteur en souplesse, pour qui elle professait la plus vive admiration, sans marchander d’ailleurs son estime au raide Gustave Planche, vivante antithèse de l’auteur des Lundis ; — à Michel de Bourges, qui la convertit à l’idée républicaine ; — à Lamennais et à Pierre Leroux, dont le christianisme et le socialisme mêlés de je ne sais quelle philosophie mystique constituent le fonds des romans parus entre 1837 et 1848 ; — à Jean R.eynaud plus tard, et à sa noble entente de la loi de progrès, poursuivie d’étape en étape de la Terre en le Ciel. Enfin, à voir la part active prise par George Sand au mouvement de 1848, on est tenté d’en faire l’élève de Ledru-Rollin ; il est aussi possible, facile même de remarquer l’influence de grands artistes dans des œuvres comme Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt, et les nom de Chopin, de madame Viardot se présentent d’eux-mêmes à la pensée s’il s’agit de musique, celui de Mickiewicz s’il s’agit de poésie, celui de Delacroix s’il s’agit de peinture. Ces rapprochements prouveraient, semble-t-il, que la vie intellectuelle de George Sand offre le reflet changeant d’influences masculines qui se jouent à la surface d’une trame unie et solide, mais sans couleur propre : et plus d’un critique n’a pas manqué de reprendre à son compte le mot trop spirituel de madame de Girardin : « Cherchez l’homme ! »

