Panégyrique de Trajan

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Panégyrique de Trajan
Traduction par Émile-Louis_Burnouf.
Imprimerie et Librairie Classiques (p. 17-173).
PANÉGYRIQUE


DE


L’EMPEREUR TRAJAN,


PRONONCÉ


PAR PLINE, CONSUL.




I. C’est une belle et sage institution de nos ancêtres, pères conscrits, de préluder par des prières non-seulement aux actions, mais aux simples discours ; puisque l’homme ne peut rien entreprendre sous de bons auspices et avec une pensée intelligente, si les dieux, honorés d’un juste hommage, ne le soutiennent et ne l’inspirent. Qui doit être, plus qu’un consul, fidèle à cet usage ? et quand sera-t-il religieusement observé, si ce n’est lorsque nous sommes appelés, par l’ordre du sénat et par le vœu de la république, à rendre au meilleur des princes de solennelles actions de grâce ? Eh ! le plus beau, le plus magnifique présent des dieux immortels, n’est-ce pas un prince dont l’âme pure et vertueuse offre d’eux une vivante image ? Oui ; quand on aurait pu douter jusqu’à ce jour si c’est le hasard ou le ciel qui donne des chefs à la terre, il n’en serait pas moins évident que le nôtre fut établi dans ce haut rang par une main divine. Car ce n’est pas le pouvoir inaperçu de la destinée, c’est Jupiter lui-même qui a visiblement désigné ce grand homme, élu, vous le savez, devant les autels et dans ce temple auguste, où la présence du dieu n’est pas moins sensible ni moins réelle que parmi les astres et au sein des célestes demeures. C’est donc pour moi un pieux devoir de t’invoquer, ô le meilleur et le plus grand des dieux, Jupiter, fondateur et soutien de cet empire ; afin que tu me fasses trouver un langage digne d’un consul, digne du sénat, digne du prince ; afin que l’indépendance, la vérité, la candeur, éclatent dans toutes mes paroles ; et que mes actions de grâces ne paraissent pas plus exagérées par la flatterie, qu’elles ne sont commandées par la nécessité.

II. Il est une chose que doit observer, je ne dis pas tout consul, mais tout citoyen qui parle de notre prince : c’est de n’en rien dire qui puisse avoir été dit de quelque autre avant lui. Bannissons donc et rejetons bien loin ces expressions que la tyrannie arrachait à la crainte. Ne disons rien comme autrefois ; les maux d’autrefois ne pèsent plus sur nous. Que nos discours publics soient différents, quand nos secrets entretiens ne sont plus les mêmes. Que la diversité des époques se reconnaisse à celle du langage ; et que le ton seul des remerciements annonce en quel temps et à qui les grâces furent rendues. Ne nous faisons point un dieu pour le flatter : ce n’est pas un tyran, mais un citoyen ; ce n’est pas un maître, mais un père, qui est le sujet de ce discours. Il se croit l’un de nous, et rien ne le distingue et ne le relève autant que de se confondre avec nous, et de ne pas oublier qu’il est homme, comme il n’oublie pas qu’il commande à des hommes. Comprenons donc notre bonheur ; et, par la manière d’en user, montrons que nous en sommes dignes[1]. Ayons souvent à la pensée combien il serait odieux de prodiguer plus d’hommages aux maîtres qui nous veulent esclaves, qu’aux princes amis de notre liberté. Le peuple romain, pour sa part, sait faire entre ses chefs une juste différence ; et, si naguère il en proclamait un le plus beau des hommes, il proclame celui-ci le plus brave ; si ses acclamations exaltèrent dans un autre le geste et la voix, elles louent en celui-ci la piété, le désintéressement, la douceur. Nous-mêmes, est-ce la divinité de notre prince, ou son humanité, sa tempérance, sa bonté, que, dans les élans de l’amour et de la joie, nous célébrons à l’envi ? Et quoi de plus conforme à l’esprit d’une cité et d’un sénat libres, que ce surnom de Très-Bon qu’il a reçu de nous, et que l’orgueil de ses prédécesseurs lui a rendu propre et personnel ? Enfin, quel sentiment d’égalité respire et dans nos cris d’allégresse : « Heureux empire, heureux empereur ! » et dans ces vœux où nous demandons tour à tour « qu’il fasse toujours ainsi, que toujours il soit ainsi loué ; » comme si nous mettions nos éloges au prix de ses vertus ! Et, à ces paroles, ses yeux s’emplissent de larmes, et son visage se couvre d’une modeste rougeur ; il reconnaît, il sent que c’est à lui-même et non au prince qu’elles sont adressées.

III. Cette mesure que nous avons gardée tous ensemble dans la soudaine expression de notre enthousiasme, essayons de la conserver individuellement dans nos discours préparés ; et sachons que la plus agréable et la plus sincère action de grâces est celle qui ressemble le plus à ces acclamations qui n’ont pas le temps d’être feintes. Quant à moi, je me ferai une étude d’accorder le ton de mes éloges à la généreuse modestie du prince ; et, sans oublier ce qui est dû à ses vertus, je considérerai ce que peuvent souffrir ses oreilles. Rare et glorieuse destinée d’un empereur, auquel son panégyriste redoute moins de paraître avare que prodigue de ses louanges ! Voilà l’unique souci, la seule difficulté que j’éprouve en ce jour ; car il est facile, pères conscrits, d’exprimer la reconnaissance, quand elle est méritée. Nommer la douceur, ne sera jamais, pour celui que je loue, un reproche d’orgueil ; l’économie, de luxe ; la clémence, de cruauté ; la libéralité, d’avarice ; la bonté, de malveillance ; la continence, de débauche ; l’activité, de paresse ; le courage, de lâcheté. Je ne crains pas même de plaire ou de déplaire, selon que j’aurai assez ou trop peu dit. Je regarde les dieux, et je vois que des prières éloquentes les touchent moins que l’innocence et la sainteté de leurs adorateurs ; et que, pour trouver grâce devant eux, il vaut mieux apporter dans leurs temples une âme chaste et pure, que des hymnes ingénieusement composés.

IV. Mais il faut obéir au décret du sénat, qui, attentif au bien public, a voulu que, sous le titre d’actions de grâces, les bons princes entendissent la voix du consul proclamer ce qu’ils font ; les mauvais, ce qu’ils devraient faire. Ce devoir est aujourd’hui d’autant plus solennel et plus obligatoire, que le père des Romains impose silence aux remercîments particuliers, et ferait taire aussi la reconnaissance publique, s’il se permettait de défendre ce qu’ordonne le sénat. Modération doublement généreuse, d’interdire ailleurs les actions de grâces, et de les autoriser ici ! Car ce n’est pas vous-même, César, qui vous déférez cet honneur : il vous est librement offert, vous cédez aux vœux de notre amour ; nous ne sommes pas forcés de publier vos bienfaits, c’est vous qui êtes forcé de les entendre. Souvent, pères conscrits, je me suis représenté en moi-même combien de grandes qualités sont nécessaires à celui dont la main souveraine doit régir les mers, les continents, les guerres et la paix ; et, tout en créant, au gré de mon imagination, le modèle d’un prince qui pût dignement soutenir une puissance comparable à celle des dieux, il ne m’est jamais arrivé d’en souhaiter, encore moins d’en concevoir un qui ressemblât au grand homme que nous voyons. Tel a brillé dans la guerre, qui s’est éclipsé dans la paix ; tel a porté avec honneur la toge, mais non les armes. L’un a pris la crainte pour le respect, l’autre a cherché l’amour par l’abaissement. Celui-ci a perdu en public une estime acquise dans sa maison ; cet autre a terni dans sa maison l’éclat d’une gloire publique. Enfin nul ne s’est rencontré jusqu’ici, dont les vertus ne touchassent à quelque vice et n’en fussent altérées. Mais, dans le prince qui nous gouverne, quelle heureuse alliance de toutes les belles qualités ! quel harmonieux accord de toutes les gloires ! comme, chez lui, l’enjouement n’ôte rien à la gravité, la simplicité à la noblesse, la bonté à la grandeur ! Et sa vigueur, sa taille, son port majestueux, la dignité de son visage, même cet âge mûr sans décadence, et ces marques d’une vieillesse prématurée, dont les dieux semblent avoir paré sa tête pour la rendre plus vénérable, tant de signes n’annoncent-ils pas à tous les regards que l’on voit un prince ?

V- Tel devait être celui que n’ont fait empereur ni les guerres civiles, ni la république opprimée par les armes ; mais la paix, l’adoption, et le ciel enfin réconcilié avec la terre. Eh ! se pouvait-il qu’il n’y eût aucune différence entre l’ouvrage des hommes et celui des dieux ? Leur faveur se déclara sur vous, César Auguste, à l’instant même de votre départ pour l’armée ; et leur volonté se manifesta dès lors par un signe extraordinaire. Le sang des victimes abondamment répandu, ou des oiseaux volant à gauche, ont présagé l’élévation des autres princes ; vous, César, vous montiez, selon l’usage, au Capitole, lorsque le cri des citoyens, interprètes, sans le savoir, des décrets du ciel, vous accueillit comme un prince déjà reconnu. La foule était rassemblée sur le parvis du temple ; et quand les portes s’ouvrirent devant vos pas, « Salut à l’empereur ! » s’écria-t-elle tout entière, croyant s’adresser au dieu : l’événement a prouvé qu’elle s’adressait à vous. C’est ainsi que tout le monde entendit ce présage ; vous seul ne le vouliez pas comprendre. Vous refusiez l’empire ; vous le refusiez, et par là même vous en étiez digne. Il a donc fallu que vous fussiez contraint ; or, vous ne pouviez l’être que par la vue de la patrie en danger et de la république chancelante. Vous étiez résolu à n’accepter l’empire que pour le sauver. Aussi l’esprit de vertige qui a remué si violemment le camp n’y fut-il envoyé, je pense, que, parce qu’il fallait une grande force et une grande terreur pour triompher de votre modestie. Et si le calme de la mer et du ciel est embelli par le contraste des ouragans et des tempêtes, ne serait-ce pas aussi pour ajouter aux charmes de la paix qui règne par vous, qu’une si terrible agitation l’a précédée ? Tel est le cercle où roulent les choses humaines : les prospérités naissent des disgrâces, et les disgrâces des prospérités. Dieu nous dérobe la source des unes et des autres, et souvent les causes des biens et des maux sont cachées sous l’apparence de leurs contraires.

VI- Un grand scandale a, j’en conviens, déshonoré le siècle ; une grande plaie a frappé l’Etat : l’empereur et le père du genre humain assiégé, captif, emprisonné ! le plus clément des vieillards privé du pouvoir de sauver des hommes ! un prince dépouillé du plus beau privilège de son rang, je veux dire que sa volonté ne puisse être forcée ! Toutefois, si la fortune n’avait que ce moyen de vous placer au gouvernail de la république, j’oserais presque m’écrier que nous fûmes trop heureux. La discipline des camps a été corrompue, afin que vous la fissiez renaître et refleurir ; un pernicieux exemple a été donné, afin que vous pussiez y opposer un exemple admirable ; un prince a été contraint de faire mourir des hommes contre sa volonté, afin qu’il nous donnât un prince invincible à la contrainte. Dès longtemps vous méritiez une auguste adoption ; mais nous n’aurions pas su combien vous devait l’empire, si cette adoption était venue plus tôt. Une époque a été choisie, où il fut évident que vous receviez moins encore que vous ne donniez. La république s’est réfugiée dans vos bras : l’empire s’écroulait sur l’empereur ; la voix de l’empereur vous en a remis le fardeau. L’adoption fut un recours à votre assistance, un appel à votre courage, comme autrefois les grands généraux, occupés à des guerres étrangères et lointaines, en étaient rappelés pour secourir la patrie. Ainsi, dans un seul et même instant, le père et le fils se sont fait l’un à l’autre le présent le plus magnifique : il vous a donné l’empire, vous le lui avez rendu. Seul donc jusqu’à ce jour vous avez, en recevant un si grand don, égalé la reconnaissance au bienfait ; que dis-je ? le bienfaiteur est lui-même votre redevable : le partage de la puissance ne fit qu’apporter, à vous plus de soucis, à lui plus de repos.

VII- Ô route nouvelle et inouïe vers le rang suprême ! ce n’est point l’ambition du pouvoir, ni une crainte personnelle ; c’est l’intérêt d’autrui et un péril étranger qui vous ont fait empereur. Qu’on dise, je le veux, que vous avez atteint ce qu’il y a de plus grand parmi les hommes ; plus grand encore était le bonheur que vous avez quitté : vous avez renoncé, sous un bon prince, à la condition privée. Vous êtes entré dans une société de travaux et de soucis ; et ce ne sont pas les joies et les prospérités de ce haut rang, ce sont ses épines et ses charges qui vous l’ont fait accepter. Vous avez consenti à recevoir l’empire, quand un autre se repentait de l’avoir reçu. Nulle parenté, nulle liaison ne recommandait le fils adoptif à celui qui devenait son père ; rien, si ce n’est une communauté de vertus qui rendait l’un digne d’être choisi, et l’autre de le choisir. Aussi ne fûtes-vous pas adopté, comme plusieurs avant vous, par complaisance pour une femme : ce n’est pas l’époux d’une mère, c’est un prince qui a fait de vous son fils ; Nerva est devenu votre père, dans le même esprit qu’il était le père des Romains. Et c’est ainsi qu’un fils doit être choisi, lorsqu’il l’est par un prince. Eh quoi ! vous allez transmettre à un seul homme le sénat et le peuple romain, les armées, les provinces, les alliés ; et cet homme, vous le prendriez dans les bras d’une épouse ! vous ne chercheriez l’héritier de la souveraine puissance que dans votre maison, au lieu de promener vos regards sur toute la république, et de tenir pour le premier et le plus proche de vos parents celui que vous trouverez le meilleur et le plus semblable aux dieux ! C’est entre tous qu’il faut choisir celui qui doit commander à tous. Il ne s’agit pas de donner un maître à vos esclaves, pour que vous puissiez vous contenter, pour ainsi dire, de l’héritier nécessaire : empereur, vous devez un prince à des citoyens. Ce serait orgueil et tyrannie de ne pas adopter celui que la voix publique élèverait à l’empire, quand même on ne l’adopterait pas. C’est cette règle que suivit Nerva : il ne voyait aucune différence de la naissance à l’adoption, si l’une n’était pas plus éclairée par le jugement que l’autre ; si ce n’est toutefois que les peuples supportent plus facilement les chances malheureuses de la nature, que les mauvais choix du prince.

VIII- Il a donc évité soigneusement cet écueil, et il a pris conseil, non des hommes seulement, mais des dieux. Aussi n’est-ce pas dans le fond du palais, mais dans un temple ; devant la couche impériale, mais devant le coussin sacré de Jupiter très bon et très grand, que s’est consommée une adoption qui ne fondait pas non plus notre esclavage, mais notre liberté, notre bonheur, notre sécurité. Les dieux se sont réservé la gloire de cet acte ; cette œuvre fut la leur, c’est leur volonté qui s’accomplit ; Nerva n’en fut que le ministre : en vous adoptant, il obéit, comme vous qui étiez adopté. Des lauriers arrivaient de Pannonie, par une attention du ciel qui voulait que le symbole de la victoire décorât l’avénement d’un empereur invincible. Empereur lui-même, Nerva venait de les déposer sur les genoux de Jupiter, lorsque tout à coup, plus auguste encore et plus majestueux que de coutume, appelant autour de lui l’assemblée des hommes et des dieux, il vous déclare son fils, c’est-à-dire l’unique soutien de sa fortune ébranlée. Alors, comme s’il eût déposé l’empire (car le déposer et le partager sont choses peu différentes, si ce n’est que la dernière est la plus difficile), alors on le vit, plein d’assurance et rayonnant de gloire, appuyé sur vous comme si vous aviez été présent, reposant sur vos épaules secourables ses destins et ceux de la patrie, rajeunir de votre jeunesse et se fortifier de votre vigueur. Aussitôt s’apaisa toute la fureur de la tempête. Ce ne fut pas l’ouvrage de l’adoption, mais de celui qui en était l’objet : la résolution de Nerva eût été vaine, s’il eût fait choix d’un autre fils. Avons-nous oublié comment naguère, après une adoption, la révolte éclata, au lieu de se calmer ? Celle-ci n’eût été qu’un aiguillon de colère et un flambeau de discorde, si elle fût tombée sur un autre que vous. Comment un prince dont le pouvoir n’était plus respecté aurait-il pu donner l’empire, si le nom du donataire n’eût consacré ce grand acte ? Déclaré tout ensemble fils du prince, César, empereur, associé à la puissance tribunitienne, vous avez dès le premier instant reçu tous les titres que naguère un père véritable ne conféra qu’à un seul le ses enfants.

IX- C’est un témoignage éclatant de votre modération, qu’un prince vous ait désiré, je ne dis pas seulement pour successeur, mais pour collègue et pour associé. Car un successeur, on n’est pas maître de ne point en avoir ; on est maître de n’avoir pas de collègue. La postérité croira-t-elle que le fils d’un patricien, d’un consulaire, d’un triomphateur, à la tête d’une armée courageuse, puissante, et dévouée à sa personne, ait été fait empereur autrement que par cette armée ? que, commandant en Germanie, ce soit d’ici qu’il a reçu le nom de Germanique ? qu’il n’ait rien projeté, rien fait pour devenir empereur, si ce n’est de le mériter et d’obéir ? Car vous avez obéi, César, et c’est par soumission que vous êtes monté à ce haut rang. Jamais les sentiments d’un sujet n’éclatèrent plus vivement en vous que le jour où vous cessâtes de l’être. Déjà empereur, et César, et Germanicus, absent vous ignoriez vos grandeurs, et avec ces titres pompeux vous étiez encore, autant qu’il était en vous, un simple citoyen. Ce serait beaucoup si je disais. « Vous n’avez pas su que vous seriez empereur » ; vous l’étiez, et vous ne le saviez pas. Quand votre élévation vous fut annoncée, vous eussiez voulu garder votre ancienne fortune ; mais la liberté vous en était ravie. Le moyen qu’un citoyen n’obéit pas à un prince, un lieutenant à son général, un fils à son père ? Où serait la discipline ? Où serait le principe établi par nos ancêtres, d’accepter avec une âme soumise et empressée toutes les charges que nos chefs nous imposent ? Et si l’empereur vous avait fait passer d’une province dans une autre, d’une guerre à une autre guerre ? Pensez qu’il vous rappelle pour gouverner l’empire, du même droit qu’il vous envoya commander une armée ; et que c’est chose indifférente qu’il vous ordonne de partir lieutenant ou de revenir prince, si ce n’est que l’obéissance est plus glorieuse quand l’ordre nous est moins agréable.

X- L’autorité du commandement s’accroissait à vos yeux de tous les périls qu’elle courait ailleurs, et ce que les autres lui refusaient de soumission vous semblait un motif de redoubler la vôtre. Ajoutez les acclamations du sénat et du peuple, qui vous étaient répétées. Ce n’est pas la voix seule de Nerva qui a prononcé votre élection : le monde entier l’appelait de ses vœux. Le prince a seulement usé de l’initiative attachée à son rang ; il a fait le premier ce que tous n’auraient pas manqué de faire. Non, une approbation si générale ne suivrait pas une action que le désir général n’aurait pas précédée. Mais par quels ménagements, grands dieux, vous avez tempéré l’éclat de votre puissance et de votre fortune ! Inscriptions, images, étendards, tout vous proclamait empereur ; modestie, travail, vigilance, tout vous montrait général, lieutenant, soldat ; alors que vous marchiez d’un pas infatigable devant des drapeaux et des aigles qui déjà étaient les vôtres, et que, vous réservant, pour tout privilège d’une illustre adoption, les pieux sentiments et la respectueuse tendresse d’un fils, vous faisiez des vœux pour en porter le nom pendant de longues et glorieuses années. La providence des dieux vous avait élevé à la première place : vous souhaitiez de rester, de vieillir à la seconde ; vous vous regardiez comme un homme privé, tant qu’un autre serait empereur avec vous. Vos prières ont été exaucées, mais dans la mesure qui convenait aux intérêts du meilleur et du plus saint des vieillards. Le ciel l’a redemandé à la terre, afin qu’après cette œuvre immortelle et divine, aucune œuvre mortelle ne sortît plus de ses mains. Cet honneur était dû en effet à la plus grande des actions, qu’elle fût aussi la dernière ; et il fallait que l’apothéose en consacrât immédiatement l’auteur, pour que la postérité mît un jour en question s’il n’était pas déjà dieu à l’heure où il la fit. Ainsi, le père des Romains, et leur père à ce titre surtout qu’il était le vôtre, Nerva, plein de gloire et brillant de renommée, après avoir éprouvé au gré de son désir combien l’État reposait solidement appuyé sur vous, a laissé en héritage le monde à vous, et vous au monde ; prince cher à nos souvenirs, et à jamais regrettable par les mesures mêmes qu’il avait prises pour n’être pas regretté.

XI- Vous l’avez pleuré d’abord, comme un fils devait le faire ; ensuite vous lui avez élevé des temples, sans imiter ceux qui, dans des vues différentes, tinrent la même conduite. Tibère dressa des autels à Auguste, mais pour donner lieu à des accusations de lèse-majesté ; Néron à Claude, mais par dérision ; Titus à Vespasien, et Domitien à Titus, mais afin de paraître celui-là le fils, et celui-ci le frère d’un dieu. Vous, César, quand vous placez votre père au céleste séjour, ce n’est ni pour inquiéter les citoyens, ni pour braver le ciel, ni par vanité : c’est que vous le croyez dieu. L’apothéose perd de son prix, décernée par des hommes qui se la donnent à eux-mêmes. Du reste, quoiqu’il ait reçu de vous des autels, des coussins sacrés, un flamine, rien n’en fait plus sûrement et plus visiblement un dieu, que vos qualités personnelles : car, pour un prince qui a payé tribut à la nature après avoir disposé de l’empire, il n’est qu’une preuve, mais une preuve infaillible de divinité : ce sont les vertus de son successeur. L’immortalité d’un père vous a- t-elle inspiré le moindre sentiment d’arrogance ? Lesquels imitez-vous, ou de ces derniers princes dont la mollesse se reposait orgueilleusement sur la divinité paternelle, ou des vieux et antiques héros, fondateurs de cet empire, naguère, hélas ! en butte aux incursions et aux mépris de ses ennemis ? Nous avons vu le temps où nos défaites n’étaient jamais plus certaines que quand on étalait des pompes triomphales. Aussi les barbares avaient-ils relevé la tête et secoué le joug ; ce n’était plus pour être libres, c’était pour nous asservir, qu’ils nous faisaient la guerre ; les trêves même, ils ne les concluaient que d’égal à égal ; et, pour leur donner des lois, il fallait en recevoir d’eux.

