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Pages d’histoire contemporaine/Chapitre LXIX

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Plon-Nourrit et Cie (p. 301-304).

LA « COURSE EN SECTION »


20 juillet 1906.

Qui s’attendait à voir passer dans le domaine de la politique cette vieillerie gymnique ? La voilà ressuscitée pourtant et les « moniteurs » du Palais-Bourbon s’efforcent à organiser les départs. Tâche vaine. De braves gymnastes acceptaient encore de partir par groupes au signal et — les uns se modérant, les autres s’éperonnant — de régler leur allure sur celle du voisin au détriment des capacités différentes de chacun. Mais allez donc obtenir pareil ensemble d’une équipe internationale comme celle dont les exploits vont décider de l’avenir ! Et pourtant il faudrait y réussir sous peine de faire faillite !… Le spectacle de cette inéluctable alternative constitue, à l’heure présente, un de ces divertissements philosophiques que la destinée, de temps à autre, permet aux hommes de goûter.

Ainsi, voyez le désarmement. Tout le monde en parle ; tout le monde le désire. À vrai dire ce n’est pas de désarmer dans le sens précis du mot qu’il est question. Des fous seuls souhaiteraient cet excès à rebours ; les gens prudents et sages tiennent à conserver une armée forte. Mais ce qu’on entend en général par désarmement, ce serait une convention internationale en vue de limiter les armements actuels et de les empêcher de grandir davantage. Sur l’opportunité d’une pareille mesure l’accord est quasi-unanime ; les militaires ne seraient pas les derniers à y adhérer de bon cœur. Seulement, voilà ! personne ne peut commencer. Il faudrait réaliser cette réforme en groupe, bien gentiment. Il faudrait la « course en section ».

Autre exemple. La démocratie est volontiers dépensière. Les gouvernements fonctionnaristes qu’elle institue s’ingénient pour mieux tondre les contribuables. Tout ce que ceux-ci possèdent est taxé ; il leur arrive même de payer pour ce qu’ils ne possèdent pas. En tout cas, le fisc réclame un étalage bénévole de la moindre parcelle de richesse et s’indigne qu’on lui fasse tort de cinquante centimes. Le résultat était facile à prévoir. Les capitaux qui affectionnent le demi-jour et la discrétion s’en vont d’un pas léger s’installer sous d’autres cieux plus cléments. Alors M. Poincaré en est réduit au seul procédé susceptible d’arrêter un tel exode : la course en section ! Il préconise avec un sérieux magnifique que les différents pays s’arrangent entre eux pour exercer une surveillance désintéressée sur les valeurs en voyage. Dans les Bourses d’Europe, l’idée a fait sourire. Elle était presque sublime… à force de naïveté. Mais quoi ! M. Poincaré n’est pas naïf et il ne se fait aucune illusion sur le sort de son projet ; il a voulu bonnement faire comprendre aux Français qu’en l’espèce il n’y avait pas deux solutions, mais une seule… la course en section.

C’est là ce qui caractérise les approches du socialisme et le socialisme lui-même. Les belles théories dont il se réclame, les nobles réformes qu’il prétend établir exigeront la course en section, c’est-à-dire le mouvement parallèle des peuples. En effet, comment supprimer les frontières et la banque si l’on ne s’est pas mis d’accord au préalable sur les institutions qui les remplaceront ? « Nous abattons nos frontières, s’écrieraient les Français. — Fort bien, répondraient les Allemands ; nous les prenons. » — « Plus de monnaie ! voici des bons d’échange. — Gardez-les, diraient les Belges ; pour nous ils ne valent rien. »

Même l’excellent M. Keir Hardie ne trouverait pas moyen d’en sortir. Avez-vous lu sa récente déclaration à un rédacteur du Matin ? « L’argent et le pouvoir, proclame-t-il, ne compteront plus dans la société ouvrière telle que je la prévois et telle qu’elle sera incontestablement. L’ambition humaine se trouvera satisfaite par l’honneur, le respect et l’affection que l’individu recevra de ses voisins pour un travail plus grand, plus élevé, plus utile que celui de ses frères. » N’est-ce pas ineffable ? Il n’y a qu’un Anglais, quand il s’y met, pour rêver de la sorte. Eh bien, même si la prodigieuse transformation morale que « prévoit » M. Keir Hardie et par laquelle l’homme deviendrait tout simplement un ange, — même si cette transformation pouvait un jour s’opérer, ne devrait-elle pas de toute nécessité être précédée par une entente internationale ? Pour que s’établisse le paradis, il faut que d’un seul coup tous les hommes soient promus anges et qu’à tous on adjoigne des ailes simultanément.

Or, la course en section devient, en politique et en économie politique, de plus en plus difficile à organiser. Et cela par la raison que le nombre augmente toujours des partants inscrits. Autrefois l’Europe aurait pu tant bien que mal instaurer un régime de fantaisie et s’y enfermer comme en une tour d’ivoire : elle y aurait incontestablement dépéri mais le monde n’aurait pu l’empêcher de poursuivre son expérience à son gré. Aujourd’hui ce serait une bien autre affaire. Impossible de se passer de l’agrément de l’Amérique du Nord. L’extrême-Orient aurait aussi son mot à dire ; puis bientôt l’Amérique du Sud, et puis l’Afrique. Pensez-vous que les Japonais et les Argentins (pour ne parler que de ceux-là), devant qui s’ouvrent les perspectives ensoleillées des vastes spéculations, vont y renoncer généreusement par amour pour la justice sociale ? Vous plaisantez. L’heure est passée des « nuits du 4 Août » locales. Il faudrait désormais une nuit du 4 Août universelle. Or, cela ne se peut parce que les nuits humaines ne coïncident pas. Quand il fait clair de lune d’un côté, le soleil brille de l’autre…

Elle existe peut-être votre Terre promise, messieurs les socialistes. Elle n’est peut-être pas inférieure en beauté aux descriptions que vous en faites, encore qu’à cet égard, vous n’en sachiez pas plus que nous et que votre imagination fasse seule les frais de votre effort descriptif. Mais ce qui manque à coup sûr, c’est le moyen de nous y rendre. L’obligation d’y pénétrer tous à la fois apparaît clairement, de quelque côté qu’on tourne les regards, et c’est là une obligation dont vous n’aimez guère à parler et sur laquelle vous êtes très sobres de détails. Puisse le bon sens populaire s’en rendre compte chez nous avant que, bien intentionnés et mus par des sentiments respectables, vous ayez réussi à faire de la France un enfer social… pavé de bonnes intentions comme l’autre !