Il s’en faut pourtant beaucoup que ce mot soit juste. D’abord ces influences, si reconnaissables soient-elles, n’ont jamais pesé sur l’œuvre de George Sand au point d’en altérer la nature, et de déformer ce type du roman idéaliste qu’elle avait conçu et réalisé dès le coup d’essai d’Indiana et de Valentine. Si l’on considère, d’autre part, que, sous d’apparentes variétés, l’œuvre romanesque de George Sand est d’une homogénéité et d’une cohésion parfaites, au point que celle de nos écrivains les plus uns, Jean-Jacques et Balzac par exemple, n’est pas plus homogène que la sienne, on accordera qu’il fallait une rare puissance d’assimilation pour fondre en un tout harmonieux des idées de provenance si diverse. Mais qui dira que dans tous ces tableaux ne se reconnaît pas la même main, que tous ces personnages n’ont pas été créés par le même cerveau, nourris du même sang, façonnés par la même faculté d’invention ? C’est un don de vie que George Sand porte partout avec elle-même. Loin de vivre de rapts, elle n’a jamais emprunté que pour rendre au centuple. Quand elle s’approche d’un penseur de son temps, ce n’est point pour s’enrichir de sa dépouille, c’est pour l’accroître de sa richesse. Elle lui prend une idée nue, et la lui rend vêtue ; elle la lui prend indigente et la lui rend opulente ; elle la lui prend abstraite, et la lui rend incarnée. Sans doute elle a besoin, pour son humanité idéale, comme Balzac pour sa Comédie humaine, d’idées sans cesse renouvelées, de types et de caractères se diversifiant à l’infini, sans quoi le roman tomberait aux conventions fixes de la comédie italienne : et sans doute encore la meilleure source de renouvellement, outre la nature réelle, est cette autre nature reflétée qu’on trouve dans les livres du moraliste ou du philosophe. Elle a donc puisé là, et elle ne pouvait n’y pas puiser ; car tout romancier, si vigoureux soit-il, ou plutôt en raison même de sa vigueur, ne saurait se dispenser de recourir à ce sûr moyen d’élever son esprit en même temps que de rajeunir son œuvre. Mais qu’est-ce à dire ? Les prétendues idées-mères qu’elle aurait dérobées ailleurs n’ont enfanté que chez elle. Faut-il lui refuser, à défaut de l’originalité dont elle ne s’est jamais prévalue (peut-être trop modeste en cela), du moins le mérite de la fécondité ? Singulière impuissance que celle qui dégage d’un traité de politique, des rêveries d’un métaphysicien, des visions d’un historien, des colères d’un théologien insurgé, le germe d’où sortira tout à l’heure un drame humain, vrai, palpitant, qui fera le lecteur s’écrier d’admiration, et tirera de la foule oppressée cette larme divine d’attendrissement qui est le baume de l’art versé sur la souffrance. N’est-ce pas au contraire une preuve de force, et de la force créatrice propre au romancier, que cette faculté de traverser toutes les œuvres de la pensée comme toutes les œuvres de la nature, en convertissant au passage en êtres animés et sentants tout ce qui n’existait jusque-là que de la vie intellectuelle ou végétative ? Ajoutons enfin que ces initiateurs de George Sand, artistes ou poètes, génies clairs ou talents fumeux (car il n’en manque pas de ceux-ci dans le nombre), n’ont point agi sur elle par ce qu’ils avaient de plus intimement personnel, mais par ce qu’ils partageaient avec leur génération. Chacun d’eux est représentatif d’une tendance, d’un sentiment, d’une utopie dont le siècle vient de s’éprendre, et qu’il se plaît à retrouver sous toutes les formes chez les écrivains. George Sand ne s’inspire d’eux que pour avoir perçu plus vivement chez ces hommes, ces mouvements très généraux de la pensée : mouvements qu’aussi bien on pourrait appeler anonymes, si quelques auteurs, en les traduisant plus fortement, ne semblaient les avoir faits leurs. Si nous ignorions les rapports des écrivains cités plus haut avec George Sand, sont-ce bien leurs noms qui nous reviendraient en mémoire en lisant sans avertissement préalable l’œuvre du romancier ? Il est plus probable que nous penserions, non à tel ou tel homme, mais à une époque, à un mode général de penser et de sentir, et que nous verrions l’influence du temps là où notre curiosité a cru voir l’influence spéciale d’un ami ou d’un maître. Si George Sand n’eût point été une femme, on eût moins cherché « l’homme » dans ses livres. À tout prendre, nous doutons que, malgré l’antinomie de leurs talents, il y ait moins de romantisme et de dandysme chez le Rastignac de Balzac, ou chez les personnages du Lys dans la Vallée, que dans les romans de la première époque de George Sand. Faut-il parler de spéculation philosophique ou symbolique, de création fantastique, nous ne voyons pas pourquoi Spiridion et les Sept cordes de la lyre ne relèveraient pas uniquement de leur auteur, alors que la Peau de Chagrin et Séraphita ne relèvent que du leur. Enfin, pour les romans socialistes , il est difficile d’admettre que des influences étrangères durent en suggérer l’idée à George Sand, alors qu’elle eut toujours le socialisme infus en elle-même, et qu’on peut affirmer sans paradoxe qu’elle l’a prêché dans ses œuvres avant même qu’il fût défini. Tout cela revient à dire que l’œuvre de George Sand entre 1832 et 1848, si elle se rattache accidentellement dans l’histoire à quelques noms propres, n’en est pas moins le fruit le plus direct et le plus naturel de cette époque tourmentée, et que, loin d’être une imitation successive, elle tient par des racines profondes à cette réalité humaine qui fait la force et l’originalité d’un écrivain.