XII- Mais aujourd’hui, avec la terreur et la crainte, l’esprit de soumission est rentré dans leurs âmes. Ils voient à la tête des Romains un de ces guerriers des vieux âges, auxquels des champs couverts de morts et la mer rougie du sang de l’ennemi conféraient le nom glorieux d’imperator. Nous recevons donc des otages, nous ne les achetons plus. Nous ne négocions plus, au prix d’énormes sacrifices et d’immenses présents, des victoires imaginaires. Les ennemis demandent, supplient ; nous accordons, nous refusons, et toujours comme l’exige la majesté de l’empire. Ceux qui obtiennent nous rendent grâce ; ceux qui n’obtiennent pas n’osent se plaindre. Comment l’oseraient-ils, quand ils savent que vos camps furent assis en face des nations les plus belliqueuses, dans la saison la plus favorable pour elles, la plus difficile pour nous ; lorsque l’hiver unit les deux rives du Danube, et que le fleuve, durci par la glace, ouvre à la guerre de vastes chemins ; lorsque ces populations féroces sont moins armées de fer, qu’elles ne sont armées de leur ciel et de leur climat ? Mais vous approchez, et le cours des saisons parait interverti : l’ennemi se cache, emprisonné dans ses repaires ; nos légions parcourent les rives dégarnies, prêtes, si vous le permettiez, à s’emparer des avantages d’autrui, et à prendre l’hiver des barbares pour allié contre les barbares.

XIII- Voilà quel respect votre nom imprime aux ennemis. Dirai-je l’admiration des soldats, et par quel art vous sûtes l’acquérir ; lorsque vous supportiez avec eux et la faim et la soif ; lorsque, dans ces exercices qui sont une étude de la guerre, le simple légionnaire voyait son général, couvert ainsi que lui de poussière et de sueur, ne différer des autres que par la vigueur et l’adresse ; lorsque, bannissant toute contrainte de ces jeux guerriers, vous lanciez tour à tour et attendiez les javelots, applaudissant à la bravoure des soldats, et joyeux toutes les fois qu’un coup un peu rude heurtait votre casque ou votre bouclier (car en frappant on s’attirait vos éloges ; vous vouliez qu’on osât, et on finissait par oser) ; lorsqu’enfin, témoin des combats et arbitre des braves, vous aimiez, avant la lutte, à égaler leurs armes, à essayer leurs traits, et, si une javeline leur semblait trop pesante, à la darder vous-même ? Que dirai-je encore ? on trouvait auprès de vous consolation dans les fatigues, secours dans les maladies. Jamais on ne vous vit entrer dans votre tente sans avoir visité celles de vos compagnons d’armes, ni donner du repos à votre corps, si ce n’est après tout le monde. Moins d’admiration me paraîtrait due à de si belles qualités, si le général qui les possède vivait parmi les Fabricius, les Scipions, les Camilles. Une noble émulation, sans cesse réveillée par quelque vertu plus grande, enflammerait son ardeur. Mais depuis que l’art de manier les armes, dégagé de peine et de travail, est devenu un spectacle et un amusement ; depuis que ce n’est plus quelque vétéran décoré de la couronne civique ou murale, mais je ne sais quel maître venu de Grèce, qui préside à nos exercices ; honneur à celui qui est resté seul attaché aux mœurs et aux vertus antiques ; qui, sans émule et sans modèle, ne dispute qu’avec lui-même de mérite et de gloire, et qui, dans un empire où il commande seul, a seul au commandement des droits incontestables !

XIV- Votre berceau, César, votre première école, ne furent-ils pas les travaux guerriers ? Encore enfant, vous cueilliez chez les Parthes des lauriers qui ajoutaient à la gloire de votre père, et dès cette même époque vous acquériez des titres au nom de Germanique ; le bruit de votre approche mettait à l’insolence et à l’orgueil des Parthes le frein de la terreur, et bientôt vous réunissiez dans une commune admiration le Rhin avec l’Euphrate ; enfin vous portiez vos pas, ou plutôt votre gloire, d’un bout de l’univers à l’autre, toujours plus grand et plus illustre pour le peuple qui vous recevait le dernier : et alors vous n’étiez encore ni empereur ni fils d’un dieu ! Des nations nombreuses, des contrées dont l’étendue est presque sans limites, les Pyrénées, les Alpes, et d’autres montagnes d’une hauteur prodigieuse, si on ne les comparait aux Alpes et aux Pyrénées, vous séparaient de la Germanie et lui servaient de rempart. Pendant tout le temps qu’il vous fallut pour conduire, disons mieux (car telle était votre vitesse), pour enlever vos légions au delà de cet espace immense, jamais la pensée de monter à cheval ou sur un char ne vous fit jeter les yeux en arrière. Destiné à la représentation plutôt qu’à vous épargner des fatigues, votre cheval, exempt de fardeau, marchait avec les autres à la suite de l’armée ; il ne vous servait qu’aux jours du repos, lorsque, ardent et bondissant sous son maître, il soulevait autour des retranchements des tourbillons de poussière. Admirerai-je le commencement ou la fin de pareils travaux ? C’est beaucoup d’avoir persévéré ; c’est plus encore de n’avoir pas désespéré de votre persévérance. Oui, sans doute, celui qui, du fond de l’Espagne, vous avait appelé, comme le plus puissant auxiliaire, aux guerres de Germanie, cet empereur fainéant, qui était jaloux des vertus d’autrui à l’heure même qu’il en avait besoin, dut, non sans éprouver de secrètes alarmes, concevoir pour vous toute l’admiration que ce fils de Jupiter donnait à son roi, en revenant toujours indompté, toujours infatigable, des périlleux travaux où l’engageaient ses ordres tyranniques ; lorsque, dans des expéditions chaque jour renaissantes, vous renouveliez les prodiges de cette marche glorieuse.

XV- Tribun dans un âge encore tendre, vous avez parcouru tour à tour les régions les plus éloignées avec la vigueur d’un homme fait. La fortune vous avertissait dès lors d’étudier à fond et longtemps ce que bientôt vous deviez prescrire. Sans vous contenter de voir un camp en perspective, et de traverser rapidement les grades subalternes, vous avez exercé le tribunat de manière à pouvoir en sortir général, et à n’avoir plus de lecons à recevoir à l’époque où il faudrait en donner. Dix campagnes vous ont appris à connaître les mœurs des peuples, la situation des pays, les avantages des lieux, et à supporter toutes les eaux et toutes les températures, comme les fontaines de votre patrie et le climat natal. Combien de fois vous avez remplacé vos chevaux, renouvelé vos armes usées par la victoire ! Un temps viendra où nos neveux aimeront à visiter, et à penser que leurs descendants visiteront à leur tour, les champs qui furent arrosés de vos sueurs, les arbres qui prêtèrent leur ombre à vos repas militaires, les rochers qui abritèrent votre sommeil, enfin les maisons qu’un si grand hôte remplit de sa présence, ainsi que dans les mêmes lieux on vous montrait à vous-même les traces vénérables des plus fameux capitaines. Je parle de l’avenir ! dès maintenant un soldat, pour peu qu’il soit ancien, n’a pas de plus beau titre que d’avoir fait la guerre avec vous. Combien s’en trouve-t-il, en effet, dont vous n’ayez été le compagnon d’armes avant d’être leur empereur ! De là vient que vous les appelez presque tous par leur nom, que vous citez à chacun ses traits de bravoure, et que nul n’a besoin de vous nombrer les blessures qu’il reçut pour la république, puisqu’elles eurent en vous un témoin qui ne fit pas attendre ses éloges.

XVI- Mais votre modération est d’autant plus admirable, que, nourri dans la gloire des armes, vous aimez la paix. Ni le triomphe mérité par votre père, ni les lauriers dédiés le jour de votre adoption au dieu du Capitole, ne vous sollicitent à chercher sans cesse l’occasion de triompher. Vous ne craignez ni ne provoquez la guerre. Il est beau, César Auguste, il est beau de rester sur le bord du Danube, quand il suffirait de le passer pour vaincre ; de ne pas désirer de combattre, quand l’ennemi refuse le combat. En cela je vois une preuve tout ensemble de courage et de modération : car, de ne pas vouloir combattre, c’est l’honneur de votre modération ; que l’ennemi ne le veuille pas non plus, c’est l’effet de votre courage. Le Capitole verra donc autre chose que des pompes théâtrales et les vains simulacres d’une victoire supposée ; il verra un empereur rapportant avec lui une gloire solide et véritable, la paix, la tranquillité, et l’aveu le plus éclatant de la soumission des ennemis, puisqu’il n’aura eu personne à vaincre. N’est-ce pas là quelque chose de plus grand que tous les triomphes ? car enfin, toutes les fois que nous avons vaincu, c’est parce qu’on avait bravé notre empire. Que si quelque roi barbare pousse jamais l’insolence et la folie jusqu’à mériter votre colère et votre indignation, malheur à lui ! de vastes mers, des fleuves immenses, des montagnes escarpées le défendront en vain : à la facilité avec laquelle il verra tomber devant vous ces barrières impuissantes, il pourra croire les montagnes aplanies, les fleuves desséchés, la mer retirée de son lit, et, au lieu de flottes, Rome elle-même transportée sur ses rivages.

XVII- Il me semble déjà contempler un triomphe dont la pompe n’est plus chargée du butin des provinces et de l’or ravi aux alliés, mais des armes ennemies et des chaînes des rois prisonniers. J’aperçois les grands noms des chefs de guerre, et des corps dont l’aspect ne dément pas ces noms. Je reconnais, sur d’effrayantes peintures, les faits audacieux des barbares, et je vois chacun des captifs suivre, les mains liées, l’image de ses actions ; enfin je vous vois vous-même, du haut de votre char glorieux, pousser devant vous les nations vaincues, et, devant ce char, je vois porter les boucliers que vos coups traversèrent. Les dépouilles opimes ne vous manqueraient pas, s’il était un roi qui osât se mesurer avec vous, et que vos armes, que dis-je ? le feu seul de vos regards et les menaces de votre front ne fissent pas trembler, fût-il éloigné de vous de toute la largeur du champ de bataille, et couvert par toute son armée. Vous devrez à votre dernier trait de modération un précieux avantage : quelque guerre que l’honneur de l’empire vous force de déclarer ou de repousser, jamais vous ne paraîtrez avoir vaincu en vue du triomphe ; on saura que vous triomphez à cause de la victoire.

XVIII- Une merveille m’en rappelle une autre. Qu’il est beau d’avoir rétabli dans les camps la discipline détruite et abolie, en bannissant ces fléaux du siècle précédent, la fainéantise, l’indocilité, le mépris du devoir ! On peut sans péril imposer le respect ou s’attirer les cœurs. Un général ne craint plus ou de n’être pas aimé des soldats, ou d’en être aimé. Sans s’inquiéter s’il déplaira, il presse les travaux, assiste aux exercices, veille à ce que tout soit en bon ordre, armes, retranchements, soldats. C’est que nous vivons sous un prince qui ne se croit pas menacé des attaques préparées contre l’ennemi. Cette faiblesse était bonne pour ceux qui, ennemis eux-mêmes, craignaient des représailles. De tels princes aimaient à voir toute ardeur militaire s’éteindre, les corps languir aussi bien que les âmes, et jusqu’aux glaives oubliés s’émousser et se couvrir de rouille. Alors nos généraux redoutaient moins les embûches des étrangers que celles de leurs princes, le fer des barbares que le bras et l’épée de leurs compagnons d’armes.

XIX- Dans le ciel, le lever des grands astres efface les clartés moins vives et moins puissantes ; ainsi l’arrivée du prince éclipse la dignité de ses lieutenants. Vous, cependant, vous étiez plus grand que tous les autres, mais sans rien ôter à leur grandeur personnelle. Chacun des chefs retenait, vous présent, l’autorité qu’il avait en votre absence ; plusieurs même virent croître pour eux un respect dont vous étiez le premier à leur donner des marques. Ainsi, également cher aux petits et aux grands, l’empereur et le soldat se confondaient en vous ; et si vos ordres animaient puissamment le zèle et le travail, votre exemple et votre empressement à les partager en diminuaient la fatigue. Heureux ceux qui servaient sous vos enseignes ! leur dévouement et leur capacité ne vous étaient pas connus par le récit de bouches étrangères ; vous en jugiez vous-même sur le témoignage, non de vos oreilles, mais de vos yeux. Ils y ont gagné cet avantage, que, même absent, vous n’en croyez personne plus que vous sur le mérite des absents.

XX- Déjà les vœux des citoyens vous rappelaient, et l’attrait des camps le cédait à l’amour de la patrie. Votre marche est paisible et modeste ; on s’aperçoit que vous revenez d’une œuvre de paix. N’attendez pas que je vous loue de ce que ni un mari ni un père n’ont tremblé à votre approche : cette pureté de mœurs, affectée par d’autres, est chez vous un don de la nature ; c’est un de ces mérites dont vous ne pouvez vous prévaloir. Les voitures qui vous sont dues sont réclamées sans désordre ; aucun logement n’est dédaigné par vous ; vos vivres sont ceux de tout le monde. Ajoutez une suite obéissante et disciplinée : on eût dit quelque grand capitaine (vous, par exemple) allant aux armées ; tant il y avait peu de différence de l’empereur nommé à l’empereur futur ! Oh ! combien dissemblable fut naguère le passage d’un autre prince (si toutefois le nom de pillage ne convient pas mieux), alors qu’il chassait devant lui ses hôtes effrayés, et que tout, à droite et à gauche, était brûlé, dévoré, comme si quelque fléau eût passé sur le pays, ou que les barbares, devant qui fuyait ce lâche, s’en fussent rendus maîtres ! II fallait convaincre les provinces que ce n’était pas l’empereur, mais Domitien, qui voyageait de la sorte. Vous avez donc moins fait pour votre gloire que pour l’intérêt général, en déclarant par un édit ce qui avait été dépensé pour chacun de vous deux. Qu’ainsi l’empereur s’accoutume à calculer avec l’empire ; qu’il parte, qu’il revienne, comme devant un jour rendre compte ; qu’il publie ses dépenses, c’est le moyen de n’en pas faire qu’il rougisse de publier. Il importe d’ailleurs que les princes à venir sachent, bon gré mal gré, combien coûtent leurs voyages ; et qu’ayant sous les yeux deux exemples contraires, ils se souviennent que l’opinion qu’on aura de leurs mœurs dépend du choix qu’ils auront fait ou de l’un ou de l’autre.

XXI- Des mérites si éclatants ne vous donnaient-ils pas des droits à quelques honneurs, à quelques titres nouveaux ? Et cependant vous refusiez jusqu’au nom de Père de la Patrie. Quel long combat il nous a fallu livrer à votre modestie ! combien tardive a été notre victoire ! Ce nom, que d’autres ont reçu le jour même de leur avénement avec ceux d’Empereur et de César, vous l’avez remis pour le temps où votre voix, toujours prête à diminuer le prix des biens dont vous êtes l’auteur, avouerait enfin que vous le méritez. C’est ainsi que, seul de tous les hommes, il vous fut donné d’être le père de la patrie avant de le devenir. Vous l’étiez dans nos cœurs, dans notre estime ; et peu importait à la piété publique comment vous seriez appelé, s’il n’y eût eu de l’ingratitude à vous traiter simplement d’Empereur et de César, quand c’était un père qu’elle trouvait en vous. Et par quelle bonté, par quelle douceur vous justifiez ce nom ! oui, vous vivez avec vos concitoyens comme un père avec sa famille. Revenu empereur après être parti homme privé, comme vous aimez à nous reconnaître, à vous voir reconnu de nous ! Nous sommes les mêmes à vos yeux ; et vous aussi vous croyez être le même : vous vous faites l’égal de tous, plus grand uniquement parce que vous êtes meilleur.

XXII- Quel jour que celui où vous entrâtes, longtemps attendu et vivement désiré, dans la capitale de votre empire ! et la simplicité même de cette entrée, quels sujets elle offrit d’admiration et de joie ! Les autres princes s’avançaient, je ne dis pas montés sur un char superbe et traînés par quatre chevaux blancs, mais (ce qui est plus insultant) portés sur les épaules des hommes. Vous, César, la majesté seule de votre taille vous élevait au-dessus de la foule : c’était aussi un triomphe ; mais c’est de l’orgueil des princes, et non de la patience des peuples, que vous triomphiez. Aussi ni l’âge, ni la mauvaise santé, ni le sexe, n’arrêtèrent personne, et chacun voulut repaître ses yeux d’un spectacle si nouveau. Les enfants s’empressaient de vous connaître, les jeunes gens de vous montrer, les vieillards de vous admirer ; les malades même, oubliant les ordres de leurs médecins, se traînaient sur votre passage, comme s’ils eussent dû y trouver la guérison et la vie. Les uns, contents de vous avoir vu, de vous posséder, s’écriaient qu’ils avaient assez vécu ; les autres, que c’était maintenant qu’il était doux de vivre. Les femmes même se réjouirent plus que jamais de leur fécondité, en voyant à quel prince elles avaient donné des citoyens, à quel général elles avaient donné des soldats. Les toits couverts de spectateurs pliaient sous le faix, et nulle place n’était vide, pas même celles où le pied suspendu et mal affermi trouvait à peine à se poser. Les rues envahies ne vous offraient plus qu’un étroit sentier, bordé des deux côtés par un peuple dans l’ivresse. C’était partout mêmes transports, mêmes acclamations. Il était juste que tous ressentissent également la joie de votre arrivée, puisque vous étiez également venu pour tous ; et cependant l’allégresse redoublait à mesure que vous avanciez, et croissait presque à chacun de vos pas.

XXIII- On aimait à vous voir embrasser les sénateurs à votre retour, comme ils vous avaient embrassé à votre départ ; on aimait à vous entendre appeler par leur nom les plus honorables chevaliers, sans qu’une voix étrangère aidât votre mémoire ; on aimait ces marques d’une familiarité bienveillante que vous donniez encore à vos clients après avoir, peu s’en faut, prévenu leur salut ; mais on aimait surtout cette lenteur majestueuse avec laquelle vous vous avanciez, autant que le permettait l’empressement de la foule ; on aimait que ce peuple curieux vous approchât aussi, ou plutôt approchât principalement de vous, et que dès le premier jour vous eussiez commis à la foi publique votre flanc désarmé. Car vous ne marchiez point escorté de satellites, mais environné de citoyens : tantôt c’était l’élite du sénat, tantôt la fleur de l’ordre équestre, qui se pressait à vos côtés, et vos licteurs vous précédaient tranquilles et silencieux : quant aux soldats, pour la contenance, le calme, la retenue, ils ne différaient aucunement du peuple. Vous montez enfin au Capitole ; alors se réveille (et combien agréable !) le souvenir de votre adoption. Quelle jouissance intime pour ceux-là surtout qui les premiers en ce lieu vous avaient salué empereur ! Oui, le dieu même dut, à cette heure plus que jamais, se complaire dans son ouvrage. Mais lorsque vos pas foulèrent le sacré parvis d’où votre père avait révélé ce grand secret des dieux, quels transports universels ! quel redoublement d’acclamations ! que ce jour ressemblait au jour dont il était l’heureuse conséquence ! quelle place n’était remplie d’autels, encombrée de victimes ? combien de vœux offerts pour un seul, et offerts par tous, parce que tous comprenaient qu’appeler sur vous les faveurs du ciel, c’était les appeler sur eux-mêmes et sur leurs enfants ! Du Capitole vous marchez au palais, mais avec le même visage et la même modestie que vers une habitation privée ; les autres regagnent leurs foyers, et chacun va témoigner de nouveau la sincérité de sa joie dans cet asile où aucune nécessité n’oblige de se réjouir.

XXIV- Soutenir un si noble début aurait été pour tout autre une tâche difficile : vous, meilleur et plus admirable chaque jour, vous tenez ce que tant de princes se contentent de promettre. Pour vous seul, le temps ajoute de l’éclat et du prix au mérite ; tant vous joignez heureusement deux choses opposées, la sécurité d’un long pouvoir et la pudeur d’une élévation récente ! On ne vous voit pas renvoyer à vos pieds les embrassements du citoyen humilié, ni présenter à sa bouche une main superbe. Votre visage auguste reçoit son baiser avec la même politesse qu’autrefois, et votre main n’a rien perdu de sa modeste réserve. Vous marchiez à pied, c’est à pied que vous marchez ; vous aimiez le travail, vous l’aimez encore ; la fortune, qui autour de vous a tout changé, n’a rien changé en vous. Le prince paraît-il en public, on est libre de s’arrêter, d’aller vers lui, de l’accompagner, de le dépasser. Vous vous promenez au milieu de nous, sans penser que ce soit pour nous un grand événement ; vous vous communiquez, sans en exiger de reconnaissance. Quiconque vous aborde peut rester ^ à vos côtés aussi longtemps qu’il veut ; c’est sa discrétion, et non votre orgueil, qui met fin à l’entretien. Vous nous gouvernez sans doute, et nous vous sommes soumis, mais comme nous le sommes aux lois. Elles aussi répriment nos passions et nos désirs injustes ; cependant elles sont avec nous, nous vivons avec elles. Vous êtes dans une position élevée, dominante, comme les dignités et la puissance, qui, placées au-dessus des hommes, appartiennent cependant à des hommes. Les autres princes, par dédain pour nous, et par une secrète horreur de l’égalité, avaient perdu l’usage de leurs pieds. Des esclaves, les épaules courbées sous le faix, les portaient au-dessus de nos têtes : vous, la renommée, la gloire, l’amour des citoyens, la liberté, vous portent au-dessus des princes eux-mêmes. Cette humble terre, où vos pas se confondent avec ceux du peuple, vous élève jusqu’au ciel.

XXV- Je ne crains pas, pères conscrits, de paraître trop long, puisque les bienfaits dont on rend grâce au prince ne sauraient être trop nombreux. Toutefois, il serait plus respectueux sans doute de les abandonner tout entiers à vos pensées, que de les toucher rapidement, et d’effleurer en passant une si noble matière ; car le silence a du moins un avantage, celui de ne rien ôter à la vérité. Et comment dire en peu de mots les tribus enrichies, le congiarium donné au peuple, et donné sans réserve, tandis que les soldats n’avaient reçu qu’une partie du don militaire ? Est-ce l’ouvrage d’une âme commune, de satisfaire de préférence ceux à qui on pourrait plus facilement refuser ? Du reste, un esprit d’égalité s’est reconnu même en ce traitement inégal : les soldats ont été mis de pair avec le peuple en recevant une partie, mais les premiers ; le peuple avec les soldats, en recevant le dernier, mais le tout à la fois. Et quelle générosité dans la répartition ! quelle attention vigilante à ce que nul ne fût excepté de vos largesses ! Elles se sont étendues aux personnes inscrites, depuis votre édit, en remplacement des noms effacés ; et ceux même à qui rien n’était promis ont eu leur part aussi bien que les autres. Les affaires, les infirmités, la mer, les fleuves, retenaient-ils quelqu’un ; on l’attendait. Vous avez pourvu à ce que personne ne fût ni malade, ni occupé, ni absent : libre à chacun de venir quand il voulait, de venir quand il pouvait. C’était une œuvre grande, César, et digne de vous, de rapprocher par le génie de la munificence les terres les plus éloignées, d’abréger par le bienfait les plus longues distances, de corriger le hasard, d’aller au-devant de la fortune, de tout faire en un mot pour que nul Romain, pendant la distribution de vos dons, ne sentît qu’il était homme, sans s’apercevoir aussi qu’il était citoyen.