On a parlé de la réceptivité de George Sand, et avec raison. La faculté de s’assimiler et de transformer, tenait chez elle du prodige. Recevoir vite et rendre dix pour un était pour elle comme une fonction naturelle. Mais on n’a pas assez pris garde qu’elle savait repousser aussi fortement qu’elle savait attirer. Son cerveau, comme un vigoureux organisme, élimine dès l’abord tout ce qu’il ne peut convertir en nourriture. Au premier essai, elle abandonne son premier collaborateur, Sandeau, trop faible pour son tempérament ; Delatouche l’attriste par sa critique tatillonne, elle s’échappe ; elle s’essaie au journalisme, se juge trop lente et trop « bête » pour y réussir, et renonce sans s’obstiner ; Musset lui communique une fièvre violente, qui irrite et fait vibrer jusqu’à leur maximum d’intensité toutes les fibres de son esprit : elle s’en secoue, se calme par degrés, et y profite. Après Musset, il sera encore possible de l’agiter, mais on ne la jettera jamais hors de sa nature. Cette nature est calme et puissante ; parfois fougueuse et souvent passionnée d’apparence, mais au fond d’une insondable sérénité, d’une tranquillité magnifique dans la tendresse. Jamais rien n’est tombé jusqu’à ce fond-là pour le troubler. Aussi voyez : elle vit côte à côte avec les natures les plus différentes de la sienne et les plus trempées sans s’altérer au contact ; au contraire, elle n’en est que plus elle-même. Ni les souples comme Sainte-Beuve ne s’insinuent en elle, ni les robustes comme Balzac ne la domptent, ni les olympiens comme Victor Hugo ne la fascinent. Elle les aime, elle les admire, elle les croit naïvement très supérieurs à elle-même, mais elle reste ce qu’elle est. Lamartine lui-même et Michelet, dont l’éloquence est voisine de la sienne, ne lui sont de rien. Elle est devenue ce qu’elle est par elle-même. Ainsi, soit par ce qu’il attire, soit par ce qu’il repousse, cet esprit toujours en quête de matière poétique nous apparaît toujours personnel dans son activité, toujours identique à lui-même et toujours logique dans son long épanouissement. C’est une force naturelle qui va toute seule jusqu’au bout de son énergie.

Où tendait cet esprit ? De lui-même il tendait vers un monde idéal où le bonheur des hommes découlerait de sa double source naturelle, la justice et la charité. Mais pour atteindre à ces hauteurs sereines il fallait traverser la région des tempêtes ; George Sand l’a traversée. Son œuvre ressemble à ces jours d’orage où se succèdent nuages menaçants, coups de foudres, vents furieux s’apaisant en accalmie graduelle, en attendant que le soleil humide sourie plus brillant à travers l’arc-en-ciel. Elle est partie de la révolte contre l’institution sociale ; elle s’est déchaînée contre cette institution tant que celle-ci paraissait solide ; quand elle a vacillé, elle a tâché de la consolider sur des bases nouvelles ; mais ces bases croulant à leur tour, elle s’est avisée qu’il valait mieux mettre dans les cœurs ce qui ne pouvait passer encore dans les lois, et que le grand obstacle n’était pas dans les gouvernements, mais dans les âmes. Et alors, reportant les yeux sur cette nature qui ne passe point parmi tout ce qui passe, elle a découvert ce type de sagesse et parfois d’humanité qui s’appelle le paysan, et cette vie où l’homme pourra toujours inaugurer la vie antique et la vie évangélique quand il le voudra, la vie du paysan. Dix ans et plus, elle s’est complue dans cette Arcadie, où se sont réfugiés à sa suite tant d’esprits et de cœurs blessés, tant d’ambitions déçues, tant de nobles passions comprimées par un pouvoir jaloux. Cet Eden berrichon, elle l’a même transporté sur le théâtre et, à côté des succès de causticité ou d’observation cruelle, elle a obtenu des succès d’attendrissement qu’on n’espérait plus de nos mœurs. Désormais en possession d’une philosophie indulgente, entourée de gloire sur le soir de sa vie, voyant s’élargir au foyer le cercle de sa jeune famille, elle est devenue la grand’mère incomparable qui contait de merveilleux contes à ses petites filles, et « la bonne dame de Nouant », la femme d’inépuisable charité que les paysans du village prirent un jour sur leurs épaules pour la déposer de leur mains pieusement attentives, dans cette bonne terre qu’elle avait si divinement chantée. C’était six ans après l’année terrible ; elle avait vu la chute, elle commençait à voir le relèvement : l’espérance vivait au fond de son cœur, la mort lui fut douce.

Ainsi grandit sans cesse ce beau talent dans sa variable continuité, ne cessant à nulle époque de porter des fruits pleins et savoureux, fruits de jeunesse et de virilité orageuse, fruits de maturité, fruits d’arrière-saison. Tous méritent d’être goûtés, ou presque tous ; mais dans la foule le public a déjà fait son choix. Et, quoique ce choix soit peut-être trop exclusif, on ne peut dire que l’instinct ait trompé la masse des lecteurs. Ceux-ci ont mis à part quelques très beaux romans de passion, comme Valentine, le Marquis de Villemer, Mauprat, Jean de la Roche, ou quelques fantaisies charmantes, comme Téverino, l’Homme de neige, le Secrétaire intime ; ils ont encore gardé un goût vif pour certaines œuvres qui combinent en un mélange exquis l’art, le symbole, et l’âme des temps passés, comme Jeanne, Nanon, les Maîtres mosaïstes, et nombre d’autres. Mais ils ont placé par-dessus tout, comme des chefs-d’œuvre d’une espèce exceptionnelle et unique de notre langue les romans rustiques, la Mare au Diable, la petite Fadette, les Maîtres sonneurs, François le Champi. C’est qu’ils ont senti là tout ce qu’il y a de simple et de génial dans l’esprit de George Sand, tout ce qui la rapproche de cette nature au point de ne faire qu’un avec elle. Sous ce rapport on ne peut la comparer qu’à Homère, tant elle sent au lieu d’écrire. C’est une voix plutôt qu’une parole ; c’est le chant spontané de la nature douée d’organes. Il semble que pour l’exprimer il ait fallu pénétrer l’âme de la plante, de l’arbre, de la rivière, se sentir à son tour ruisseau, chêne ou buisson. Et cela est réellement arrivé à George Sand. Elle s’imprégnait des choses, elle s’imbibait en quelque sorte de la vie végétale. Cette vague métempsycose des Sept cordes de la Lyre, elle en sentait sourdre en elle les effets ; cette énigmatique figure de Jeanne, dans le roman de ce nom, cette sorte d’Isis gauloise et chrétienne, c’est elle, on n’en peut douter. Voici comment la dépeint un écrivain qui l’a bien connue :

« Il est midi, l’heure où l’on voit tout ! Regardez cette femme qui descend les marches de son perron. Elle a les cheveux grisonnants sous son petit chapeau de paille ; elle est toute seule, elle se promène au soleil, doucement ; elle contemple son horizon vulgaire : elle écoute les bruits vagues de la nature ; elle s’amuse à suivre de l’œil les nuées… Elle cause avec le jardinier ; elle se penche pour respirer ses fleurs qu’elle se garde bien de cueillir ; elle s’arrête, elle écoute ! Quoi ? Elle n’en sait rien elle-même ! quelque chose qui n’est pas encore et qui sera un jour. Elle s’assied sur son banc de pierre. Elle ne bouge plus. La voilà fondue dans l’immensité, la voilà plante ? étoile, brise, océan, âme ! Elle se souvient ! Elle devine ! Tout ce que l’on entend au milieu des flots, elle l’entend sous son dôme de lilas, et les oiseaux, et les tempêtes, et tout ce qui chante, et tout ce qui pleure, et tout ce qui rit. Elle va errer, regarder, écouter ainsi, sans bien savoir ce quelle accomplit, somnambule de jour, et, à mesure que l’ombre gagnera la plaine — comme ces plantes qui se sont imprégnées du matin au soir de rosée et de rayons, de pluie et de soleil, et qui ne s’ouvrent et n’exhalent leurs parfums que la nuit, — la nuit, cette femme restituera au monde de l’âme et de l’esprit tout ce qu’elle a reçu du monde matériel et visible ; car, cette femme, elle pense comme Montaigne, elle rêve comme Ossian, elle écrit comme Jean-Jacques[8]. »

À côté de la brillante page d’un admirateur, veut-on connaître la confession de George Sand elle-même ?