XXVI- Autrefois, lorsque approchait le jour des largesses, on voyait des essaims d’enfants, et cette foule qui sera le peuple un jour, attendre la sortie du prince et remplir les rues sur son passage. Les pères, empressés de les montrer à sa vue, élevaient les plus petits au-dessus de leurs têtes, et leur apprenaient à bégayer des compliments flatteurs et des paroles adulatrices. Ceux-ci répétaient la prière qui leur était dictée, et la plupart en fatiguaient vainement les oreilles du prince : ignorant ce qu’ils avaient demandé, ce qu’ils n’avaient pas obtenu, ils étaient renvoyés jusqu’au temps où ils ne le sauraient que trop. Vous, César, vous n’avez pas voulu même qu’on vous priât ; et, tout agréable qu’eût été à vos regards le spectacle de cette naissante génération de Romains, tous cependant, avant de vous voir ou de vous implorer, ont été reçus et inscrits par vos ordres. Ainsi, élevés à l’aide de vos bienfaits, ils éprouvent dès l’enfance que vous êtes le père commun ; ainsi, croissant pour vous, ils croissent aux dépens de vos trésors ; ils reçoivent des aliments de vos mains, avant d’en recevoir une solde ; et tous ils doivent à vous seul autant que chacun doit aux auteurs de ses jours. Il est beau, César, de soutenir à vos frais l’espérance du nom romain. Pour un prince généreux, et qui marche à l’immortalité, il n’est pas de plus noble dépense que celle qui est faite au profit de l’avenir. De grandes récompenses et des peines proportionnées engagent doublement les riches à devenir pères. Les pauvres n’ont qu’un motif d’élever des enfants, la bonté du prince. Si celui-ci n’entretient d’une main libérale, s’il n’adopte ceux qui sont nés sur la foi de son humanité, c’en est fait de l’empire, c’en est fait de la république : il en hâte la chute, et vainement alors il protégera les grands ; la noblesse sans le peuple est une tête sans corps, qui tombera faute de soutien et d’équilibre. Il est aisé de comprendre quelle joie vous avez ressentie, en vous voyant accueilli par les acclamations des pères et des fils, des vieillards et des enfants. Le cri de la reconnaissance est le premier qu’aient fait entendre à vos oreilles ces futurs citoyens, à qui vous avez donné plus encore que la nourriture, l’avantage de ne pas la demander. Mettons néanmoins au-dessus de tout que sous votre empire on ait goût, on ait intérêt à voir croître sa famille.

XXVII- Aucun père ne redoute plus pour son fils d’autres chances que celles de la fragilité humaine ; et la colère du prince n’est plus mise au nombre des maux dont on ne guérit pas. C’est un grand encouragement à élever des enfants, que de compter pour leurs besoins sur la générosité impériale ; c’en est un plus grand, de compter pour leurs personnes sur l’indépendance et la sécurité. Disons-le même : que le prince ne donne rien, pourvu qu’il n’ôte rien ; qu’il ne nourrisse pas, pourvu qu’il ne tue point, et l’État ne manquera jamais de citoyens qui désirent d’être pères. Au contraire, qu’il donne et qu’il ôte, qu’il nourrisse et qu’il tue, certes il aura bientôt réduit tout homme vivant à gémir non seulement sur sa postérité, mais sur soi-même et sur ceux dont il naquit. Il est donc une chose en votre munificence que je louerai plus que le reste : c’est que, largesses au peuple, aliments à l’enfance, ce que vous donnez est à vous. Vous ne nourrissez point les fils des citoyens, comme les bêtes féroces nourrissent leurs petits, de sang et de carnage. Le plaisir de recevoir est doublé par la certitude qu’on ne reçoit pas la dépouille d’autrui, et que si beaucoup sont plus riches qu’auparavant, le prince seul est plus pauvre : encore ne l’est-il pas véritablement ; car celui qui peut disposer à son gré de tout ce qu’ont les autres possède autant, lui seul, que tous les autres réunis.

XXVIII- La multitude de vos mérites m’appelle à de nouveaux objets. Nouveaux, ai-je dit, comme si ma respectueuse admiration n’avait pas encore à proclamer ici que votre générosité n’est point celle d’une conscience coupable, qui répand les trésors pour détourner les censures, et qui veut offrir aux discours tristes et chagrins de la renommée une plus riante matière. L’argent donné au peuple, la nourriture assurée aux enfants, ne furent point la réparation d’une faute ni d’une cruauté : le bien que vous faites n’est pas le prix de l’impunité pour le mal que vous auriez fait ; c’est l’amour que vous achetez, et non le pardon. En quittant votre tribunal, le peuple romain se retire votre obligé ; ce n’est pas lui qui vient de faire grâce. Oui, César, vos largesses ont été distribuées et reçues avec une égale joie, une égale sécurité ; et ce que les autres princes jetaient à la multitude mécontente pour désarmer sa haine, vous l’avez offert au peuple avec des mains aussi pures que l’esprit du peuple était fidèle. Il ne va guère à moins de cinq mille, pères conscrits, le nombre des enfants de condition libre que la munificence de notre prince a recherchés, découverts, adoptés. Ils sont élevés aux frais de l’État, pour en être l’appui dans la guerre, l’ornement dans la paix ; et ils apprennent à aimer la patrie, non comme la patrie seulement, mais comme la mère qui nourrit leur jeune âge. C’est d’eux que les camps, d’eux que les tribus se peupleront un jour ; d’eux naîtront à leur tour des rejetons auxquels ce secours public ne sera plus nécessaire. Puissent les dieux vous accorder, César, ce que vous méritez de vie, et vous conserver les sentiments qu’ils ont mis dans votre âme ! combien vous verrez se présenter à chaque distribution de vos grâces une plus grande foule d’enfants ! Car cette jeune population s’accroît et se multiplie sans cesse ; non que les fils soient mieux aimés de leurs pères, mais parce que les citoyens sont plus chéris du prince. Vous ferez des largesses, si tel est votre plaisir ; vous assurerez, si tel est votre plaisir, la subsistance de ceux qui seront nés : c’est toujours vous qui aurez été la cause de leur naissance.

XXIX- Il est une chose que je regarde comme une libéralité perpétuelle : c’est l’abondance des vivres. Ramenée jadis par Pompée, elle ne lui fit pas moins d’honneur que la brigue chassée des comices, la mer purgée de pirates, l’Orient et l’Occident parcourus par la victoire. Et Pompée ne déploya pas alors plus de vertus civiles que n’a fait depuis le père de la patrie, lorsque, par l’ascendant de son caractère, par sa bonne foi, il a ôté comme lui les barrières des routes, ouvert les ports, rendu à la terre ses chemins, aux rivages leur mer, à la mer ses rivages, uni enfin les différentes nations par un commerce si actif, que les productions d’un lieu semblent nées dans tous les autres. Ne voyons-nous pas toutes les années être pour nous des années d’abondance ? et personne cependant n’éprouve aucun dommage. Le temps n’est plus où, arrachées comme une dépouille ennemie aux alliés qui réclamaient en vain, les moissons venaient périr dans nos greniers. Les alliés apportent eux-mêmes les richesses annuelles que leur sol a produites, que leur soleil a nourries ; on ne les voit plus, écrasés par des charges nouvelles, manquer de forces pour acquitter les anciens tributs. Le fisc achète tout ce qu’il paraît acheter. De là viennent ces inépuisables provisions, dont le prix est fixé dans de libres enchères ; de là vient qu’on regorge ici, et que nulle part on n’est affamé.

XXX- L’Égypte, glorieuse de sa fécondité, s’est vantée de n’en rien devoir au ciel ni à la pluie ; et en effet, toujours arrosée par son fleuve, et accoutumée à s’engraisser uniquement des eaux qu’il lui apporte, elle se couvrait de si riches moissons, qu’elle semblait le disputer, sans crainte d’être jamais vaincue, aux plus fertiles contrées. Une sécheresse inattendue l’a rabaissée tout à coup au rang des plus stériles : le Nil paresseux n’avait épanché hors de son lit qu’une onde tardive et languissante ; c’était encore un fleuve immense, mais ce n’était qu’un fleuve. Aussi une grande partie des campagnes, ordinairement baignées par ses flots réparateurs, se chargèrent d’une poussière épaisse et brûlante. Vainement alors l’Égypte souhaita des nuages et leva ses regards vers le ciel, quand le père même de sa fécondité, contraint et resserré dans son cours, avait circonscrit les dons de cette année en d’aussi étroites limites que sa propre abondance. Ce fleuve, si vaste en ses débordements, s’était arrêté avant d’atteindre les collines qu’il a coutume d’envahir ; même les plaines basses ou doucement inclinées ne l’avaient reçu qu’un instant, et, au lieu de s’en retirer d’un pas lent et paisible, il s’était hâté de fuir, et de rendre à l’aridité commune des terres trop peu rafraîchies. Le pays, privé de l’inondation qui le fertilise, adressa donc à César les vœux qu’il adresse d’ordinaire à son fleuve, et ses maux ne durèrent que le temps qu’il fallut pour les lui annoncer. Votre puissance agit si promptement, César, votre bonté toujours attentive, toujours prête, pourvoit si bien à tout, que si dans votre siècle il est des malheureux, il leur suffit, pour être secourus et soulagés, que vous connaissiez leurs besoins.

XXXI- Je souhaite à toutes les nations des années abondantes et des terres fertiles ; je suis tenté de croire cependant que la fortune, en affamant l’Égypte, a voulu mesurer vos forces et faire l’essai de votre vigilance ; car lorsque vous méritez que tout seconde vos désirs, n’est-il pas évident que si quelque chose les traverse, c’est un champ que le ciel ouvre à vos vertus, une matière qu’il prépare à votre gloire, puisque la prospérité est le partage des heureux, l’adversité l’épreuve des grandes âmes ? C’était une opinion reçue, que Rome ne pouvait vivre et subsister sans le secours de l’Égypte. Cette nation vaine et insolente s’enorgueillissait de nourrir ses vainqueurs, et de nous donner, à la faveur de son fleuve et de ses vaisseaux, l’abondance ou la famine. Nous avons rendu au Nil ses richesses : il a repris les grains qu’il avait envoyés ; les moissons qu’il avait portées à la mer ont remonté son cours. Que l’Égypte, avertie par l’expérience, apprenne qu’au lieu de nous nourrir, elle nous paye tribut ; qu’elle sache qu’elle n’est point nécessaire au peuple romain, et que cependant elle lui soit soumise. Le Nil peut à l’avenir être fidèle à ses rives, et rester modestement un fleuve : cet événement n’aura aucune suite pour Rome, aucune même pour l’Égypte ; si ce n’est que les navires partiront de ce pays légers et vides, comme ils y retournaient, tandis que Rome les enverra pleins et chargés, comme elle a coutume de les recevoir. L’office qu’on demande à la mer aura changé d’objet ; et c’est pour les flottes qui vogueront du Tibre au Nil qu’on implorera des vents favorables et une course rapide. Ce serait déjà, César, une merveille, que les marchés de Rome n’eussent pas ressenti la stérilité de l’Égypte et la paresse du Nil. Par vos secours et vos soins prévoyants, ils ont versé jusqu’en cette contrée le surplus de leur abondance ; et deux choses ont été prouvées tout ensemble, que nous pouvons nous passer de l’Égypte, et que l’Égypte ne peut se passer de nous. C’en était fait de la province la plus féconde, si elle eût été libre. Honteuse d’une impuissance de produire qu’elle ne se connaissait pas, elle ne rougissait pas moins qu’elle ne souffrait de la faim : vous avez soulagé tout à la fois ses besoins et sa honte. En voyant regorger des greniers qu’il n’avait pas remplis, le laboureur étonné se demandait de quels champs était venue cette moisson, et quelle partie de l’Égypte était arrosée d’un autre fleuve. Ainsi, grâce à vous, la terre n’est plus avare ; et le Nil, toujours officieux, souvent a coulé plus abondant pour l’Égypte, jamais pour notre gloire.

XXXII- C’est maintenant que toutes les provinces se trouvent heureuses d’être soumises à un empire dont le chef, disposant de la fécondité des terres, la transporte d’un lieu à l’autre, selon les temps et les besoins, et nourrit une nation séparée par la mer, comme si c’était une partie du peuple et des tribus de Rome. Le ciel n’est jamais assez prodigue de ses dons pour dispenser à tous les pays à la fois une égale abondance : le prince bannit à la fois de tous, non la stérilité sans doute, mais les maux qu’elle entraîne ; il y porte, sinon la fécondité, au moins les biens qu’elle procure ; il unit par de mutuels échanges l’Orient et l’Occident ; et les nations, recevant l’une de l’autre tout ce qui peut être produit ou désiré quelque part, apprennent combien les sujets de l’empire sont plus heureux sous les lois d’un seul maître que parmi les luttes qu’enfante l’indépendance. Car, tant que les biens de tous restent séparés, chacun porte séparément le poids de ses maux ; quand ils sont confondus et mis en commun, les maux individuels ne sont ressentis de personne, les biens de tous deviennent la propriété de tous. Mais, soit que chaque terre ait sa divinité particulière, ou chaque fleuve son génie protecteur, je prie la terre d’Égypte, et le Nil qui l’arrose, de se contenter de cet exemple de la libéralité impériale, et de faire qu’un sol fécondant reçoive les semences et les rende multipliées. Nous ne réclamons point d’arrérages ; peut-être cependant croiront-ils en devoir ; et, d’autant plus généreux que nous exigeons moins, ils absoudront par des années, par des siècles d’abondance, la foi trompeuse d’une seule année.

XXXIII- Vous aviez pourvu aux besoins des citoyens, aux besoins des alliés. Des spectacles ont été vus ensuite, non de mollesse et de corruption, faits pour énerver et dégrader les âmes ; mais de ceux qui encouragent aux nobles blessures et au mépris de la mort, en montrant jusqu’en des esclaves et des criminels l’amour de la gloire et le désir de vaincre. Mais quelle magnificence le prince a déployée dans ces jeux ! avec quelle justice il y a présidé, inaccessible ou supérieur à toute prévention ! Il n’a rien refusé de ce qu’on demandait ; il a offert ce qu’on ne demandait pas ; il a fait plus : il nous a invités à désirer, et, quoique avertis, nos désirs ont été devancés par plus d’une surprise. Et quelle liberté dans les suffrages publics ! quelle sécurité dans les préférences ! Personne ne fut, comme autrefois, déclaré impie pour n’avoir pas approuvé un gladiateur. Pas un spectateur, devenu spectacle à son tour, n’expia par le croc ou par les flammes de funestes plaisirs. Ô délire ! ô ignorance du véritable honneur ! un prince ramassait dans l’arène des accusations de lèse-majesté ; il se croyait méprisé, avili, si ses gladiateurs ne recevaient nos hommages ; il prenait pour lui le mal qu’on disait d’eux, et sa divinité lui semblait violée en leur personne : insensé, qui, s’égalant aux dieux, égalait à lui-même de misérables esclaves !

XXXIV- Mais vous, César, quel beau spectacle vous nous avez offert à la place de ces horribles scènes ! Nous avons vu amener dans l’amphithéâtre, comme des assassins et des brigands, une troupe de délateurs. Et ces brigands n’attendaient point le voyageur dans la solitude : c’est un temple, c’est le forum qu’ils avaient envahi. Plus de testaments respectés, plus d’état certain ; qu’on eût des enfants, qu’on n’en eût pas, le danger était le même. L’avarice des princes avait aggravé ce fléau. Vous avez ouvert les yeux, César, et déjà pacificateur du camp, vous avez aussi pacifié le forum. Vous avez extirpé ce mal domestique, et votre sévérité prévoyante a empêché qu’une république dont les lois sont le fondement ne fût détruite au nom des lois. Ainsi, quoique votre fortune, d’accord avec votre munificence, nous ait fait admirer des forces d’hommes prodigieuses et des courages qui répondaient à ces forces, et dans les bêtes une férocité monstrueuse ou une douceur inconnue ; quoique vous ayez étalé publiquement ces merveilles cachées, ces richesses du palais, interdites jusqu’à vous aux regards du vulgaire ; rien cependant n’a été plus agréable, rien n’a été plus digne du siècle, que de voir du haut de nos sièges les délateurs, le cou renversé et la tête en arrière, montrer leur face hideuse. Nous reconnaissions leurs traits ; nous jouissions, lorsque ces pervers, victimes expiatoires des publiques alarmes, marchaient, sur le sang des criminels, à des supplices plus lents et à des peines plus affreuses. Jetés sur des navires réunis à la hâte, ils ont été livrés à la merci des tempêtes. Qu’ils partent ! qu’ils fuient ces terres désolées par leurs calomnies ! et si les flots et les orages en laissent arriver jusqu’aux rochers de l’exil, qu’ils y habitent d’âpres solitudes et des côtes inhospitalières ; qu’ils y trainent une vie dure et tourmentée de soucis ; qu’ils pleurent en voyant derrière eux le genre humain tranquille et rassuré !

XXXV- Spectacle mémorable ! une flotte chargée de délateurs est abandonnée aux vents ; elle est forcée de déployer ses voiles aux tempêtes, et de suivre les flots irrités sur tous les écueils où ils la porteront. On aime à contempler ces navires dispersés dès la sortie du port, et à remercier le prince, au bord même de la mer, d’avoir concilié la justice avec sa clémence, en confiant aux dieux de la mer la vengeance de la terre et des hommes. On connut alors ce que peut la différence des temps, quand on vit le crime enchaîné sur ces mêmes rochers où autrefois languissait l’innocence, et ces îles, naguère peuplées de sénateurs bannis, se remplir maintenant de délateurs. Et ce n’est pas pour un jour seulement, c’est pour toujours, que vous avez réprimé leur audace, en l’enveloppant comme d’un réseau inévitable de châtiments. Ils veulent ravir un bien qui n’est pas à eux ; qu’ils perdent celui qu’ils ont ! Ils brûlent de chasser autrui de ses pénates ; qu’ils soient arrachés des leurs. Qu’on ne les voie plus offrir à des stigmates impuissants leur front de marbre et d’airain, et rire eux-mêmes de leurs flétrissures ; qu’ils redoutent des pertes égales à leurs profits ; que leurs espérances cessent d’être plus grandes que leurs craintes, et qu’ils ressentent autant de frayeur qu’ils en inspiraient ! Déjà Titus avait pourvu courageusement à la vengeance et à la sécurité publique, et ce bienfait l’a placé entre les dieux. Combien vous mériterez encore mieux le ciel, vous qui avez tant ajouté à ce qui lui a valu des autels ! Y ajouter était cependant difficile, après que l’empereur Nerva, si digne de vous avoir pour fils et pour successeur, avait fait à l’édit de Titus de si importantes additions, qu’il semblait que personne ne pût faire davantage ; personne, excepté vous, qui avez imaginé autant de sages règlements que si avant vous l’œuvre n’eût pas été commencée. Que de droits à notre reconnaissance, quand vous auriez dispensé un à un tous ces biens ! Vous les avez versés tous ensemble, comme le soleil, comme le jour, qui ne divise point sa clarté, mais la répand tout entière ; qui ne se lève point pour une partie des hommes, mais pour tous à la fois.

XXXVI- Quel plaisir de voir le trésor public silencieux, paisible, et tel qu’il était avant les délateurs ! Maintenant c’est vraiment un temple, c’est le séjour d’un dieu ; ce n’est plus l’antre où l’on dépouillait les citoyens, le réceptacle affreux de sanglantes rapines, le seul lieu dans l’univers où, sous un bon prince, les gens de bien le cédassent encore aux méchants. Cependant force est maintenue aux lois ; aucune atteinte n’est portée à l’intérêt public, aucune peine n’est remise ; mais l’innocence est vengée, et le seul changement survenu, c’est que l’on craint les lois, au lieu de craindre les délateurs. Mais peut-être ne réprimez-vous pas l’avidité du fisc avec autant de sévérité que celle de l’épargne ? Eh ! vous la réprimez plus sévèrement encore, parce que vous vous croyez plus de droits sur votre bien que sur celui de l’Etat. On dit à l’agent de vos affaires, on dit même à votre procurateur : Viens en justice ; suis-moi devant le tribunal. Car un tribunal aussi a été créé pour les procès de l’empereur ; tribunal pareil aux autres, si on ne le mesure par la grandeur de celui qui est en cause. L’urne et le sort nomment au fisc son juge ; on peut le rejeter, on peut s’écrier : je ne veux pas de cet homme ; il est timide, il comprend mal les avantages de son siècle : je veux cet autre, il aime César d’un amour sans faiblesse. Le pouvoir et la liberté plaident au même forum. Honneur à vous ! c’est le fisc qui est le plus souvent condamné ; le fisc, dont la cause n’est jamais mauvaise que sous un bon prince. Voilà certes un grand titre à nos éloges ; un plus grand, c’est que vous avez des procurateurs tels, que très souvent les citoyens ne veulent pas d’autres juges. Toutefois le plaideur est libre de dire : Ce juge ne me convient pas. Car vous n’imposez point despotiquement vos dons ; vous savez que le premier mérite des bienfaits d’un prince, c’est que l’on puisse aussi ne pas en user.

XXXVII- Les besoins de l’empire ont donné lieu à plusieurs impôts réclamés par l’utilité publique, mais onéreux aux particuliers. De ce nombre est le droit du vingtième, tribut léger et tolérable pour les héritiers étrangers, mais pesant pour ceux de la famille. On l’a donc exigé des premiers, remis aux seconds. On a senti que les hommes souffriraient avec une peine extrême, ou plutôt ne pourraient souffrir, qu’on entamât et qu’on réduisît des biens que leur garantissent le sang, la naissance, la communauté du culte domestique ; des biens qu’ils ne regardèrent jamais comme une propriété étrangère et en espérance, mais comme une possession qu’ils avaient toujours eue, et qu’ils devaient transmettre un jour à leur parent le plus proche. Cette faveur de la loi s’appliquait encore aux anciens citoyens : quant aux nouveaux, soit qu’ils fussent arrivés au droit de cité par les privilèges du Latium, ou qu’ils l’eussent reçu de la bonté du prince, s’ils n’avaient reçu en même temps les droits de famille, on les traitait comme étrangers à ceux auxquels ils avaient tenu de plus près. Ainsi le plus grand des bienfaits devenait la plus cruelle des injustices ; et le titre de citoyen romain équivalait à la haine, à la discorde, à la privation de parents ou d’enfants, puisqu’ils divisaient, en dépit de leur tendresse, les personnes les plus chères l’une à l’autre. Il s’en trouvait cependant qui attachaient au nom romain un assez grand prix pour croire ne les pas payer trop du vingtième de leur fortune, et même du sacrifice de leurs affections. Mais ceux-là surtout méritaient de jouir gratuitement de ce titre, qui le tenaient en si haute estime. Votre père a donc réglé que les biens qui passeraient de la mère aux enfants et des enfants à la mère, quand même ceux-ci n’auraient pas reçu les droits de la famille avec ceux de la cité, ne seraient pas sujets au payement du vingtième. Il a garanti la même immunité au fils héritant de son père, pourvu qu’il fût placé sous la puissance paternelle ; persuadé sans doute qu’il y avait injustice, outrage, presque impiété, à ce que le nom d’un publicain se mêlât à ces noms respectables ; qu’un impôt ne pouvait, sans une sorte de sacrilège, s’interposer, pour les rompre, dans les relations les plus sacrées ; enfin qu’aucun revenu ne valait la peine qu’on rendît un père et un fils étrangers l’un à l’autre.

XXXVIII- Tel fut l’édit de Nerva ; édit moins généreux peut-être qu’il ne convenait à un si bon prince, mais digne toutefois d’un bon père qui, sur le point d’adopter un excellent fils, a voulu faire d’avance un acte de tendresse paternelle, et, content d’effleurer, pour ainsi dire, ou plutôt d’indiquer certaines réformes, a laissé à la bienfaisance de ce fils un ample exercice et une matière encore neuve. Votre libéralité a donc aussitôt couronné l’œuvre de la sienne, en réglant que le père héritier de son fils serait, comme le fils héritier de son père, affranchi du vingtième, afin qu’au moment où il cesserait d’être père, il ne perdît pas jusqu’à l’avantage de l’avoir été. Il est beau, César, de ne pas souffrir qu’un impôt soit levé sur les larmes paternelles. Vous voulez que le père possède sans diminution les biens de son fils, qu’il ne reçoive pas un compagnon de son héritage quand il n’en a pas eu de son deuil ; que personne n’appelle à compter sa douleur récente et son cœur encore brisé, et qu’on ne force pas un père à savoir ce qu’a laissé le fils qu’il vient de perdre. J’honore, pères conscrits, le bienfait du prince, quand je montre la justice dans la bienfaisance. J’appelle en effet politique, ostentation, prodigalité, tout plutôt que munificence, un présent que la raison ne justifierait pas. C’était donc, César, une chose digne de votre humanité d’adoucir les chagrins paternels, et de ne pas souffrir que l’amertume de n’avoir plus de fils fût aigrie par une autre amertume, Ah ! trop malheureux déjà le père qui, même seul, hérite de son fils ! que sera-ce s’il reçoit un cohéritier que ce fils ne lui ait pas donné ? Ajoutez que, Nerva avant exempté du vingtième la succession des pères dévolue aux enfants, il était juste que la succession des enfants retournant aux pères en fût aussi déchargée. À quel titre en effet les descendants seraient-ils mieux traités que ceux dont ils descendent ? et pourquoi la justice ne remonterait-elle pas ? Vous avez, César, retranché l’exception qui bornait l’immunité au cas où le fils en mourant serait sous la puissance paternelle ; rendant, je pense, hommage à cette loi de la nature qui a voulu que les enfants fussent toujours dans la dépendance des pères, et qui n’a pas entre les hommes, comme entre les bêtes, donné au plus fort la domination et l’empire.

XXXIX- Non content d’avoir soustrait le premier degré de parenté à l’impôt du vingtième, le prince en a aussi délivré le second ; et, grâce à lui, le frère et la sœur succédant l’un à l’autre, l’aïeul ou la grand’mère héritiers de leurs petits-enfants, le petit-fils ou la petite-fille héritiers de l’aieul ou de la grand’mère, jouissent d’une entière immunité. Il a étendu cette faveur à ceux auxquels les privilèges du Latium ont ouvert l’accès à la cité romaine ; et il a donné à tous à la fois, à tous également, comme les donne la nature, ces droits réciproques de parenté, que les autres empereurs aimaient qu’on sollicitât individuellement, moins afin d’accueillir la demande, que pour avoir le plaisir de la repousser. Combien en doit paraître plus généreux et plus grand celui qui rassemble, renoue, et fait comme revivre des relations pour ainsi dire éparses et brisées ; qui offre ce qu’on refusait d’accorder ; qui prodigue à tous ce que chacun n’aurait pas obtenu ; enfin qui s’ôte à lui-même la matière de tant de bienfaits, et l’occasion d’enchaîner tant de cœurs par la reconnaissance ! Sans doute il lui semblait révoltant qu’on implorât d’un homme ce que les dieux ont donné. Vous êtes frère et sœur, aïeul et petit-fils : pourquoi donc demanderiez-vous à le devenir ? votre qualité réside en vous-mêmes. Qu’ajouterai-je encore ? un prince si modeste ne croit pas moins odieux de donner l’héritage d’autrui que de l’ôter. Réjouissez-vous donc d’arriver aux honneurs, recevez avec empressement le droit de cité. Ce nouvel engagement ne laissera plus le père de famille seul, et pareil au tronc dépouillé de ses rameaux : chacun jouira de tout ce qui lui fut cher ; seulement il en jouira dans une situation plus brillante.

XL- La parenté même la plus éloignée, et ces degrés où l’alliance s’éteint, ne seront plus, pour toute succession indistinctement assujettis au vingtième. Le père commun des Romains a fixé la somme à laquelle pourrait toucher la main du receveur. Un héritage pauvre sera déchargé de l’impôt. La reconnaissance de l’héritier pourra, si elle veut, tout dépenser en frais de tombeau et de funérailles : personne ne sera là qui l’épie ou la réprime. Quiconque est appelé à une modique succession peut la recevoir sans inquiétude, la posséder sans trouble. La condition est imposée au vingtième de n’atteindre que celui qui devient riche. Une rigueur est changée en un sujet de se réjouir, un sacrifice en une chose désirable ; tout héritier souhaite maintenant d’être soumis au vingtième. L’édit va plus loin, il remet les sommes dues et non acquittées sur les petits héritages, jusqu’au jour où il fut publié. Pourvoir au passé n’est pas en la puissance des dieux mêmes, et cependant vous y avez pourvu : vous avez voulu qu’il cessât de rien devoir sur un impôt que l’avenir ne devra pas ; c’est faire en sorte que nous n’ayons pas eu de mauvais princes. Avec ce caractère, combien vous auriez volontiers, si la nature le permettait, rendu le sang et les biens à tant de malheureux dépouillés ou mis à mort ! Vous avez défendu qu’on exigeât les dettes d’un siècle qui n’était pas le vôtre. Qu’un autre s’irrite d’un retard de payement comme d’une révolte, et le punisse de l’amende du double ou du quadruple : à vos yeux, c’est une égale iniquité d’exiger une dette injustement créée, ou de la créer pour l’exiger ensuite.

XLI- Vous porterez, César, tout le poids des sollicitudes consulaires ; car, lorsque je pense que vous avez tout ensemble fait remise des offrandes volontaires, comblé de largesses les soldats et le peuple, chassé les délateurs, modéré les impôts, il me semble qu’on pourrait vous demander si vous avez calculé assez exactement les revenus de l’empire, et si l’économie du prince a en elle-même d’assez grandes ressources pour suffire à tant de dépenses, à tant de libéralités. Comment se fait-il que d’autres princes, qui ravissaient tout et gardaient toutes leurs rapines, fussent aussi dépourvus que s’ils n’avaient rien pris ni rien gardé ; tandis que vous, qui donnez tant et ne prenez à personne, vous avez des trésors qui ne s’épuisent jamais ? En aucun temps il ne manqua chez les princes de ces hommes à la mine austère et au front sourcilleux, toujours prêts à défendre avec dureté les intérêts du fisc. Trop de princes d’ailleurs eurent d’eux-mêmes l’âme assez avide et les mains assez ravissantes pour se passer de maîtres ; c’est de nous cependant qu’ils ont toujours le plus appris contre nous-mêmes. Pour vous, César, toutes les adulations, mais surtout celles de l’avarice, trouvent vos oreilles fermées. Les flatteurs se taisent, ils demeurent en repos ; et, depuis qu’il n’y a personne pour écouter les conseils, il n’y a personne qui songe à en donner. Il s’ensuit que, si nous vous devons beaucoup pour vos mœurs, nous vous devons davantage pour les nôtres.

XLII- Les lois Voconia et Julia enrichissaient encore moins le fisc et le trésor que les accusations de lèse-majesté, ce crime unique et spécial de quiconque était sans crime. Vous avez banni des esprits la crainte de ce fléau, content d’une grandeur dont nul ne manqua plus que ceux qui avaient des prétentions à la majesté. Vous avez rendu aux amis la fidélité, aux enfants la tendresse, aux esclaves la soumission. Ceux-ci craignent, ils obéissent, ils ont des maîtres. Ce ne sont plus nos serviteurs, c’est nous qui sommes les amis du prince ; et le père de la patrie ne se croit pas plus cher aux esclaves d’autrui qu’à ses propres citoyens. Vous nous avez tous délivrés d’un accusateur domestique ; et par ce seul acte, heureux signal du salut public, vous avez éteint, pour ainsi dire, une autre guerre servile. Et en cela vous n’avez pas moins fait pour les serviteurs que pour les maîtres : nous sommes devenus plus tranquilles, eux meilleurs. Vous ne voulez pas cependant qu’on vous loue de ce bienfait ; et peut-être aussi n’est-ce pas un sujet d’éloge. Mais au moins est-il agréable d’en parler, quand on se souvient de ce prince qui, subornant les esclaves contre la vie des maîtres, leur montrait les crimes qu’il voulait punir, et leur dictait ce qu’ils semblaient révéler : affreuse et inévitable calamité, que chacun devait subir autant de fois qu’il aurait des esclaves semblables à l’empereur.

XLIII- À côté de ce bienfait, plaçons la sécurité de nos testaments. Le prince n’est plus, tantôt parce qu’on l’a nommé, tantôt parce qu’on l’a omis, le seul héritier de tout le monde. Des titres faux ou iniques ne vous appellent pas aux successions ; aucun testateur, ou colère, ou dénaturé, ou furieux, ne vous prend pour complice ; ce n’est point en haine d’autrui qu’on fait mention de vous, c’est parce que vous l’avez mérité. Vous êtes nommé par vos amis, oublié par les inconnus : rien de changé depuis que vous êtes prince, si ce n’est que plus de personnes vous aiment maintenant ; vous-même aussi en aimez un plus grand nombre. Continuez, César, à marcher dans cette route ; l’expérience fera voir lequel vaut mieux pour augmenter, je ne dis pas seulement la renommée du prince, mais ses trésors, que les citoyens éprouvent le désir ou subissent la nécessité de l’avoir pour héritier. Beaucoup de bienfaits ont été répandus par votre père, beaucoup par vous-même : il peut mourir un ingrat, quelqu’un reste pour jouir de ses biens ; tout ce qui vous en revient à vous, c’est de la gloire : car si la reconnaissance rend la générosité plus agréable, l’ingratitude en rehausse l’éclat. Mais quel prince avant vous a mis cette gloire au-dessus des richesses ? quel est celui qui dans nos patrimoines, n’a pas regardé comme à lui le bien même qui nous venait de lui ? Les présents des Césars n’étaient-ils pas, comme ceux des rois, des hameçons cachés sous l’appât, des pièges recouverts d’une amorce trompeuse, lorsque, saisis, pour ainsi dire, par les fortunes privées, ils s’enlaçaient avec elles, et entraînaient en se retirant tout ce qu’ils avaient touché ?

XLIV- Oh, qu’il est utile d’arriver à la prospérité à travers les disgrâces ! vous avez vécu parmi nous ; comme nous, vous avez connu les périls, ressenti les alarmes ; c’était alors toute la vie des gens de bien. Vous savez par expérience combien les mauvais princes sont en horreur à ceux même qui les rendent mauvais. Vous vous rappelez encore ce que vous désiriez, ce que vous déploriez avec nous. Chez vous, le jugement de l’homme privé dirige les actions du prince ; que dis-je ? vous vous montrez meilleur pour les autres que vous ne souhaitiez qu’un autre fût pour vous. Quel changement s’est fait ainsi dans nos esprits ! le comble de nos vœux était d’avoir un prince qui valût mieux que le plus méchant des hommes ; aujourd’hui nous souffririons avec peine celui qui n’en serait pas le meilleur. Aussi personne n’est-il assez mauvais juge et de vous et de soi, pour convoiter après vous le rang où vous êtes : il est plus facile qu’on puisse vous succéder, qu’il n’est plus facile qu’on le veuille. Eh ! qui se chargerait volontairement du fardeau que vous portez ? qui ne redouterait pas un dangereux parallèle ? Vous avez éprouvé vous-même combien c’est une pénible tâche de remplacer un bon prince ; et vous aviez l’adoption pour excuse. Est-ce l’objet d’une facile et commune émulation, qu’un gouvernement où nul n’achète la sûreté aux dépens de l’honneur ? La vie est assurée à tous, et en même temps la dignité de la vie. Ce n’est plus être sage et avisé que de couler obscurément ses jours : la vertu jouit, sous le pouvoir d’un seul, des mêmes récompenses que sous le règne de la liberté. Le témoignage de la conscience n’est plus l’unique salaire des bonnes actions. Vous aimez le courage dans les citoyens, et, loin de réprimer et d’abattre les caractères fermes et vigoureux, vous vous plaisez à les soutenir, à les élever. On se trouve bien de la probité, quand c’est beaucoup déjà qu’on ne s’en trouve plus mal : c’est à elle que vous offrez les dignités, les sacerdoces, les provinces ; elle fleurit sous l’abri de votre amitié, de votre estime. Ce prix, assuré aux hommes d’honneur et de talent, aiguillonne ceux qui leur ressemblent, attire ceux qui ne leur ressemblent pas : car ce qui fait les bons et les méchants, c’est le profit qu’on trouve être l’un ou l’autre. Peu d’esprits sont assez forts pour fuir ou pour rechercher l’honnête et le honteux, indépendamment de leurs résultats. Le reste des hommes, voyant donner les récompenses du travail à la paresse, de la vigilance au sommeil, de la frugalité à la débauche, emploient, pour les obtenir à leur tour, les moyens que le succès recommande. Ils veulent être et paraître tels que ceux dont ils envient le sort, et, en le voulant, ils y réussissent. XLV- Avant vous, les princes (si l’on en excepte votre père, et peut-être un ou deux autres, encore est-ce trop dire) préféraient dans les citoyens le vice à la vertu : d’abord, parce qu’on aime à se retrouver dans autrui ; ensuite, parce qu’ils attendaient une obéissance plus servile d’hommes qui ne seraient bons qu’à faire des esclaves. C’est sur ceux-là qu’ils accumulaient toutes les grâces : quant aux gens de bien, plongés et comme ensevelis dans la retraite et l’obscurité, s’ils les en tiraient quelquefois pour les produire au jour, c’était par la délation et les persécutions. Vous, au contraire, vous choisissez vos amis parmi les plus vertueux ; et c’est bien justice en effet, que ceux-là soient les plus chéris d’un bon prince, qui ont été les plus haïs d’un mauvais. Vous savez que si la nature a mis entre un maître et un prince une différence profonde, le gouvernement d’un prince n’agrée à personne plus qu’à ceux qui abhorrent davantage le pouvoir d’un maître. Aussi vous élevez ceux qui pensent ainsi ; vous les montrez comme autant d’exemples qui apprennent au monde quels principes et quels hommes obtiennent votre estime ; et si vous n’avez accepté jusqu’ici ni la censure ni la préfecture des mœurs, c’est que vous aimez mieux éprouver nos cœurs par des bienfaits que par des sévérités. Et peut-être aussi le prince sert-il mieux la morale en souffrant les bonnes mœurs qu’en les imposant. Nous nous plions, dociles imitateurs, à tous les mouvements du prince, et nous le suivons partout où il nous mène : car nous voulons en être aimés, en être estimés ; et on l’espèrerait vainement, si on ne lui ressemblait pas. Une longue et continuelle attention à plaire nous a conduits au point de vivre presque tous selon les mœurs d’un seul ; or, nous ne sommes pas si malheureusement nés que, pouvant imiter les mauvais princes, nous ne puissions imiter les bons. Continuez donc, César, et vos maximes, vos actes auront toute la force et tout l’effet de la censure. Car la vie du prince est une censure véritable, perpétuelle ; c’est sur elle que nous nous réglons, sur elle que nous fixons nos regards ; et nous avons moins besoin de commandements que d’exemples. La crainte enseigne mal le devoir ; les leçons de l’exemple sont plus efficaces : leur premier avantage est de prouver la possibilité de ce qu’elles prescrivent.

XLVI- Et quelle terreur eût pu faire ce qu’a fait le seul respect de votre nom ? Un prince a obtenu que le peuple romain souffrît l’abolition du spectacle des pantomimes, mais non qu’il la voulût : et voilà qu’on implore de vous ce qu’un autre imposait ; qu’on reçoit comme une grâce ce qu’on subissait comme une nécessité. Oui, le même concert de vœux qui avait arraché à votre père le rétablissement de ces histrions vous a porté à les bannir du théâtre. Et ce fut une double justice : il convenait de rappeler ceux qu’un mauvais prince avait bannis, et de les bannir après les avoir rappelés ; car, à l’occasion du bien que font les méchants, il faut agir de telle sorte qu’il soit évident que l’auteur a déplu, et non l’œuvre. On voit donc ce même peuple, qui applaudissait autrefois un empereur comédien, réprouver maintenant et condamner, jusqu’en des pantomimes, les arts efféminés et les talents indignes de ce beau siècle : preuve évidente que le vulgaire s’instruit à l’école des princes, puisque une réforme qui, ordonnée par un seul, serait très sévère, a été faite par le concours de tous. Persistez, César, dans cet esprit de sagesse et de conduite, par l’influence duquel une privation qui paraissait dure et arbitraire est passée dans les mœurs. Ceux qui avaient besoin qu’on les réprimât ont les premiers corrigé leurs vices, et ceux qu’il fallait réformer ont été leurs propres réformateurs. Aussi personne n’accuse-t-il votre sévérité, quoiqu’il soit libre à chacun de le faire ; mais telle est la nature des choses, que nul prince n’est l’objet de moins de plaintes que celui sous lequel toute plainte est permise ; et tels sont les actes de votre gouvernement, qu’il n’est pas une classe d’hommes qui n’ait lieu d’y applaudir et de s’en féliciter. Les bons reçoivent le prix du mérite ; les méchants (indice certain d’une société parfaitement tranquille) ne craignent ni ne sont craints. Vous redressez les erreurs, mais quand elles vous implorent ; et vous ménagez à ceux que vous rendez meilleurs cette gloire de plus, qu’ils ne paraissent pas le devenir par force.

XLVII- Et les mœurs, et l’esprit de la jeunesse, avec quelle sollicitude de prince vous les formez ! en quel honneur sont auprès de vous les maîtres d’éloquence ! de quelle considération vous environnez les philosophes ! comme vous avez ranimé, vivifié, rendu à leur patrie ces nobles études que la barbarie des derniers temps punissait de l’exil, alors qu’un prince dont la conscience était souillée de tous les vices bannissait, moins peut-être par aversion que par honte, des sciences ennemies du vice ! Ces mêmes sciences, vos bras leur sont ouverts ; vos yeux, vos oreilles en font leurs délices ; ce qu’elles recommandent, vous le pratiquez ; vous les chérissez autant qu’elles vous honorent. Quel est l’ami des lettres qui, parmi tant d’autres sujets de louanges, ne loue surtout la facilité avec laquelle on est admis auprès de vous ? Ce fut une grande pensée de la part de votre père, d’inscrire sur cette demeure, qui, sous vos prédécesseurs et les siens, était une forteresse, le titre de palais public : inscription vaine cependant, s’il ne s’était donné un fils qui pût y habiter comme en un lieu public. Que ce titre s’accorde bien avec vos mœurs ! et comme on croirait, par tout ce que vous faites, qu’il n’eut pas un autre auteur que vous-même ! Quel forum, quels temples, sont aussi ouverts que votre palais ? Non, le Capitole, ce théâtre auguste de votre adoption, n’est pas d’un abord plus commun, plus accessible à tous. Point de barrières à forcer : ce n’est pas chez vous qu’après avoir passé d’humiliation en humiliation, et franchi le seuil de mille portes, on trouve toujours devant soi quelque chose qui résiste et qui fait obstacle. Devant vous, derrière vous, mais surtout près de vous, règne un majestueux repos. Partout le silence est si profond, la décence si religieusement gardée, que de la maison du prince on rapporte, sous les toits les moins riches et aux plus humbles foyers, des exemples de modestie et de tranquillité.

XLVIII- Vous-même, avec quelle bonté vous recevez, vous attendez tout le monde ! que de loisirs vous savez trouver chaque jour, parmi les soins infinis du rang suprême ! Ainsi nous n’arrivons plus à l’audience impériale la frayeur dans l’âme, et frappés de la crainte qu’un instant de retard mette notre tête en péril. Nous y venons pleins de confiance et de joie, à l’heure qui nous est commode ; et, au moment d’être reçus chez le prince, il est telle affaire qui peut nous retenir à la maison comme plus indispensable. Auprès de vous, nul besoin d’excuse ; nous sommes d’avance excusés. Vous savez que c’est soi-même qu’on satisfait, en cherchant le bonheur de vous voir, de grossir votre cour ; aussi vous communiquez-vous et généreusement, et longtemps. La fuite et la solitude ne succèdent point à vos réceptions : nous demeurons, nous nous arrêtons, comme en notre commun domicile, dans ce palais que naguère le plus affreux des monstres avait environné d’un rempart de terreur ; tantôt s’y renfermant comme dans un antre, pour boire à loisir le sang de ses proches ; tantôt s’élançant de son repaire, pour porter le carnage et la mort dans les rangs les plus illustres. L’horreur et la menace en gardaient les portes ; admis ou repoussé, on tremblait également. Ajoutez l’abord terrible de cet homme et sa vue effrayante, l’orgueil de son front, la colère de ses yeux, la pâleur efféminée de son corps, et, sur son visage, l’impudence toute couverte d’une trompeuse rougeur. On n’osait adresser la parole à celui qui cherchait toujours les ténèbres et le silence, et qui ne sortait de la solitude que pour répandre autour de lui la désolation.