« J’ai passé, écrit-elle à un ami, bien des heures de ma vie à regarder pousser l’herbe, ou à contempler la sérénité des grosses pierres au clair de la lune. Je m’identifiais tellement au mode d’existence de ces choses tranquilles, prétendues inertes, que j’arrivais à participer à leur calme béatitude. Et, de cet hébétement, sortait tout à coup de mon cœur, un élan très enthousiaste et très passionné pour celui, quel qu’il soit, qui a fait ces deux grandes choses ; la vie et le repos, l’activité et le sommeil[9] . »

Cette communion de l’esprit et des sens avec la Nature ne va pas chez elle sans une autre communion, plus rare et plus sainte, celle avec les êtres qui souffrent. Le dernier mot de son génie est l’amour. Charité, compassion, maternité profonde, maternité partout, même dans les sentiments qui semblent l’exclure, telle est en dernière analyse la source toujours jaillissante d’où sont nées tant d’œuvres si humaines, et tant d’actes plus humains encore qu’elle ensevelissait aussitôt dans un profond oubli. Sa vie abonde en traits de sœur de charité. Durant la guerre civile, que d’angoisses ! Quand vient l’expiation pour les insurgés de la Commune, elle ne voit plus dans les criminels que des victimes : a Vous avez raison ; mais je ne suis pas si forte que vous, je suis femme. J’ai comme mal à mes entrailles de femme quand le sang coule, ou quand la flamme étouffe des êtres de mon espèce[10]. » Le voilà, ce cri de la nature humaine, toujours prêt à jaillir de ses lèvres comme de son cœur. Quel éloge ne pâlirait auprès de ces simples lignes, tracées dans l’abandon de l’intimité : ce Les autres ! quel grand sujet de réflexion ! Yen a-t-il réellement, des autres ? Concevons-nous notre existence comme isolée, et le véritable égoisme peut-il exister ?… L’égoïsme porte avec lui sa terrible punition. Dès que notre cœur se refroidit pour les autres, le cœur des autres se refroidit pour nous, et le bien que nous n’avons point songé à leur faire devient un mal que nous nous sommes fait. Car de se passer des autres, c’est un rêve, et le régime cellulaire au moral est pire encore qu’au physique[11] ».

Tel fut cet esprit, tel fut ce cœur. L’un comme l’autre a passé tout entier dans ce style merveilleux qui n’appartient qu’à elle parce qu’il est elle. Toujours on s’extasiera devant ce miracle de l’art qui est une œuvre de la nature toute pure : jamais personne ne se prépara moins que George Sand à écrire, et ne chercha moins à écrire. Dans cet écrivain de génie, en vain chercherait-on un auteur, il n’existe pas. Ne songez ni à une école, ni à un maître, ni à un genre : c’est une femme qui s’est écoutée vivre, et qui a traduit sa vie dans un langage qu’elle a reçu exprès du ciel pour cet usage. Elle a écrit comme elle respirait. Quoi d’étonnant si elle a créé une parole à son image, si elle a déroulé sans fin à nos regards enchantés la nappe unie et profonde de sa limpide éloquence, entraînant avec elle, comme un beau fleuve pacifique, le reflet de toutes les rives qui se mirent dans son sein ?


S. ROCHEBLAVE.
  1. Hist. de ma vie, I, 185.
  2. Hist. de ma vie, II, 201.
  3. Hist. de ma vie, II, 367.
  4. Hist. de ma vie, III, 117.
  5. Voir notamment Caro, George Sand (Hachette) ; Faguet XIXe siècle, etc.
  6. On le trouvera complet dans Vapereau, Dictionn. des contemporains. — Consulter aussi la Table générale de la Revue des Deux Mondes. Presque tous les ouvrages purement romanesques ont paru dans ce recueil.
  7. Hist. de ma vie, IV, 206-267.
  8. Alexandre Dumas fils, Préface du Fils Naturel.
  9. Lettre inédite, à M. D.
  10. Corresp., t. VI, p. 128.
  11. Lettre inédite, à M. D.