XLIX- Entre ces murailles, cependant, où le tyran croyait sa vie si bien assurée, il avait renfermé avec lui la trahison, les embûches, un dieu vengeur des crimes. Le châtiment s’est fait jour à travers les satellites ; et, malgré les obstacles qui rétrécissaient toutes les avenues, il a pénétré non moins facilement que si l’entrée eût été libre et les portes ouvertes. Où était alors la divinité du prince ? et que lui servirent ces appartements secrets et ces réduits cruels, où la crainte, et l’orgueil, et la haine des hommes, le tenaient confiné ? Combien plus sûr et plus tranquille est ce même palais, depuis que ce n’est plus la cruauté, mais l’amour, qui veille à sa garde ; depuis qu’il n’est plus défendu par une enceinte de solitude et par une multitude de barrières, mais par l’affluence des citoyens ! L’expérience nous apprend donc que la garde la plus fidèle d’un prince est l’innocence de sa vie ! C’est une forteresse inaccessible, un rempart inexpugnable, que de n’avoir pas besoin de rempart. Vainement il s’entourera d’épouvante, celui que l’affection ne protégera pas ; car les armes provoquent les armes. Mais ce ne sont pas seulement les heures sérieuses de la journée que vous passez sous nos yeux et au milieu de nous. Ne voit-on pas la même foule assister à vos délassements et partager vos plaisirs ? Ne peut-on pas dire que vos repas sont publics et votre table commune ? Quelle part vous prenez aux délices que nous y goûtons ! quel empressement à nous entendre, à nous répondre ! et, quand votre frugalité abrège la durée des festins, combien votre bonté la prolonge. Qu’un autre, l’estomac tendu, avant le milieu du jour, par les excès d’un repas solitaire, promène sur ses convives des regards observateurs ; que, plein de nourriture et gorgé de bonne chère, il jette à des hommes à jeun, plutôt qu’il ne leur sert, des mets auxquels lui-même dédaigne de toucher ; que, sorti enfin de cette gênante et orgueilleuse représentation qu’il appelle un banquet, il retourne à ses orgies clandestines et à ses débauches secrètes ; cet usage n’est point le vôtre. Aussi n’est-ce pas la vaisselle d’or et d’argent, ni l’ingénieuse ordonnance de vos festins, que nous admirons ; c’est la douceur et l’agrément de votre commerce, douceur dont on ne se rassasie jamais, parce que tout y est vrai, tout y est sincère, tout y est plein d’une noble décence. Ce n’est plus le temps où les mystères d’une superstition étrangère et d’obscènes bouffonneries entouraient la table du prince ; une politesse engageante, un honnête enjouement et de savants entretiens les ont remplacés. Après le repas, vous donnez au sommeil quelques instants, mesurés avec épargne ; et votre amour pour nous resserre dans les plus étroites limites le temps que vous passez loin de nous.

L- Mais si nous sommes associés à la jouissance de vos biens, avec quelle inviolable sûreté nous possédons les nôtres ! On ne vous voit pas, chassant les anciens maîtres, envelopper le dernier étang, le dernier lac, la dernière forêt, dans l’immensité de vos domaines. Les fleuves, les fontaines, les mers, ne servent plus de spectacle à un seul homme : l’œil de César peut voir quelque chose qui ne soit pas à César, et le patrimoine du prince est enfin moins grand que son empire ; car il rend à l’empire beaucoup de richesses dont ses prédécesseurs grossissaient leur patrimoine, non pour en jouir eux-mêmes, mais afin que nul autre n’en jouît. Aussi les demeures illustres s’ouvrent à des maîtres dignes de fouler des traces illustres, et l’asile de la gloire n’est plus souillé par un propriétaire esclave, ou condamné, par un hideux abandon, à tomber en ruine. Nous pouvons contempler les plus beaux édifices, réparés, agrandis, dépouillés de la rouille du temps : signalé service que vous rendez non seulement aux hommes, mais encore aux habitations des hommes, d’en arrêter la chute, d’en bannir la solitude, et de prévenir, dans le même esprit qui les fit élever, la destruction de ces grands monuments. Tout muets et inanimés qu’ils sont, ils me paraissent ressentir votre bienfait, se réjouir d’avoir repris leur éclat, d’être habités, et d’appartenir enfin à des maîtres qui savent ce qu’ils possèdent. Un immense tableau circule au nom de César, contenant le détail de tout ce qu’il veut vendre ; comme pour faire détester l’avarice d’un tyran qui avait tant de désirs parmi tant de superflu. Alors était mortelle auprès du prince, à celui-ci une maison un peu vaste, à celui-là une campagne agréable. Le prince aujourd’hui est le premier à chercher, à donner de sa main, des maîtres à ces mêmes biens. Ces jardins qui appartinrent jadis à un grand général, ce palais aux portes de Rome qui n’appartint jamais qu’à un César, nous y mettons l’enchère, nous les achetons, nous les occupons. Telle est la générosité du prince, qu’il nous croit dignes de posséder ce que possédèrent des empereurs ; telle est la sécurité des temps, qu’aucun de nous ne s’effraye d’en être jugé digne. Mais c’est peu d’offrir à vos citoyens le moyen d’acheter ce qui leur plaît : vous leur donnez libéralement les plus beaux domaines, vous leur donnez ce qu’un choix auguste, ce que l’adoption a rendu vôtre ; vous leur transmettez ce que vous avez reçu d’une volonté libre ; et il n’est pas de bien que vous regardiez comme plus à vous, que celui que vous possédez par les mains de vos amis.

LI- Vous ne mettez pas moins de réserve à bâtir que de soin à conserver. Aussi ne voit-on plus d’énormes pierres, transportées par la ville, en ébranler les édifices ; les maisons ne craignent plus de secousses, et les faîtes des temples ont cessé de trembler. Vous croyez avoir assez et trop de biens : successeur du plus désintéressé des princes, il est beau de trouver du superflu à retrancher sur ce qu’un tel prince vous a laissé comme nécessaire : ajoutons que, si votre père dérobait à ses jouissances ce que lui avait donné le rang suprême, vous dérobez aux vôtres ce que vous a donné votre père. Mais combien vous êtes magnifique dans les ouvrages publics ! Ici des portiques, là des édifices sacrés s’élèvent comme par enchantement, et de si grandes constructions ressemblent à de rapides métamorphoses. Ailleurs, l’immense pourtour du cirque défie la beauté des plus superbes temples : cirque vraiment digne de recevoir les vainqueurs du monde, et qui ne mérite pas moins d’être vu que les spectacles qu’on y viendra regarder. Il le mérite et par toutes ses beautés, et par cette égalité de places qui semble confondre le prince avec le peuple. Partout le même aspect ; rien ne rompt la continuité des sièges, rien ne sort du niveau ; point de tribune qui soit plus exclusivement destinée à César que le spectacle même. Ainsi vos citoyens pourront vous voir comme vous les verrez. Il leur sera permis de contempler, non plus la chambre du prince, mais le prince en personne, assis au milieu du peuple, de ce peuple auquel vous avez donné cinq mille places de plus. Aussi bien vos généreuses largesses avaient accru le nombre de ceux qui le composent ; et vous avez voulu qu’il s’accrût encore sur la foi de votre libéralité.

LII- Si un autre avait un seul de ces titres glorieux, depuis longtemps on le verrait, la tête couronnée de rayons, briller en or ou en ivoire parmi les immortels ; et il n’y aurait pour lui ni autels trop augustes, ni victimes trop grandes. Vous, César, vous n’approchez des dieux que pour les adorer ; vous tenez à honneur que vos statues fassent la garde devant les temples et en bordent l’entrée. Ainsi les dieux conservent sur la terre les honneurs souverains, puisque vous n’ambitionnez point les honneurs des dieux. Votre image se voit, une ou deux fois seulement, dans le vestibule de Jupiter très bon et très grand ; encore n’êtes-vous représenté qu’en bronze ; tandis que naguère toutes les avenues, tous les degrés, tout le parvis du temple, étincelaient d’or et d’argent, ou plutôt en étaient souillés ; alors que, mêlés parmi les statues d’un prince impur, les simulacres des dieux avaient perdu leur majesté. Aussi ces simples bronzes, si peu nombreux, subsistent et subsisteront tant que durera le temple ; au lieu que ces innombrables statues d’or ont servi, en tombant, de victimes à la joie publique. On aimait à briser contre terre ces visages superbes, à courir dessus le fer à la main, à les rompre avec la hache, comme si cette matière eût été sensible, et que chaque coup eût fait jaillir le sang. Personne ne fut assez maître de ses transports et de sa tardive allégresse pour ne pas goûter une sorte de vengeance à contempler ces corps mutilés, ces membres mis en pièces ; à voir ces menaçantes et horribles images jetées dans les flammes et réduites en fusion, afin que le feu tournât à l’usage et au plaisir des hommes ce qui les fit si longtemps frissonner d’épouvante. C’est aussi par respect pour les dieux que vous ne souffrez pas, César, que nos actions de grâces soient adressées à votre bonté en présence de votre génie tutélaire ; vous voulez qu’elles le soient à la face de Jupiter très bon et très grand ; comme si nous tenions de lui tout ce que nous tenons de vous, comme si tous vos bienfaits étaient l’œuvre du dieu à qui nous vous devons. Ce n’est plus le temps où l’on voyait, sur le chemin du Capitole, d’immenses troupeaux de victimes, interceptés, pour ainsi dire, et détournés de leur route, aller tomber en grande partie devant la plus affreuse image du plus féroce tyran, pour laquelle le sang des animaux coulait aussi abondamment que lui-même versait le sang des hommes.

LIII- Tout ce que je dis en ce moment, pères conscrits, et tout ce que j’ai dit sur les autres princes, a pour but de montrer quelle longue et funeste habitude avait dépravé et corrompu le pouvoir, quand le père de la patrie est venu le réformer et en redresser les voies ; d’ailleurs la louange ne reçoit tout son prix que de la comparaison. Et c’est aussi le premier devoir de la reconnaissance envers un excellent empereur, de condamner sévèrement ceux qui ne lui ressemblent pas. Ce serait aimer trop peu les bons princes, que de ne pas haïr assez les mauvais. Ajoutez que, de tous les mérites de notre empereur, il n’en est pas de plus grand ni de plus populaire que la liberté qu’il laisse de faire le procès aux tyrans. Notre douleur a-t-elle oublié que Néron a eu récemment un vengeur ? Eût-il permis qu’on attaquât la mémoire et la vie de ce prince, celui qui vengeait sa mort ? et eût-il manqué de s’appliquer à lui-même le mal qu’on eût dit de son pareil ? Aussi, César, j’estime à l’égal de tous vos autres bienfaits, au-dessus même de plusieurs, le droit que nous pouvons exercer chaque jour de faire justice, au nom du passé, des tyrans qui ne sont plus, et d’avertir par cet exemple les tyrans à venir, qu’il n’est aucun lieu, aucun temps qui puisse donner le repos à leurs mânes, et soustraire les fléaux de la patrie à l’exécration de la postérité. Ne craignons donc pas, pères conscrits, de faire éclater nos douleurs et nos joies : réjouissons-nous des biens présents, gémissons des maux passés. On doit faire l’un et l’autre à la fois sous un bon prince. Que ce soit là le fond de nos pensées, de nos entretiens, de nos actions de grâces même, et souvenons-nous que le plus bel éloge qu’on puisse faire de l’empereur vivant, c’est de censurer ceux d’avant lui qui méritèrent le blâme : car le silence de la postérité sur un mauvais prince est le signe assuré qu’il a un imitateur dans le prince qui gouverne.

LIV- Quel était le lieu où n’eût pénétré un malheureux esprit d’adulation ? Les jeux même et les spectacles s’emparaient du nom des empereurs ; on dansait leur éloge ; des voix, des airs, des gestes efféminés le pliaient à toutes les formes d’une avilissante bouffonnerie. Honteux rapprochement ! le prince était loué à la même heure dans le sénat et sur la scène, par un histrion et par un consul ! Vous avez repoussé loin de vous ces hommages de théâtre. Aussi des muses sérieuses et l’éternel témoignage de nos annales célébreront votre gloire, bien mieux que ces louanges d’un moment et ces ignobles flatteries. Que dis-je ? le théâtre entier se lèvera par vénération pour vous, avec un empressement d’autant plus unanime que la scène gardera sur vous un plus profond silence. Mais à quels objets s’arrête mon admiration, lorsque vous touchez avec tant de réserve aux honneurs même qui vous sont offerts par nous, et que souvent vous les refusez tout à fait ? Avant vous, il ne se traitait pas dans le sénat une affaire si vulgaire, si petite, que tout sénateur appelé à dire son avis ne fît une digression à la louange du prince. Il s’agissait d’augmenter le nombre des gladiateurs, ou d’instituer un collège d’artisans ; et, comme si les limites de l’empire eussent été reculées, tantôt nous votions des arcs de triomphe d’une grandeur prodigieuse, et des inscriptions auxquelles ne suffisait pas le frontispice des temples, tantôt nous imposions aux mois de l’année, et à plus d’un à la fois, le nom des Césars : et ceux-ci le souffraient, ils s’en réjouissaient, comme s’ils l’eussent mérité. Maintenant qui de nous, oubliant l’objet de la délibération, acquitte en éloges pour le prince ce qu’il doit en conseils ? Notre indépendance est l’œuvre de votre modération ; c’est afin de vous plaire que nous venons au sénat, non pour disputer entre nous de flatterie, mais pour faire et recevoir justice, prêts à payer à votre franchise et à votre générosité cette reconnaissance bien légitime, de croire que vous voulez ce que vous voulez, que vous ne voulez pas ce que vous ne voulez pas. Nous commençons, nous finissons par où l’on ne pouvait ni commencer ni finir sous un autre prince. Car si plus d’un s’est refusé, comme vous, à des honneurs qui lui étaient décernés, aucun jusqu’à vous n’a été assez grand pour qu’on les crût décernés malgré lui. Cette modestie est, selon moi, plus belle que toutes les inscriptions, puisque, au lieu d’être gravé sur la pierre et sur le marbre, votre nom est inscrit dans les monuments impérissables de l’histoire.

LV- Les siècles rediront qu’il fut un prince comblé de gloire et de puissance, auquel ses contemporains ne déférèrent jamais que des honneurs médiocres, et souvent n’en déférèrent aucun. Il est vrai que, si nous voulions lutter avec le dévouement forcé des âges précédents, nous serions vaincus. Le mensonge est plus fertile en inventions que la vérité, la servitude que l’indépendance, la crainte que l’amour. Et d’ailleurs, quand l’adulation a tari depuis longtemps les sources de la nouveauté, quel hommage nouveau nous reste-t-il à vous offrir, si ce n’est d’oser quelquefois nous taire sur vos bienfaits ? S’il arrive que notre reconnaissance rompe le silence et triomphe de votre modestie, rappelons-nous quels honneurs nous vous décernons, et quels honneurs vous ne refusez pas : on verra que ce n’est point par orgueil et par dédain que vous rejetez les plus grands, puisque vous ne dédaignez pas les moindres. Accepter ces derniers, César, est plus beau que de les refuser tous : les refuser tous serait vanité ; c’est discrétion de choisir les plus modestes. Par ce sage tempérament, vous servez nos intérêts et ceux du trésor : les nôtres, en nous mettant à l’abri de tout soupçon, ceux du trésor, en ménageant ses fonds, que vous ne sauriez pas remplacer par les biens des innocents. Des statues vous sont donc dressées, telles qu’on en dressait jadis aux simples particuliers pour de grands services rendus à l’Etat. Les images de César sont de la même matière que celles des Brutus, que celles des Camilles. Et le motif de les ériger n’est pas différent : ces grands hommes chassèrent de nos murailles les rois et l’ennemi vainqueur ; César en chasse et en éloigne la royauté même et tous les maux qu’éprouvent les cités captives : s’il y garde le rang de prince, c’est pour qu’il ne reste point de place à un maître. Et certes, en considérant votre sagesse, je suis moins surpris que vous repoussiez ou que vous n’acceptiez qu’avec mesure ces titres mortels et périssables. Vous savez où est la véritable gloire, la gloire éternelle d’un prince ; où sont les honneurs contre lesquels ne peuvent rien, ni les flammes, ni les ans, ni un successeur. Car les arcs de triomphe, les statues, les autels même et les temples, l’oubli les renverse, et en efface la mémoire ; la postérité les néglige, ou en fait un objet de censure. Mais une âme qui méprise l’ambition, qui sait dompter et soumettre au frein un pouvoir sans limites, acquiert une gloire que le temps même rajeunit, et n’a pas de plus zélés panégyristes que ceux à qui l’éloge est le moins commandé. D’ailleurs, aussitôt qu’un prince est assis au rang suprême, bonne ou mauvaise, sa réputation ne peut manquer d’être immortelle. Ce n’est donc pas une éternelle renommée qu’il doit ambitionner (il l’aura malgré lui), c’en est une bonne. Or il ne faut la demander ni aux statues ni aux images, mais au mérite et à la vertu. Enfin, ne croyons pas que la figure et les traits du prince, cette moindre partie de son être, se gravent et se conservent mieux sur l’or et sur l’argent que dans le cœur des hommes. Vous en êtes un heureux et mémorable exemple, vous dont le front serein et le visage gracieux reviennent dans tous les entretiens, sont devant tous les yeux, au fond de toutes les pensées.

LVI- Vous avez remarqué sans doute, pères conscrits, que depuis longtemps je ne choisis plus les traits que je rapporte. C’est le prince, en effet, que je veux louer, non les actions du prince. Des actions louables, le plus méchant peut en faire ; un éloge personnel, l’homme vertueux peut seul le mériter. C’est donc le comble de votre gloire, auguste empereur, qu’en vous adressant des remerciements nous n’ayons rien à déguiser, rien à omettre. Quel est l’acte de votre gouvernement que la voix d’un panégyriste soit obligé de passer sous silence ou de toucher avec précaution ? Est-il une heure, est-il un moment de votre vie qui soit stérile pour la bienfaisance ou perdu pour la gloire ? tout n’y est-il pas si accompli, que rien ne peut mieux vous louer que la simplicité d’un récit fidèle ? C’est ce qui fait que mon discours s’étend presque sans mesure, et ce n’est pas encore l’histoire de deux années. Que de choses j’ai dites de votre modération, et combien plus il m’en reste à dire ! Ainsi vous reçûtes un second consulat, parce qu’un prince et un père vous le déférait ; mais quand les dieux, en laissant dans vos seules mains le pouvoir suprême, vous eurent rendu maître de vous comme du monde, vous en refusâtes un troisième, que vous pouviez si dignement remplir. C’est beaucoup d’ajourner un honneur ; c’est plus encore d’ajourner la gloire. Lequel admirerai-je du consulat que vous avez exercé, ou de celui que vous n’avez pas reçu ? Vous n’avez pas exercé le premier dans le repos de la ville, au sein d’une paix profonde, mais en face des nations barbares, comme faisaient autrefois ces grands hommes qui changeaient la robe prétexte pour le manteau de général, et marchaient avec la victoire à la découverte de terres inconnues. Il était honorable pour l’empire, il était glorieux pour vous, de voir nos amis et nos alliés paraître à vos audiences dans leur patrie, au milieu de leurs propres foyers : scène imposante, où l’on revoyait après plusieurs siècles le consul assis sur an tribunal de gazon, et, pour décoration, non seulement les faisceaux, mais une enceinte de lances et d’étendards. Tout relevait la majesté du juge, les costumes variés de ceux qui l’imploraient, et ces voix étrangères, et ces discours si rarement compris sans l’aide d’un interprète. Il est grand, il est beau de rendre la justice aux citoyens ; combien plus de la rendre aux ennemis ! de siéger dans la paix inaltérable du Forum ; combien plus d’asseoir sa chaise curule et d’imprimer les pas d’un vainqueur dans des campagnes sauvages ! de surveiller, exempt de périls et d’inquiétude, des rives menaçantes ; combien plus de braver les frémissements du barbare, et de renvoyer la terreur chez l’ennemi, moins par l’appareil de la guerre que par le spectacle majestueux de la toge ! Aussi n’était-ce pas devant vos images, c’était en votre présence, en parlant à vous-même, qu’on vous saluait imperator ; et ce nom, que d’autres ont obtenu pour avoir subjugué les ennemis, vous le méritiez en les méprisant.

LVII- Telle est la gloire du consulat que vous avez rempli ; venons à celui que vous avez différé. Vous arriviez à peine au rang suprême, et, comme si la mesure de vos honneurs était comblée, et que vous eussiez déjà un motif d’excuse, vous refusez une dignité que de nouveaux empereurs enlevaient à des consuls désignés. On a vu même un prince, à la veille de sa chute, reprendre ce qu’il avait donné, et arracher à son possesseur un consulat dont le temps était presque fini. Ainsi donc cette magistrature, que des hommes nouvellement parvenus à l’empire, ou près de le quitter, convoitent assez pour la ravir à d’autres, vous la cédez à de simples particuliers, quoiqu’elle soit libre et vacante. Etait-ce trop ou d’un troisième consulat pour vous, ou d’un premier pour le prince ? car si vous êtes entré au second déjà empereur, c’était sous un empereur aussi ; et, soit comme honneur, soit comme exemple, on ne peut vous compter de celui-là que votre obéissance. Oui, une cité qui a vu des consuls cinq ou six fois réélus (et je ne parle pas de ceux que faisaient la violence et le tumulte dans les derniers temps de la liberté expirante ; je parle de ces illustres laboureurs auxquels on allait porter les consulats au fond de leurs campagnes), cette même cité a vu le prince du genre humain refuser, comme trop ambitieux, un troisième consulat tant vous surpassez en modestie les Papyrius et les Quintius, vous Auguste, vous César, et Père de la patrie ! Mais ces vieux Romains, c’est la république qui les appelait : et vous n’est-ce donc pas aussi la république ? n’est-ce pas le sénat ? n’est-ce pas le consulat lui-même, qui, porté par vos nobles épaules, croit en quelque sorte s’élever et grandir ?

LVIII- Je ne vous mettrai pas en parallèle avec celui qui, par une suite non interrompue de consulats, avait fait de tant d’années comme une seule et longue année. Je vous compare à ceux dont on peut dire qu’ils ne se sont jamais donné les consulats qu’ils ont eus. Le sénat voyait un de ses membres consul pour la troisième fois, quand vous refusiez un troisième consulat. Nos suffrages imposaient donc à votre délicatesse un bien pénible sacrifice, en voulant que, prince, vous fussiez autant de fois consul que l’un de vos sénateurs ! Homme privé, c’eût été déjà trop de modestie que de vous en défendre. Pour le fils d’un consulaire, d’un triomphateur, est-ce s’élever que de devenir une troisième fois consul ? cet honneur ne lui est-il pas dû ? n’est-il pas mérité par le seul éclat de sa naissance ? De simples citoyens ont donc eu le privilège d’inaugurer l’année et d’ouvrir les fastes ! et ce fut un nouveau signe du retour de la liberté, que Rome eût pour consul un autre que César. Ainsi à l’expulsion des rois commença une année libre ; ainsi la servitude bannie fit entrer dans les fastes des noms étrangers aux grandeurs. Que je plains l’ambition de ceux qui étaient toujours consuls, comme ils étaient toujours princes ! Peut-être, au reste, était-ce moins de l’ambition qu’une maligne et basse jalousie, d’envahir ainsi toutes les années, et de ne transmettre que flétri et privé de son premier lustre cet honneur suprême de la pourpre consulaire. Mais, en vous, que dois-je admirer d’abord, ou de la grandeur d’âme, ou de la modestie, ou de la générosité ? Ce fut grandeur d’âme de refuser un honneur que tout le monde désire, modestie de le céder, générosité d’en jouir par autrui.

LIX- Mais il est temps de vous rendre, afin que le consulat, accepté, exercé par vous, en devienne plus auguste. On ne saurait que penser d’un refus trop constant ; ou plutôt on penserait que vous trouvez cet honneur indigne de vous. Sans doute vous l’avez refusé comme infiniment grand ; mais c’est une chose que vous ne persuaderez à personne, si vous ne finissez par l’accepter un jour. Lorsque vous priez qu’on ne vous érige ni arcs de triomphe, ni trophées, ni statues, votre réserve est excusable : c’est à vous-même que ces monuments sont offerts ; ici, au contraire, nous vous supplions d’apprendre aux futurs empereurs à renoncer à l’inaction, à suspendre un peu leurs jouissances ; à se réveiller pour quelques instants, aussi courts qu’ils voudront, du sommeil où s’endort leur félicité ; à revêtir cette robe prétexte qu’ils ont prise pour eux quand ils pouvaient la donner à d’autres ; à s’asseoir sur cette chaise curule qu’ils s’obstinent à garder ; à être, en un mot, ce qu’ils ont souhaité d’être, et à ne plus vouloir devenir consuls seulement pour l’avoir été. Vous avez exercé, je le sais, un second consulat ; vous pouvez le compter aux armées, aux provinces, aux nations étrangères ; à nous, vous ne le pouvez. Nous avons appris que vous aviez rempli dans toute leur étendue les devoirs d’un consul ; mais nous n’avons fait que l’apprendre. On dit que vous fûtes le plus juste, le plus humain, le plus patient des hommes ; mais on ne fait que le dire. L’équité veut que nous en jugions une fois par nous-mêmes et sur le témoignage de nos yeux, au lieu d’en croire toujours les bruits publics et la renommée. Jusques à quand applaudirons-nous de loin à des vertus absentes ? Qu’il nous soit permis d’essayer si ce second consulat ne vous aurait pas donné quelque orgueil. L’espace d’une année peut apporter de grands changements dans les mœurs des hommes, de plus grands dans celles des princes. L’école nous enseigne que quiconque possède une vertu les réunit toutes : nous désirons cependant savoir par expérience si c’est encore aujourd’hui la même chose qu’un bon consul et un bon prince. Car, outre la difficulté d’embrasser à la fois deux pouvoirs également souverains, il y a entre le consul et le prince une sorte d’opposition : ils doivent s’attacher autant qu’il est possible, le prince à ressembler à un simple citoyen, le consul à n’y pas ressembler.

LX- Je vois d’ailleurs que la principale raison qui vous fit l’an dernier refuser le consulat, c’est que, absent, vous ne pouviez en remplir les fonctions. Aujourd’hui que vous êtes rendu à Rome et aux vœux publics, pouvez-vous, mieux qu’en l’acceptant, montrer à tous combien étaient grands les biens dont nous regrettions de ne pas jouir ? C’est peu que vous veniez au sénat, si vous ne le convoquez ; que vous assistiez aux séances, si vous ne les présidez ; que vous entendiez les votes, si vous ne les recueillez. Voulez-vous rendre à cet auguste tribunal des consuls son antique majesté, montez-y. Voulez-vous établir solidement le respect des magistrats, l’autorité des lois, le ton mesuré des requêtes ; donnez audience. Autant la république trouverait de différence, si vous étiez homme privé, à vous avoir pour consul seulement, ou pour consul et sénateur à la fois ; autant elle en trouve maintenant à vous avoir seulement pour prince, ou pour prince et consul tout ensemble. Vaincue par tant et de si fortes raisons, la délicatesse de notre prince, après une longue résistance, a cédé cependant ; mais comment a-t-elle cédé ? Il ne s’est pas fait l’égal des particuliers, ce sont eux qu’il a faits ses égaux. Il a reçu un troisième consulat, pour en donner un troisième. Il savait que la modestie, que la bienséance ne permettraient à personne d’être trois fois consul, si lui-même ne l’était une troisième fois. Cet honneur, que les princes accordaient jadis (encore bien rarement) aux compagnons de leurs guerres et de leurs périls, vous l’avez déféré à des hommes distingués sans doute, et qui avaient bien mérité de vous, mais seulement dans la paix. Le zèle de tous deux et leur vigilance vous imposaient des obligations, César ; mais il est rare, il est presque inouï qu’un prince se croie lié par les services reçus, ou, s’il croit l’être, qu’il en aime l’auteur. Vous, César, vous devez, et vous payez votre dette. Mais, en donnant des troisièmes consulats, vous pensez moins faire l’action d’un grand prince, que celle d’un ami qui n’est pas ingrat. Bien plus, en mesurant la récompense à votre fortune, vous agrandissez les services les plus médiocres : il semble que vous ayez reçu autant que vous rendez. Que vous souhaiterai-je pour prix de cette bonté, si ce n’est de mériter et de devoir toujours de la reconnaissance, en sorte que l’on doute quel est le plus désirable pour vos citoyens, d’être les débiteurs ou les créanciers de votre générosité ?

LXI- Je me croyais transporté au sein de l’antique sénat, lorsque je vous voyais, à côté d’un collègue trois fois consul, prendre l’avis d’un consul une troisième fois désigné. Que ces deux hommes étaient grands alors, et que vous étiez grand vous-même ! La hauteur des corps, à quelque degré qu’elle s’élève, décroît à côté de corps qui les surpassent ; de même aussi les plus sublimes dignités s’abaissent auprès du rang où vous êtes assis, et, plus elles sont près d’atteindre à votre grandeur, plus elles semblent déchoir de celle qui leur est propre. Vous n’avez pu sans doute, malgré votre désir, élever jusqu’à vous ces nobles magistrats ; toutefois vous les avez placés si haut, qu’ils paraissaient au-dessus des autres autant que vous-même étiez au-dessus d’eux. Quand vous n’auriez donné qu’un troisième consulat pour l’année où vous reçûtes le vôtre, ce serait encore la preuve d’une grande âme : Car si c’est le privilège des heureux de pouvoir tout ce qu’ils veulent, c’est le propre des magnanimes de vouloir tout ce qu’ils peuvent. Honneur au citoyen qui a mérité d’être une troisième fois consul ! deux fois honneur au prince sous lequel il l’a mérité ! grand et mémorable est le nom de qui reçut une telle récompense ; plus grande est la gloire du rémunérateur ! Que sera-ce si, par le double présent d’un troisième consulat, vous communiquez à deux collègues à la fois la sainteté qui vous consacre ? car l’on ne peut douter qu’en prolongeant votre consulat vous n’ayez voulu surtout en embrasser deux autres, afin que plus d’un magistrat vous eût pour collègue. Ces deux consuls avaient reçu naguère cette dignité de votre père, ce qui était presque la recevoir de vous ; l’un et l’autre voyait encore devant ses yeux l’image des faisceaux qu’il venait de renvoyer ; l’un et l’autre croyait entendre résonner encore à ses oreilles le cri solennel du licteur annonçant sa présence ; et voilà de nouveau la chaise curule, de nouveau la pourpre consulaire. Ainsi autrefois, lorsque l’ennemi était aux portes, et que la république en péril demandait un défenseur éprouvé par les dignités, on rendait, non pas le consulat aux mêmes hommes, mais les mêmes hommes au consulat. Admirable vertu de votre munificence, dont les grâces produisent les mêmes effets que la nécessité ! Deux sénateurs viennent de dépouiller la robe prétexte ; qu’ils la reprennent : de renvoyer leurs licteurs ; qu’ils les rappellent : de recevoir les félicitations de leurs amis ; que ces amis, à peine congédiés, se hâtent de revenir. Est-ce bien le conseil d’une volonté humaine, est-ce l’œuvre d’un pouvoir humain, de renouveler les joies, de recommencer l’allégresse, de ne donner aucun relâche aux félicitations, et de ne laisser entre deux consulats que l’intervalle nécessaire pour que le premier soit fini ? Agissez toujours de la sorte ; et puissent dans ce dessein votre cœur ou votre fortune ne se lasser jamais ! Donnez à beaucoup de citoyens des troisièmes consulats ; et, lorsque beaucoup en auront reçu, puisse-t-il en rester davantage qui en méritent encore !

LXII- Une faveur accordée à l’homme qui en est digne cause toujours à ceux qui lui ressemblent autant de joie qu’à lui-même. Mais telle est l’impression particulière produite par le choix de ces deux consuls, non sur quelques membres seulement, mais sur le corps entier du sénat, qu’il n’est pas un sénateur qui, dans l’illusion de son enthousiasme, ne croie avoir personnellement donné ou reçu le même honneur. Ces deux consuls sont en effet les hommes que le sénat choisit les premiers, lorsqu’il chercha les meilleurs citoyens pour les charger de la réduction des dépenses publiques. C’est là, oui, c’est là ce qui les a placés si avant dans l’estime de César. N’avons-nous pas assez éprouvé que toujours la faveur du sénat est, auprès du prince, ou utile ou nuisible ? Avons-nous oublié que naguère il n’était pas d’arrêt de mort plus certain que cette pensée de l’empereur : « Cet homme est estimé, cet homme est chéri du sénat ? » Le prince haïssait ceux que nous aimions, et nous ceux qu’il aimait. Maintenant le prince et le sénat disputent de tendresse pour le plus digne ; ils se l’indiquent mutuellement, ils l’adoptent sur la foi l’un de l’autre ; et, ce qui est la meilleure preuve d’un amour réciproque, ils aiment les mêmes personnes. Vous pouvez donc, pères conscrits, favoriser sans déguisement, chérir sans contrainte. Il n’est plus besoin de cacher l’amour, de peur qu’il ne nuise ; de dissimuler la haine, de peur qu’elle ne serve. César approuve ce que le sénat approuve, condamne ce qu’il condamne ; présents, absents, vous êtes toujours ses conseils. Il a fait une troisième fois consuls ceux que vous aviez élus, et dans l’ordre où vous les aviez élus : acte mémorable, qui vous honore également, soit que vos affections s’accordent avec celles du prince, soit qu’il donne la préférence aux vôtres sur les siennes. Des récompenses sont proposées aux vieillards ; aux jeunes gens, des exemples : qu’ils visitent, qu’ils fréquentent les maisons illustres ; elles sont ouvertes, on y entre sans péril. La déférence pour ceux qu’estime le sénat est le plus sûr moyen de se concilier le prince. La grandeur lui paraît s’accroître de ce que chacun acquiert de grandeur ; et il ne met aucune gloire à être au-dessus de tous, si ceux au-dessus desquels il est ne sont placés très haut. Persistez, César, dans ce généreux système, et jugez-nous sur le témoignage de notre renommée. N’ayez d’oreilles, n’ayez d’yeux que pour elle. Repoussez les jugements clandestins, et ces insinuations secrètes, dangereuses surtout pour qui les écoute. Il vaut mieux s’en rapporter à tous qu’à un seul. Un seul peut surprendre on être surpris ; jamais personne n’a trompé tout le monde, ni tout le monde, personne.

LXIII- Je reviens maintenant à votre consulat, sans omettre toutefois des circonstances qui se rapportent à ce consulat, quoiqu’elles l’aient précédé. Je vous louerai donc, avant tout, d’avoir assisté en personne à votre élection, candidat non de la dignité consulaire seulement, mais de l’immortalité et de la gloire, et auteur d’un exemple fait pour être suivi des bons princes, admiré des mauvais. Vous avez paru devant le peuple romain sur l’ancien théâtre de sa souveraineté ; vous avez essuyé jusqu’au bout la longue formule des comices, et toute cette cérémonie qui n’était plus une vaine dérision ; vous avez été fait consul, comme un de ceux que vous prenez parmi nous pour les faire consuls. Quel est celui de vos prédécesseurs qui a rendu cet honneur ou au consulat, ou au peuple ? Les uns, languissamment assoupis, et gorgés encore du repas de la veille, attendaient les nouvelles de leurs comices : les autres ne dormaient pas sans doute ; ils veillaient, mais c’était pour concerter, au fond de leur appartement, l’assassinat ou l’exil des consuls, par lesquels eux-mêmes étaient proclamés consuls. Ô ambition perverse et ignorante de la véritable grandeur ! désirer un honneur que l’on dédaigne, dédaigner un honneur que l’on désire ! et, lorsqu’on voit de ses jardins le champ de Mars et les comices, en être aussi absent que si on en était séparé par le Danube et le Rhin ! Le prince fuira donc les suffrages qu’il espère, et, content d’avoir ordonné qu’on le déclare consul, il n’observera pas même ces formes qui retracent l’image d’une cité libre ! il se cachera, il se dérobera aux comices, comme s’ils ôtaient l’empire, au lieu de donner le consulat ! Voilà l’idée dont se prévenaient des maîtres superbes ; ils croyaient cesser d’être princes, s’ils agissaient en sénateurs. Toutefois c’est moins par orgueil que par crainte que la plupart se tenaient à l’écart. Avec les adultères et les nuits impures dont leur conscience était chargée, auraient-ils osé souiller les auspices, et fouler de leurs pas impies et profanateurs un champ consacré ? Non, ils ne méprisaient pas assez les dieux et les hommes pour affronter et soutenir, sur ce théâtre éclatant, les regards indignés du ciel et de la terre. Vous, au contraire, votre modération et la sainteté de vos mœurs vous ont engagé à vous offrir à la présence auguste des dieux et aux jugements des mortels.

LXIV- D’autres ont mérité le consulat avant de le recevoir ; vous, César, vous le méritez de nouveau en le recevant. La solennité des comices était achevée, à ne considérer que le prince ; et déjà la foule du peuple commençait à s’ébranler, lorsqu’on vous vit, avec un étonnement général, vous avancer vers le siège du consul, et vous présenter à un serment dont les termes n’étaient connus de vos prédécesseurs que quand ils forçaient les autres de le prêter. Vous voyez combien il importait que le consulat fût accepté par vous : si vous l’eussiez refusé, nous n’aurions jamais pensé que vous feriez ce grand acte. Je reste confondu, pères conscrits, et j’en crois à peine mes yeux ou mes oreilles ; je me demande quelquefois si j’ai bien vu, si j’ai bien entendu. Ainsi donc un empereur, ainsi un César, un Auguste, un grand pontife s’est tenu debout en face du consul ; le consul est demeuré assis, tandis que le prince était debout devant lui, et il est demeuré assis sans trouble, sans crainte, comme si c’était un usage reçu. Le consul assis a dicté au prince debout la formule du serment ; et le prince a juré ; il a prononcé, articulé distinctement les paroles par lesquelles il dévouait sa tête et sa maison à la colère des dieux , s’il trahissait sa foi. Vous avez acquis, César, une gloire également grande, que les princes à venir imitent ou n’imitent pas cette conduite. Quel panégyrique pourrait vous louer dignement d’avoir fait la même chose dans un troisième que dans un premier consulat, prince que particulier, empereur que sujet ? Je ne sais pas, non, je ne sais pas ce qu’il faut admirer le plus dans ce serment, de ce que nul autre ne vous en a donné l’exemple, ou de ce qu’un autre vous en a dicté la formule.

LXV- À la tribune aussi, vous vous êtes soumis religieusement aux lois, à des lois, César, que personne n’a faites pour le prince. Mais vous ne voulez pas avoir plus de privilèges que nous ; et c’est pour cela qu’à notre gré vous n’en sauriez avoir trop. Voilà donc une parole que j’entends aujourd’hui pour la première fois, un fait nouveau que j’apprends : le prince n’est pas au-dessus des lois ; les lois sont au-dessus du prince, et l’autorité consulaire a les mêmes limites pour César que pour tout autre consul. Il jure sur la loi, à la face des dieux attentifs (car à qui les dieux donneraient-ils plus d’attention qu’à César ?) ; il jure en présence de ceux qui doivent jurer la même chose que lui ; il jure, plein de l’idée que nul ne doit tenir ses serments avec plus de scrupule que celui qui est le plus intéressé à ce qu’il n’y ait point de parjures. Aussi, en sortant du consulat, avez-vous affirmé par un nouveau serment que vous n’aviez rien fait contre les lois. Ce fut un beau moment quand vous en fîtes la promesse, un plus beau après qu’elle fut accomplie. Mais paraître tant de fois à la tribune, user de vos pas ces degrés où craint tant de monter l’orgueil impérial, y recevoir, y déposer les magistratures, combien c’est vous montrer digne de vous-même ! combien c’est être différent de ces princes qui, après avoir, ou plutôt n’avoir pas exercé le consulat l’espace de quelques jours, s’en déchargeaient par édit ! Et cet édit leur tenait lieu d’assemblée, de harangue, de serment ils voulaient apparemment que la fin répondît au début, et qu’une seule chose annonçât qu’ils avaient été consuls, c’est que d’autres ne l’eussent pas été.

LXVI- Je n’ai pas eu dessein, pères conscrits, de passer sous silence ce qu’a fait le prince dans son consulat : j’ai voulu réunir en un seul lieu ce que j’avais à dire du serment ; car je n’ai pas à traiter une matière stérile et pauvre, où il faille étendre et diviser un même genre de mérite, pour en faire à plusieurs fois l’éloge. Rome avait vu luire le premier jour de votre consulat, César, ce jour où, étant entré dans l’assemblée des sénateurs, vous les exhortâtes tous ensemble, et chacun en particulier, à ressaisir la liberté, à partager avec lui les soins de l’empire, à veiller aux intérêts publics, à se lever enfin dans leur force. Tous les princes avant vous ont tenu le même langage ; aucun avant vous n’a trouvé créance. On avait sous les yeux les naufrages de tant d’infortunés qui, voguant sur la foi d’un calme trompeur, furent abîmés par une tempête imprévue. Eh ! quelle mer est aussi perfide que les caresses de ces princes dont l’inconstance et la mauvaise foi sont telles, que leur courroux serait moins à redouter que leurs bonnes grâces ? Avec vous, César, nous marchons, pleins de sécurité et de joie, où vous nous appelez. Vous voulez que nous soyons libres, nous le serons ; vous ordonnez que nous exprimions hautement nos pensées, nous les exprimerons. Le silence que nous gardions n’était point lâcheté ; notre inertie n’était pas en nous. La terreur, la crainte, une malheureuse prudence, fille du danger, nous avertissait de détourner de la république (et la république existait-elle alors ?) nos yeux, nos oreilles, nos esprits. Maintenant la foi de vos serments, la garantie de vos promesses, ouvrent nos bouches fermées par une longue servitude, délient nos langues enchaînées par tant de maux. Vous voulez en effet que nous soyons tels que vous nous ordonnez d’être. Il n’y a dans vos encouragements ni feinte, ni artifice, ni aucun de ces pièges préparés à la crédulité, non sans péril pour celui qui les dresse ; car jamais prince ne fut trompé, qui lui-même n’eût trompé le premier.

LXVII- Oui, tels furent les sentiments du père de la patrie ; j’en juge et par son discours, et par la manière dont il le prononça. Que de force dans les pensées ! que de naturel et de vérité dans les paroles ! quelle fermeté de voix ! quelle expression de physionomie ! combien les yeux, le port, le geste, toute la personne, annonçaient de franchise ! Il gardera donc la mémoire de ce qu’il a recommandé ; et, quand nous userons de la liberté qu’il nous a donnée, il saura que nous lui obéissons. Et ne craignons pas qu’il nous trouve imprudents de nous confier hardiment à la loyauté du siècle : il se souvient que nous agissions autrement sous un mauvais prince. Nous prononcions des vœux pour l’éternité de l’empire et pour le salut des princes… je me trompe, pour le salut des princes, et, à cause d’eux, pour l’éternité de l’empire. Ces mêmes vœux ont été prononcés pour l’empire sous lequel nous vivons, et les termes en sont dignes de remarque : « À condition que vous gouvernerez avec justice et dans l’intérêt de tous. » Vœux dignes d’être toujours formés, d’être toujours entendus ! Autorisée par vous, César, la république a demandé aux dieux qu’ils assurassent votre conservation, si vous assuriez celle des autres : sinon, les dieux aussi pouvaient détourner de vous leurs regards protecteurs, et abandonner votre tête à ces autres vœux qui ne se font pas à haute voix. Vos prédécesseurs désiraient de survivre à la république, et en prenaient les moyens ; vous, César, votre salut vous est odieux, si celui de la république ne s’y trouve attaché. Vous ne souffrez pas qu’on vous souhaite un bien qui ne soit utile à ceux qui vous l’ont souhaité. Une fois par an, vous appelez sur vous le jugement du ciel, et vous exigez qu’il vous retire ses faveurs, si vous cessez d’être ce que vous étiez au jour de votre élection. C’est du reste avec une conscience bien sûre d’elle-même, César, que vous traitez avec les dieux pour votre conservation, sous la réserve que sous en serez digne : vous savez que les dieux connaissent mieux que personne si vous l’êtes en effet. Ne vous semble-t-il pas, pères conscrits, que le prince se dise nuit et jour : Oui, j’ai armé contre moi, si l’intérêt public le demandait, jusqu’à la main du préfet de mes gardes ; bien plus, je ne prie pas même les dieux de m’épargner ou leur courroux ou leur abandon ; je les supplie au contraire, je les conjure de faire que la république ne forme jamais pour moi de vœux qui lui répugnent, ou que, si elle venait à en former de pareils, elle ne fût pas tenue à leur accomplissement.

LXVIII- Vous trouvez donc, César, le fruit le plus glorieux de votre conservation dans l’assentiment des dieux immortels : car, lorsque vous les priez de vous conserver, à la condition expresse que vous gouvernerez avec justice et dans l’intérêt général, vous êtes certain de bien gouverner, puisqu’ils vous conservent. Aussi s’écoule-t-il pour vous dans l’allégresse et la sécurité ce jour qui tenait les autres princes en crainte et en alarmes, lorsque, tremblants, interdits, se confiant peu dans notre patience, ils attendaient les courriers qui devaient leur apporter, d’une province ou d’une autre, l’assurance de la servitude publique. Si les torrents, les neiges, les tempêtes en retardaient quelqu’un, aussitôt ils croyaient arrivé tout ce qu’ils méritaient. Et leur frayeur plaçait partout le danger : car un mauvais prince voit son successeur dans quiconque est plus digne que lui du rang suprême ; et comme il n’est personne qui n’en soit plus digne, il n’est personne qu’il ne craigne. Pour vous, ni la lenteur des courriers, ni le retardement des lettres, n’ajourne votre sécurité ; vous savez qu’en tous lieux on vous fait serment, puisque vous avez fait serment à tout le monde ; c’est un plaisir que personne ne se refuse. Nous vous aimons sans doute autant que vous le méritez ; mais ce n’est pas à cause de vous, c’est à cause de nous-mêmes que nous vous aimons et puisse ne jamais luire le jour où ce ne serait plus notre intérêt, mais notre devoir qui dicterait les vœux que nous formons pour vous ! Honte aux princes auprès de qui l’on peut se faire un mérite de la foi qu’on leur garde ! Pourquoi ceux que nous haïssons cherchent-ils seuls à pénétrer dans le secret de nos familles ? Ah ! si les bons prenaient cette peine aussi bien que les méchants, quelle admiration pour vos vertus, quelle joie, quels transports vous surprendriez partout ! quels entretiens avec nos femmes et nos enfants ! quelles prières à l’autel domestique et aux dieux du foyer ! Vous sauriez que nous ménageons ici la délicatesse de vos oreilles. Et, après tout, la haine et l’amour, si opposés d’ailleurs, ont cela de commun, que nous aimons les bons princes avec plus d’effusion, dans les lieux où nous haïssons les mauvais avec plus de liberté.

LXIX- Il est un jour cependant où vous vîtes éclater, autant qu’elles peuvent éclater en votre présence, notre tendresse et notre estime : c’est celui où vous ménageâtes si bien les sollicitudes et l’amour-propre des candidats, que le chagrin des uns ne troubla point la satisfaction des autres. Ceux-ci se retirèrent pleins de joie, ceux-là pleins d’espoir : il y en eut beaucoup à féliciter, il n’y en eut aucun à consoler. Vous n’en fîtes pas moins à nos jeunes nobles une vive exhortation d’implorer l’appui des sénateurs, de solliciter leurs suffrages, de n’espérer du prince que les honneurs qu’ils auraient demandés an sénat. À ce sujet, vous ajoutâtes que ceux qui avaient besoin d’un exemple pouvaient se régler sur le vôtre. Exemple difficile à imiter, César, et qui n’est pas plus accessible à tout candidat qu’à tout prince ! Quel candidat pourrait un seul jour montrer au sénat plus de respect que vous ne lui en témoignez durant toute votre vie, et particulièrement à l’époque où vous prononcez sur le sort des candidats eux-mêmes ? N’est-ce pas en effet par déférence pour le sénat que vous avez offert à de jeunes hommes de la plus illustre origine une dignité due sans doute à leur naissance, mais qui ne l’était pas encore à leur âge ? Le temps est donc venu où la noblesse, au lieu d’être éclipsée par le prince, reçoit de lui un nouvel éclat ! Enfin ces descendants des héros, ces derniers fils de la liberté, César ne les effraye ni ne les redoute. Que dis-je ? il avance pour eux le temps des honneurs, il rehausse leur dignité, il les rend à leurs ancêtres. Partout où il trouve quelque reste d’une ancienne lignée, quelque débris d’une vieille illustration, il le recueille, il le ranime, il le fait valoir au profit de la république. Les grands noms sont en honneur auprès des hommes, auprès de la renommée, arrachés aux ténèbres de l’oubli par la générosité de César, dont le mérite singulier est de conserver des nobles aussi bien que d’en faire.

LXX- Un des candidats avait exercé dans une province l’autorité de questeur, et fondé par d’admirables règlements les revenus d’une cité importante. Vous avez cru devoir lui en faire un titre auprès du sénat. Et pourquoi, sous un prince dont la vertu a surpassé la naissance, ceux qui ont mérité d’anoblir leurs descendants seraient-ils moins favorisés que ceux dont les pères étaient déjà nobles ? Ô que vous êtes digne de rendre toujours le même témoignage à nos magistrats, et d’engager au bien par la vue non des méchants punis, mais des bons récompensés ! La jeunesse a senti l’aiguillon de la gloire, et conçu le désir d’imiter ce qu’on louait devant elle ; c’est une pensée qui a pénétré dans tous les esprits, quand on a vu que rien de ce qui se fait de bien dans les provinces n’échappait à votre connaissance. Il est utile, César, il est salutaire à ceux qui les gouvernent, d’avoir l’assurance que leur intégrité et leurs talents obtiendront le plus noble salaire, l’estime du prince, le suffrage du prince. Jusqu’ici les âmes les plus pures et les plus droites, sans être détournées du devoir, étaient découragées cependant par une réflexion malheureuse, mais vraie : Voyez, disait-on ; si je fais quelque bien, César le saura-t-il ? ou, s’il le sait, me rendra-t-il justice ? Ainsi cette indifférence ou cette jalousie des princes, en promettant l’impunité aux mauvaises actions, et en privant les bonnes de récompenses, n’éloignait pas du crime, et dégoûtait de la vertu. Aujourd’hui, si quelqu’un a sagement administré une province, la dignité qu’il a méritée lui est offerte. Le champ de l’honneur et de la gloire est ouvert à tout le monde ; chacun peut y venir chercher la palme qu’il ambitionne, et, l’ayant obtenue, n’en savoir gré qu’à lui-même. Les provinces aussi vous devront de n’avoir plus ni injustices à craindre, ni coupables à poursuivre. Quand leurs remerciements profiteront à ceux qui les reçoivent, personne ne leur donnera lieu de se plaindre. Il convient d’ailleurs que le plus beau titre aux charges que l’on demande soient les charges que l’on a remplies : rien ne sollicite mieux les magistratures et les honneurs, que les honneurs et les magistratures. Je veux que le gouverneur d’une province allègue en sa faveur, non les seules lettres de ses amis, et des prières qu’une intrigue partie de Rome aura dictées à la complaisance, mais les décrets des colonies, les éloges des cités. Il est beau de voir, mêlés aux suffrages des hommes consulaires, des noms de villes, de peuples, de nations. La brigue la plus efficace est celle des actions de grâces.

LXXI- Dirai-je maintenant quels furent l’enthousiasme et la joie des sénateurs, lorsque, après avoir prononcé le nom d’un candidat, vous descendiez de votre siège pour l’embrasser, et alliez au-devant de lui, comme le dernier de ceux qui le félicitaient ? Devons-nous admirer cette conduite, ou condamner ces princes qui l’ont rendue admirable, eux qui, attachés pour ainsi dire à leurs chaises curules, présentaient leur main seule à baiser, et cela avec des façons dédaigneuses et un air de reproche ? Nos yeux ont donc pu contempler un spectacle nouveau, un prince et un candidat égaux pour cette fois, et debout l’un devant l’autre ; on a vu celui qui donnait le consulat se mettre au niveau de ceux qui le recevaient. Ah ! combien à cet aspect le sénat s’est justement écrié : « Il en est d’autant plus grand, d’autant plus auguste ! » En effet, celui qui est parvenu au plus haut rang où l’homme puisse monter n’a qu’un moyen de s’élever encore : c’est de savoir en descendre, comme sûr de sa propre grandeur ; car le danger de se rabaisser est celui de tous auquel la fortune des princes est le moins exposée. Pour moi, si j’admirais vos procédés généreux, j’en admirais encore plus les formes délicates. À voir quelle expression vos yeux, votre voix, vos mains prêtaient à vos paroles, on eût dit que les rôles étaient changés, tant vous prodiguiez les attentions de la politesse. Même, quand on accueillait avec l’approbation accoutumée les noms de ceux qui appuyaient les candidats, vous mêliez votre voix à celle de l’assemblée ; le chef de l’empire donnait son adhésion comme un simple sénateur ; et ce témoignage que nous nous plaisions à rendre au mérite, en présence du prince, lui était rendu par le prince lui-même. Aussi vous faisiez des hommes accomplis de ceux que vous déclariez tels. Et ce n’était pas seulement leur vie qui recevait la sanction de votre suffrage, c’était encore le jugement du sénat ; et cet ordre avait la joie d’être, autant qu’eux-mêmes, honoré par vos louanges.

LXXII- Vous avez demandé aux dieux que les actes de ces comices eussent pour nous, pour la république, pour vous-même, un heureux et favorable succès. Ne devrions-nous pas changer l’ordre de ces vœux, et conjurer le ciel de faire que toutes vos actions présentes et futures soient pour vous, pour la république, pour nous enfin, une source d’avantages, ou, par un souhait plus brièvement exprimé, qu’elles en soient une pour vous seul, en qui nous existons, et nous et la république ? Il fut un temps, hélas ! beaucoup trop long, où les prospérités et les revers étaient autres pour le prince, autres pour le sénat ; maintenant tout est commun entre César et nous, les joies comme les douleurs ; et nous ne pourrions pas plus être heureux sans vous, que vous-même ne le seriez sans nous. Eh ! si vous pouviez l’être, auriez-vous ajouté à la fin de vos vœux que vous n’en demandiez l’accomplissement au ciel qu’autant que vous continueriez à mériter notre affection ? Il est donc vrai, César, que vous ne mettez rien avant l’amour des citoyens, puisque vous voulez être aimé de nous premièrement, des dieux ensuite ; renonçant à l’être des dieux, si vous ne l’êtes de nous. Aussi bien, la fin des autres princes a montré que les dieux ne chérissent guère ceux que haïssent les hommes. Il était difficile d’égaler par nos louanges des prières si généreuses : nous les avons égalées cependant. Quelle vivacité d’amour, quel feu, quel enthousiasme dans nos acclamations ! Ce n’est pas notre esprit, César, c’est votre vertu, ce sont vos bienfaits, qui nous suggérèrent ces paroles que l’adulation ne trouva jamais, que jamais n’arracha la terreur. Quel prince avons-nous assez redouté pour feindre de pareils transports, assez chéri pour avouer de pareils sentiments ? Vous savez à quoi force la servitude : quand avez-vous entendu, quand avez-vous dit rien de semblable ? La crainte est fertile en inventions, mais ce qu’elle invente porte le caractère de la contrainte : l’inquiétude n’a pas les mêmes inspirations que la sécurité ; la tristesse ne trouve pas les mêmes accents que la joie : elles ne sauraient mutuellement se contrefaire. Les heureux ont leur langage comme les malheureux ; et, quand les uns et les autres diraient les mêmes choses, ils les diraient d’une manière différente.

LXXIII- Vous pouvez attester vous-même quelle allégresse se peignit sur tous les visages : elle parut jusque dans le désordre de nos toges et de notre extérieur. De là ces voix dont retentirent les lambris de ce palais, et ces acclamations qu’aucunes murailles n’auraient pu renfermer. Qui de nous ne s’élança pas de sa place ? qui de nous s’aperçut qu’il en était sorti ? Beaucoup de mouvements furent libres ; plus encore furent, pour ainsi dire, involontaires et commandés ; car la joie aussi possède une force qui se fait obéir. Votre modestie put-elle au moins mettre une borne à nos transports ? Non, César, et vos efforts pour les modérer les firent éclater davantage : ce n’était point esprit de désobéissance ; s’il est en votre pouvoir de nous donner de la joie, il n’est pas au nôtre d’en régler la mesure. Vous-même avez rendu justice à la sincérité de nos acclamations par la vérité de vos larmes. Nous avons vu vos yeux devenir humides, une douce joie abaisser vos paupières, et la rougeur de votre visage réfléchir la modestie de votre âme. Alors, avec un redoublement d’ardeur, nous avons prié les dieux que la source de ces larmes ne se tarît jamais, et que jamais ne s’effaçât la rougeur de votre front. Supposons que cette enceinte et ces lieux sacrés aient une voix pour nous répondre, et demandons-leur s’ils ont vu quelquefois les larmes d’un prince : ah ! trop souvent ils ont vu celles du sénat. Votre exemple sera un péril pour vos successeurs, mais pour les nôtres aussi : les nôtres exigeront que leurs princes méritent les mêmes bénédictions que vous ; les princes s’indigneront de ne pas les recevoir.

LXXIV- Je ne peux rien dire de plus vrai que ce qui a été dit par le sénat tout entier : « Ô que vous êtes heureux ! » Et quand nous parlions de la sorte, ce n’était point votre fortune que nous admirions, c’était votre âme. C’est en effet le bonheur véritable, que d’être jugé digne du bonheur. Beaucoup de paroles ont été prononcées ce jour-là, pleines de sagesse et de dignité ; aucune cependant n’est plus frappante que celle-ci : « Croyez-en nos discours, croyez-en votre conscience. » Il fallait avoir une grande foi en nous-mêmes, une plus grande en vous, pour tenir ce langage : un homme peut en tromper un autre ; personne ne se trompera soi-même ; il suffit d’examiner sa propre vie et de se demander quelle estime elle mérite. Ainsi nos paroles trouvaient créance auprès d’un bon prince, par la raison même qui les décréditait auprès des mauvais : en vain nous faisions pour eux ce qu’on fait quand on aime : leur conscience leur disait qu’ils n’étaient pas aimés. À nos cris de joie nous avons ajouté une prière : « Puissent les dieux vous chérir autant que vous nous chérissez ! » Qui parlerait ainsi de soi à un prince qui n’aimerait qu’à demi ? Quant aux vœux que nous fîmes pour nous-mêmes, un seul vœu les renferme : Être aimés des dieux comme de vous. Est-ce avec assez de vérité que, parmi de tels souhaits, nous nous sommes écriés : « Ô que nous sommes heureux » ? N’est-ce pas l’être en effet au plus haut degré, que d’avoir à désirer pour tout bien, non plus que le prince nous aime, mais que les dieux nous aiment comme le prince ? Cette cité religieuse, et qui de tout temps mérita par sa piété les faveurs du ciel, ne conçoit qu’une chose capable d’accroître sa félicité : c’est que les dieux suivent l’exemple de César.

LXXV- Mais pourquoi rappeler chaque circonstance et les recueillir une à une, comme si mon discours pouvait embrasser, ou ma mémoire retrouver tous ces traits que vous avez voulu, pères conscrits, sauver à jamais de l’oubli, en ordonnant qu’ils fussent consignés dans les actes publics et gravés sur l’airain ? Jusqu’ici les monuments de ce genre n’éternisaient que les discours des princes ; nos acclamations restaient enfermées dans les murs de ce palais : elles n’avaient rien alors dont pussent se glorifier ni le prince ni le sénat. Celles-ci au contraire devaient, pour l’honneur autant que pour l’intérêt de l’empire, éclater en public et passer à la postérité d’abord, afin que l’univers devînt le témoin et le confident de nos pieux sentiments ; ensuite, pour apprendre à tous que ce n’est pas seulement après la mort des princes que nous osons distinguer les bons des mauvais ; enfin, pour que l’expérience fît connaître qu’autrefois aussi nous étions reconnaissants, mais malheureux, et que l’occasion seule nous manquait d’exprimer notre gratitude. Avec quelle vivacité, quelles instances, quels cris, l’on vous a supplié de ne pas étouffer la mémoire de notre affection et de vos bienfaits, et de ne pas laisser perdre un exemple qui fera loi pour l’avenir ! Il faut que les princes apprennent aussi à discerner les acclamations vraies d’avec les fausses, et qu’ils tiennent de vous l’avantage de ne pouvoir plus être trompés. Ils n’ont pas besoin désormais de se frayer le chemin à l’estime publique, il leur suffit de ne pas l’abandonner ; ni de bannir l’adulation, c’est assez de ne pas lui rouvrir la porte. Ils savent et ce qu’ils doivent faire, et, s’ils le font, ce qu’ils doivent entendre. Quels vœux formerai-je maintenant au nom du sénat, après ceux que j’ai formés avec le sénat tout entier ? Puisse habiter à jamais dans votre cœur cette joie qui alors brilla dans vos yeux ! Puissiez-vous aimer et pourtant surpasser ce beau jour, mériter et entendre de nouvelles bénédictions ! car les mêmes actes peuvent seuls donner lieu aux mêmes éloges.

LXXVI- Mais l’ancien consulat ne sembla-t-il pas revivre, lorsque le sénat, prenant exemple de vous, tint séance, trois jours entiers, pendant lesquels on ne vous vit pas un instant sortir du rôle d’un simple consul ? Chacun fit les questions qu’il voulut ; on put sans péril combattre une opinion, se ranger à une autre, offrir à la république le tribut de ses lumières. Nous fûmes tous consultés ; on compta les voix, et l’on adopta, non le premier avis, mais le meilleur. Auparavant, qui eût osé parler, qui eût osé ouvrir la bouche, excepté les malheureux qu’on interrogeait les premiers ? Les autres, interdits, frappés de stupeur, subissaient (avec quelle douleur dans l’âme ! avec quel tremblement de tout le corps !) cette nécessité même d’un immobile et muet assentiment. Un seul ouvrait un avis, que tous suivaient, que tous désapprouvaient, à commencer par celui qui venait de l’ouvrir : tant il est vrai que rien ne déplaît aussi unanimement que ces actes qui semblent avoir pour eux l’unanimité ! Peut-être l’empereur, en face du sénat, marquait-il à ce corps une déférence étudiée ; mais, à peine sorti, il se réfugiait dans son rang de prince, éloignant de sa pensée, négligeant, méprisant tous les devoirs consulaires. César, au contraire, a été consul comme s’il n’était pas autre chose ; il ne croyait rien au-dessous de lui que ce qui était au-dessous d’un consul. Et d’abord, quand il sortait de sa demeure, il ne voulait pas que la pompe orgueilleuse du pouvoir suprême, ni les tumultueux apprêts d’une foule d’avant-coureurs, retardassent ses pas. Il ne s’arrêtait un moment sur le seuil du palais, que pour consulter les auspices, et recevoir avec respect les avertissements du ciel. Nul n’était chassé devant lui, écarté de son passage. Telle était la contenance paisible de ses appariteurs, la retenue de ses faisceaux, que souvent un cortège étranger le força, tout consul et prince qu’il était, de s’arrêter en chemin. Son cortège à lui était si modeste, si réservé, que l’on croyait voir s’avancer quelque grand consul des vieux âges, revenu au monde sous un bon prince.

LXXVII- Il allait souvent au Forum, souvent aussi au Champ de Mars ; car il assistait en personne aux comices consulaires ; et il éprouvait autant de plaisir à entendre proclamer les nouveaux consuls, qu’il en avait pris à les voir désigner. Les candidats se tenaient debout devant la chaise curule du prince, comme lui-même s’était tenu debout devant les consuls ; et ils prononçaient, sous sa dictée, la formule sur laquelle avait juré naguère un empereur qui attache assez d’importance au serment pour l’exiger aussi des autres. Il donnait à son tribunal le reste de la journée : là, quelle religieuse équité ! quel respect pour les lois ! On l’abordait comme prince : il répondait qu’il était consul. Jamais il ne diminua les droits, jamais il n’affaiblit l’autorité d’aucun magistrat : il les augmentait même, puisqu’il renvoyait beaucoup d’affaires aux préteurs, et cela en les appelant ses collègues ; non pour se populariser et plaire à ceux qui l’entendaient, mais parce qu’il pensait ainsi. La préture en elle-même tenait un si haut rang dans son estime, qu’à ses yeux l’honneur d’être appelé collègue par le prince n’ajoutait rien à celui d’être préteur. Du reste, il était si assidu à donner audience, que le travail semblait le délasser et lui rendre des forces. Qui de nous s’impose tant de soins et de labeurs ? qui de nous se dévoue ainsi, suffit ainsi aux honneurs qu’il a désirés ? Et sans doute c’est justice que celui qui fait les consuls ait cette supériorité sur les consuls qu’il a faits ; la fortune elle-même s’indignerait que celui-là conférât les magistratures, qui ne pourrait les remplir. Il faut que celui qui va créer des consuls leur enseigne à l’être, et qu’il persuade à ceux qui recevront cette dignité suprême, qu’il sait parfaitement ce qu’il se propose de donner : c’est le moyen qu’ils sachent eux-mêmes ce qu’ils auront reçu.

LXXVIII- Aussi est-ce à juste titre que le sénat vous a prié, vous a ordonné même, d’accepter un quatrième consulat. Ordonner est ici une parole de commandement, non de flatterie ; croyez-en votre déférence pour cet ordre, déférence que le sénat ne peut exiger de vous, et que vous ne pouvez accorder au sénat plus légitimement qu’en cette occasion. Car il en est des princes comme des autres hommes : ceux mêmes qui se croient des dieux n’ont qu’une existence passagère et fragile ; les bons doivent faire tous leurs efforts pour être, encore après eux, utiles à la république, en laissant des monuments de justice et de modération ; et ces monuments, c’est un consul surtout qui peut les fonder. Votre dessein, nous le savons, est de rappeler et de ramener parmi nous la liberté : quelle magistrature doit vous plaire davantage, et quel nom devez-vous adopter plus souvent, que la magistrature et le nom qui furent les premières créations de la liberté reconquise ? Il n’est pas moins digne d’un citoyen d’être à la fois consul et prince, que d’être simplement consul. Ayez aussi quelque ménagement pour la délicatesse de vos collègues : oui, de vos collègues ; c’est ainsi que vous parlez, et vous voulez que nous parlions ainsi. Le souvenir de leur troisième consulat pèsera toujours à leur modestie, jusqu’à ce qu’ils vous voient encore une fois consul. Comment ce qui est assez pour un prince ne serait-il pas trop pour des particuliers ? Rendez-vous à nos vœux, César ; et, vous qui êtes notre intercesseur auprès des dieux, daignez, en ce qui dépend de vous seul, exaucer nos prières ! LXXIX- Votre troisième consulat suffit peut-être à vos désirs, mais il en suffit d’autant moins aux nôtres. Il nous a appris, il nous a engagés à désirer de vous avoir de nouveau et souvent pour consul. Nos instances seraient moins vives, si nous ne savions pas encore quel magistrat vous devez être. Mieux eût valu pour nous ne pas faire l’essai de vos vertus, que d’être privés d’en jouir. Nous sera-t-il donné de revoir ce grand homme consul ? entendra-t-il, prononcera-t-il ces paroles qu’on a ouïes naguère ? répandra-t-il autour de lui cette joie qui n’aura d’égale que la sienne ? verrons-nous présider à l’allégresse publique l’auteur et l’objet de cette allégresse ? le verrons-nous, selon sa coutume, essayer de retenir l’élan de nos cœurs, et l’essayer en vain ? nobles et heureux combats, quel qu’en soit le succès, entre l’amour des sénateurs et la modestie du prince ! Oui, je vois déjà en idée éclater une joie inconnue, et plus grande que la dernière. Quel est en effet l’esprit assez faible pour ne pas juger que César sera d’autant meilleur consul qu’il l’aura été plus souvent ? Un autre, s’il ne se fût pas abandonné, en sortant de charge, au plaisir et à l’inaction, se serait au moins délassé du travail par quelques instants de repos : César, à peine délivré des soins consulaires, a repris les occupations impériales, si attentif à respecter les limites qui les séparent, que jamais le prince n’a usurpé sur le consul, ni le consul sur le prince. Nous voyons comme il prévient les désirs des provinces, les prières des moindres cités. Nulle difficulté pour obtenir audience, nul délai pour avoir réponse : on est aussitôt reçu, aussitôt congédié ; et le temps n’est plus où les députations repoussées assiégeaient par troupes les portes du palais.

LXXX- Et dans tous vos jugements, quelle sévérité mêlée de douceur ! quelle clémence exempte de faiblesse ! Vous ne vous asseyez pas sur le tribunal pour enrichir le fisc ; et le seul profit que vous tiriez de vos arrêts, c’est d’avoir bien jugé. Debout devant vous, les plaideurs songent moins à leur fortune qu’à votre estime ; ils ne craignent pas ce que vous prononcerez sur leur cause, mais ce que vous penserez de leurs mœurs. Œuvre vraiment digne d’un prince et digne aussi d’un consul, de réconcilier les cités rivales ; d’apaiser, moins par l’autorité que par la raison, les peuples mécontents ; d’arrêter les injustices des magistrats, et de rendre aussi nulle que si elle n’avait pas été toute chose qui aurait dû ne pas être ; enfin, pareil au plus vite d’entre les astres, de tout voir, de tout entendre, et, en quelque lieu qu’on vous invoque, d’y faire sentir à l’instant même, comme un dieu tutélaire, votre présence et votre appui ! Sans doute, c’est ainsi que le père du monde en règle l’économie d’un signe de sa tête, lorsque, abaissant ses regards sur la terre, il daigne compter les destinées des hommes parmi les soins de sa divinité ; car, libre et dispensé maintenant d’une telle sollicitude, il ne s’occupe que du ciel, depuis qu’il vous a chargé de le représenter auprès du genre humain tout entier. Vous le représentez en effet, et vous êtes son digne mandataire, puisque toutes vos journées sont remplies par des actions qui mettent le comble à notre bonheur et ajoutent à votre gloire.

LXXXI- S’il arrive que vos actes souverains soient au pair avec l’immense courant des affaires, vous regardez le changement de travaux comme un délassement. Quelles récréations connaissez-vous en effet, sinon de parcourir les forêts, de lancer des bêtes fauves, de franchir le sommet des plus hautes montagnes, de marcher sur les pointes hérissées des rocs, sans que personne vous soutienne ou vous trace le chemin, et, au milieu de ces courses, d’aller avec une âme pieuse visiter les bois sacrés, et porter aux dieux vos hommages ? Voilà quels étaient jadis l’apprentissage et l’amusement de la jeunesse ; voilà dans quels exercices on élevait les futurs chefs de guerre : lutter de vitesse avec les animaux les plus légers à la fuite, de force avec les plus hardis, d’adresse avec les plus rusés. Et l’on ne croyait pas la paix sans honneur, lorsqu’on avait repoussé des campagnes l’irruption des bêtes farouches, et délivré comme d’un signe les travaux rustiques. Ils prétendaient à cette gloire les princes même qui ne savaient pas la mériter ; mais de quelle manière y prétendaient-ils ? des animaux domptés, abâtardis par la captivité, étaient lâchés devant ces ridicules chasseurs, qui signalaient sur cette proie facile leur adresse menteuse. César joint la peine de chercher la proie à celle de la prendre ; et son plus grand travail, qui est aussi le plus agréable, c’est de la trouver. Que s’il lui plaît quelquefois de déployer sur les mers cette même vigueur de corps, on ne le voit pas suivre des yeux ou du geste les mouvements de la voile flottante ; mais il s’assied au gouvernail, et dispute aux plus robustes de ses amis l’honneur de briser les flots, de dompter les vents mutinés, de surmonter à force de rames les plus rapides courants.

LXXXII- Combien il diffère de cet autre prince qui ne pouvait supporter le repos même du lac d’Albe ou l’eau dormante et silencieuse de Baïes, ni souffrir l’impulsion et le bruit de la rame, sans tressaillir, à chaque coup, d’une honteuse frayeur ! Aussi, loin de tout ce qui frappe l’oreille ou donne quelque secousse, immobile sur un navire attaché à la poupe d’un autre, cet empereur était traîné comme une victime chargée de la colère céleste. Spectacle humiliant ! le chef suprême du peuple romain suivait, comme sur un vaisseau captif, une course qu’il ne dirigeait pas, un pilote qui n’était pas le sien. Et les fleuves mêmes, les simples rivières, furent aussi témoins de cette indignité. Le Danube et le Rhin se réjouissaient de promener sur leurs eaux cette grande ignominie de l’empire, étalée en spectacle aux aigles romaines, à nos enseignes, à notre rive, et, pour comble de déshonneur, à la rive des ennemis, de ces ennemis qui tous les jours sillonnent de leurs barques ou traversent à la nage ces mêmes fleuves, hérissés de glaçons ou débordés sur les campagnes, aussi hardiment que lorsqu’ils coulent tranquilles et navigables. Ce n’est pas que je prise beaucoup par eux-mêmes un corps robuste et des bras nerveux ; mais si une âme plus forte que tout le reste est maîtresse de ce corps, une âme que n’amollissent point les caresses de la fortune, que l’opulence du rang suprême n’entraîne point au luxe et à la paresse alors la vigueur peut faire montre d’elle-même sur la mer ou sur les montagnes ; j’admirerai un tempérament qui se plaît à l’action, des membres qui se développent dans les travaux. Je vois en effet que, dans les siècles reculés, ce fut par de tels moyens, autant que par l’éclat de leurs alliances, que s’illustrèrent les époux des déesses et les enfants des dieux. Et quand je pense que ce sont là les jeux et les amusements de César, je me demande quelles doivent être les heures sérieuses et appliquées dont il se délasse par ces nobles passe-temps : car le choix des plaisirs est souvent le plus sûr témoignage de la tempérance, de la gravité, de la sainteté des mœurs. Quel homme est si dissolu, qu’à ses occupations ne se mêle quelque apparence de solidité ? c’est le loisir qui nous décèle. Et n’a-t-on pas vu la plupart des princes employer ce temps de repos aux jeux de hasard, aux voluptés impures, à la débauche, remplissant par l’activité des vices les moments de relâche que donnent les affaires ?

LXXXIII- Le propre des grandes fortunes est qu’elles ne laissent rien de caché, rien d’impénétrable aux regards : mais celle des princes n’ouvre pas seulement leurs maisons, elle éclaire jusqu’à la chambre où ils reposent, jusqu’à leur plus secret asile ; et elle en offre, elle en étale les mystères à la curiosité publique. Pour vous, César, votre gloire a tout à gagner à ce qu’on voie le fond de votre vie. Rien de plus beau que vos actes extérieurs ; mais ce qui ne franchit pas le seuil de votre palais est admirable aussi. Il est glorieux de vous défendre et de vous préserver de la contagion du vice, plus glorieux d’en garantir les vôtres. Car s’il est plus difficile de répondre d’autrui que de soi-même, comment vous louer assez de ce que, étant très bon, vous rendez semblable à vous tout ce qui vous environne ? D’éminents personnages ont vu leur nom terni, à cause d’une femme trop légèrement choisie ou trop patiemment gardée : leur honte domestique ruinait l’ouvrage public de leur réputation ; et ils auraient passé pour de très grands citoyens, s’ils n’avaient pas été de trop faibles maris. Votre épouse est pour vous un ornement et une gloire de plus. Quelle vertu plus antique et plus sainte que la sienne ? N’est-il pas vrai que si le grand pontife avait à se choisir une compagne, c’est elle qu’il préférerait, elle ou une pareille ? Mais où pourrait-il en trouver une pareille ? Quelle attention à ne vouloir d’autre part en votre fortune que la joie qu’elle en ressent ! quel respect inviolable, non pour votre puissance, mais pour votre personne ! Vous êtes l’un envers l’autre ce que vous fûtes toujours : votre estime réciproque reste la même ; et vous ne devez qu’une chose à vos grandeurs nouvelles, c’est de savoir combien chacun de vous deux est au-dessus des grandeurs. Comme elle est simple dans sa parure, modeste dans son train, sans fierté dans sa démarche ! C’est l’ouvrage de son époux, qui l’a ainsi formée, ainsi habituée ; car la gloire de la déférence suffit à une épouse. Lorsqu’elle voit combien peu la terreur et le faste accompagnent vos pas, comment ne marcherait-elle point avec un égal silence ? et son époux allant à pied, pourrait-elle n’y pas aller comme lui, autant que le permet la faiblesse de son sexe ? Il lui siérait de faire ainsi, quand même vous feriez le contraire ; mais, sous cet enseignement domestique de modestie, à quelle réserve une épouse n’est-elle pas obligée envers son mari, une femme envers elle-même ?

LXXXIV- Et votre sœur, comme elle se souvient qu’elle est votre sœur ! Comme votre simplicité, votre franchise, votre candeur, se reconnaissent en elle ! Oui, si on la compare à votre épouse, on doutera lequel est plus efficace pour bien vivre, de recevoir de bonnes leçons, ou d’être heureusement né. Rien ne mène plus facilement aux querelles que l’émulation, surtout entre des femmes : or, elle naît principalement de l’alliance, se nourrit de l’égalité, s’enflamme par l’envie, dont le terme est la haine. Nous en devons admirer davantage que deux femmes, dans une même demeure et dans une fortune égale, ne connaissent ni disputes ni rivalités. Elles s’estiment mutuellement, se cèdent l’une à l’autre ; et, quoique toutes deux aient pour vous une tendresse sans bornes, elles ne pensent pas qu’il leur importe laquelle des deux sera plus aimée de vous. Les mêmes vues, le même esprit, dirigent leur conduite, et rien chez elles ne vous fait apercevoir qu’elles sont deux. Elles s’étudient à vous imiter, à marcher sur vos traces ; aussi toutes deux ont-elles les mêmes mœurs, parce qu’elles ont les vôtres. De là une constante modération ; de là encore une sécurité inaltérable : elles ne risqueront jamais de redevenir de simples femmes ; elles n’ont jamais cessé de l’être. Le sénat avait offert à chacune d’elles le surnom d’Augusta : elles se sont défendues à l’envi de l’accepter, tant que vous refuseriez le titre de Père de la patrie ; peut-être aussi trouvaient-elles plus grand d’être nommées votre épouse ou votre sœur, que d’être appelées augustes. Mais, quelle que soit la raison qui leur a inspiré une telle modestie, elles sont augustes dans nos âmes ; elles le sont et elles le paraissent avec d’autant plus de justice, qu’elles n’en portent pas le nom. Qu’y a-t-il en effet de plus louable pour des femmes, que de placer le véritable honneur, non dans l’éclat des titres, mais dans l’approbation publique, et de se rendre dignes des distinctions les plus hautes par le refus même qu’elles en font ? LXXXV- Déjà s’était évanouie, du cœur même des particuliers, l’amitié, cet ancien charme de la vie ; et à sa place régnaient l’adulation, les caresses, et un mal pire que la haine, l’hypocrisie de l’amour. Quant au palais des princes, il n’y restait de l’amitié qu’un vain nom, que personne ne prenait au sérieux : pouvait-elle exister réellement entre des hommes dont les uns se croyaient maîtres, et les autres esclaves ? Elle était errante et bannie ; vous l’avez rappelée. Vous avez des amis, parce que vous savez être ami : car l’amour ne se commande pas, comme le reste, à titre de devoir ; il n’est pas de sentiment aussi fier, aussi libre, aussi impatient du joug, ni qui exige plus impérieusement la réciprocité. Un prince peut, injustement sans doute, mais il peut enfin être haï de plusieurs, quoiqu’il ne haïsse personne ; il ne peut être aimé, s’il n’aime lui-même. Vous aimez donc, puisqu’on vous aime ; et, dans ce commerce si honorable pour les deux parties, la gloire est tout entière à vous, qui, du haut rang où vous êtes, descendez à tous les égards de la familiarité, et abaissez l’empereur au personnage d’ami ; plus empereur toutefois que jamais, lorsque vous mettez l’ami à la place de l’empereur. En effet, la fortune des princes ne pouvant se passer de nombreuses amitiés, le chef-d’œuvre de leur sagesse est de se faire des amis. Puissent ces principes vous plaire toujours ! puissiez-vous, parmi vos autres vertus, conserver surtout l’amitié, et ne vous laisser jamais persuader qu’il y ait pour un prince autre chose de bas que la haine ! Si rien au monde n’est plus doux que d’être aimé, aimer est un plaisir non moins doux : vous jouissez si pleinement de ce double bonheur, que, tout en aimant avec une ardeur extrême, vous êtes encore plus ardemment aimé ; d’abord parce qu’il est plus facile de chérir une seule personne que plusieurs ; ensuite parce que vous avez de si grands moyens de bien mériter de vos amis, qu’il est impossible, à moins de les supposer ingrats, que leur tendresse ne soit pas la plus vive.

LXXXVI- Il n’est pas hors de propos de rappeler quelle violence vous vous êtes faite pour épargner à un ami le chagrin d’un refus. Vous avez congédié malgré vous, avec tristesse, et comme si vous ne pouviez le retenir, un homme vertueux et que vous chérissiez, avec quelle tendresse ? vous l’avez compris à la douleur qui déchira, qui brisa votre âme, au moment où vous cédâtes, vaincu par ses prières. Ainsi, ce que le monde n’avait pas encore vu, le prince et l’ami du prince ayant deux volontés contraires, il a été fait selon la volonté de l’ami. Action mémorable, et digne de l’histoire ! choisir un préfet du prétoire, non parmi les hommes qui s’imposent, mais parmi ceux qui se refusent ! après l’avoir choisi, le rendre à ce loisir qu’il aime avec obstination ; et, tout occupé vous-même des soins infinis de l’empire, n’envier à personne la gloire de la retraite ! Nous comprenons, César, combien nous vous sommes redevables pour votre vie, toute d’action, de labeur et de veilles, puisque le repos est demandé et reçu de vous comme le premier des biens. Que n’ai je pas ouï dire de l’émotion profonde que vous avez ressentie en accompagnant votre ami à son départ ? Car vous l’avez accompagné, César ; et vous n’avez pu vous empêcher de le serrer dans vos bras et de lui donner, sur le rivage, un baiser d’adieu. Le prince est resté debout sur la plage ; et, de cet observatoire de l’amitié, il a imploré pour son ami une mer favorable et un prompt retour, si toutefois il voulait revenir ; il n’a pu le voir s’éloigner, sans le suivre longtemps de ses vœux, de ses larmes. Je ne parle pas de vos libéralités : quels dons pourraient valoir ce tendre intérêt d’un prince, et cette résignation par laquelle vous avez mérité que votre ami se reprochât la force, j’ai presque dit la dureté de son âme ? Je ne doute pas qu’il n’ait délibéré en lui-même s’il ne retournerait point la proue vers la terre ; et il l’aurait fait, s’il n’y avait pas un bonheur plus doux peut-être que d’habiter avec le prince, celui de regretter un prince qui nous regrette. Il jouit donc tout à la fois du plus beau fruit de son élévation, et de la gloire plus belle encore d’y avoir renoncé ; et vous, César, votre condescendance vous aura mis à l’abri du soupçon de retenir jamais personne contre son gré.

LXXXVII- Il convenait à un prince citoyen, au père de la patrie, de n’imposer aucune contrainte, et de se souvenir toujours qu’on ne peut donner à qui que ce soit un pouvoir si grand, que la douceur de la liberté ne soit plus grande encore. Vous êtes digne, César, de confier les emplois à qui désire les quitter ; d’accorder, avec regret sans doute, mais d’accorder pourtant, la retraite à qui la demande ; de ne pas vous croire abandonné d’un ami, parce qu’il implore de vous le repos ; enfin de trouver toujours des hommes à enlever et à rendre à la vie privée. Et vous aussi, vous, que notre père commun daigne honorer de ses regards familiers, entretenez religieusement la bonne opinion qu’il a prise de vous ; cette tâche est la vôtre ; car le prince ayant une fois prouvé qu’il sait beaucoup aimer, il est exempt de reproche envers ceux qu’il n’aimerait pas autant. Quant à lui, qui pourrait le chérir médiocrement, lorsque en amitié, au lieu de prescrire des lois, il en reçoit ? L’un veut être aimé présent, l’autre absent : que chacun d’eux soit aimé comme il le préfère ! ni la présence n’attirera le dégoût du prince, ni l’absence son oubli. On garde auprès de lui la place qu’on a une fois méritée ; et ses yeux oublieraient plutôt les traits d’un absent, que son cœur ne cesserait de l’aimer.

LXXXVIII- La plupart des princes étaient à la fois les maîtres des citoyens et les esclaves de leurs affranchis : ils se gouvernaient par les conseils, par les caprices de ces hommes ; ils n’entendaient, ne parlaient que par eux ; c’était par leur entremise, ou plutôt c’était à eux que l’on demandait les prétures, les sacerdoces, les consulats. Vous, César, vous marquez à vos affranchis beaucoup de considération, mais comme à des affranchis ; et vous croyez que c’est pour eux assez d’honneur, s’ils sont réputés gens probes et de bonne conduite. Vous savez en effet que rien ne témoigne plus hautement contre la grandeur des princes, que la grandeur des affranchis. Et d’abord vous n’employez que ceux qui se sont acquis votre estime, ou celle de votre père, ou celle de nos meilleurs princes ; et ceux-là mêmes, vous les formez dès le premier jour, vous les formez tous les jours, à se mesurer, non sur votre fortune, mais sur la leur : aussi sont-ils d’autant plus dignes de tous nos égards, que rien ne nous force à leur en prodiguer. Est-ce pour de justes motifs que le sénat et le peuple romain vous ont décerné le surnom de Très Bon ? ce titre était facile à trouver, j’en conviens ; il est vulgaire, et cependant il est nouveau. La preuve que nul jusqu’ici ne l’avait mérité, c’est qu’il venait de lui-même à la pensée, si quelqu’un en eût été digne. Fallait-il préférer le nom d’Heureux ? c’est l’éloge de la fortune, et non des mœurs : de Grand ? il s’y attache plus d’envie que d’éclat. L’adoption d’un très bon prince vous a donné le nom de ce prince ; l’adoption du sénat, celui de Très Bon. Ce dernier vous est aussi propre que le nom paternel ; et l’on ne vous désigne pas plus clairement et plus spécialement en vous appelant Trajan, qu’en vous nommant le Très Bon. Ainsi la frugalité désignait jadis les Pisons, la sagesse les Lélius, la piété les Métellus : or ces vertus, votre seul nom les embrasse toutes ; et l’on ne peut être tenu pour très bon, si l’on ne surpasse les meilleurs en tout genre, par l’endroit même où chacun d’eux excelle. C’est donc avec raison que ce titre a été ajouté, comme plus grand, à tous vos titres. Car c’est un moindre mérite d’être empereur, et César, et Auguste, que d’être meilleur que tous les empereurs, tous les Césars, tous les Augustes. Aussi le père des hommes et des dieux est-il révéré comme très bon d’abord, ensuite comme très grand ; rapprochement glorieux pour vous, de qui la bonté n’éclate pas moins vivement que la grandeur. Vous avez mérité un nom qui ne peut passer à un autre sans paraître emprunté dans un bon prince, faux dans un mauvais. Dussent tous les empereurs s’en décorer par la suite, toujours cependant il sera reconnu comme vôtre. De même en effet que le nom d’Auguste nous rappelle le premier auquel il fut consacré, de même ce titre de Très Bon ne reviendra jamais, sans vous à la mémoire des hommes ; et, autant de fois que nos neveux seront obligés de nommer un prince Très Bon, autant de fois ils se souviendront qui mérita d’être ainsi appelé.

LXXXIX- Quel contentement vous goûtez aujourd’hui, divin Nerva, en voyant celui que vous avez adopté comme très bon, l’être en effet, et en recevoir le nom ! Combien vous vous réjouissez de ce que, comparé à votre fils, c’est vous qui êtes vaincu ! car si quelque chose manifeste surtout la grandeur de votre âme, c’est que, très bon vous-mê ;me, vous n’ayez pas craint de choisir un fils encore meilleur. Et vous, Trajan, père du héros que je loue, vous dont la place, si elle n’est pas dans le ciel, est si près néanmoins du céleste séjour, avec quel plaisir ineffable vous voyez votre ancien tribun, votre ancien soldat, devenu maintenant un si grand empereur, un si grand prince ! avec quelle vivacité pleine d’amitié vous et son père adoptif disputez s’il est plus beau d’avoir engendré que choisi un tel fils ! Applaudissez-vous tous deux, grands bienfaiteurs de la république, de lui avoir fait cet inestimable présent. Quoique la vertu d’un fils ait donné à l’un de vous les décorations triomphales, à l’autre l’apothéose, votre gloire n’est pas moindre, honorés à cause d’un fils, que si vous aviez mérité ces honneurs par vous-mêmes.

XC- Je sais, pères conscrits, que tous les citoyens, et principalement les consuls, doivent se croire liés par les bienfaits plutôt comme membres de l’Etat que comme particuliers. Car si les injustices publiques sont une cause plus légitime et plus honorable de haïr les mauvais princes que les offenses personnelles, les bons princes sont aussi plus noblement aimés pour le bien qu’ils font au genre humain, que pour les grâces versées sur quelques hommes. Cependant, comme c’est une coutume établie, que les consuls, après avoir exprimé la reconnaissance publique, témoignent aussi en leur propre nom ce qu’ils doivent au prince, permettez-moi de m’acquitter de ce devoir, non pour moi seulement, mais pour un illustre magistrat, mon collègue Cornutus Tertullus. Pourquoi en effet ne ferais-je pas pour lui des remerciements que je dois également à cause de lui ; surtout quand la bonté de l’empereur a fait à deux amis aussi étroitement liés un présent qui, reçu par un seul, n’en eût pas moins mérité la reconnaissance et de l’un et de l’autre ? Le spoliateur et le bourreau des gens de bien nous avait tous deux frappés dans nos amis, et souvent la foudre avait éclaté près de nous. Nous faisions gloire des mêmes amitiés, nous pleurions les mêmes pertes ; les craintes et les douleurs nous étaient communes alors, comme aujourd’hui l’espérance et la joie. Le divin Nerva, honorant nos périls, si ce n’est notre mérite, avait daigné songer à notre élévation, parce que c’était encore un signe du changement des temps, que la prospérité des hommes dont le premier vœu avait été jusqu’alors d’être oubliés du prince.

XCI- Nous n’avions pas encore achevé deux années dans un office laborieux et important, lorsque vous, le meilleur des princes et le plus vaillant des empereurs, vous nous avez offert le consulat, afin qu’un si grand honneur reçût de cette promptitude même un lustre nouveau tant vous différez de ces princes qui, pour faire valoir leurs bienfaits, les mettaient au prix de mille difficultés, et croyaient les honneurs plus agréables à recevoir, si le désespoir de les obtenir, l’ennui de les attendre, et des retardements semblables à un refus, y attachaient d’abord une sorte de flétrissure et d’humiliation ! La bienséance ne nous permet pas de redire les éloges dont vous nous avez comblés l’un et l’autre, ni comment vous nous avez égalés, pour notre amour du bien, pour notre amour de la république, aux illustres consuls des temps passés. Etait-ce ou non avec justice ? nous n’oserions le décider : le respect défend de contester une chose affirmée par vous ; et notre modestie souffrirait de reconnaître pour nous-mêmes un si magnifique témoignage. Vous toutefois, César, vous êtes digne de faire des consuls auxquels vous puissiez le rendre. Pardonnez-nous si, parmi tous vos bienfaits, le plus agréable à nos yeux, c’est qu’il vous ait plu que nous fussions encore une fois collègues. Ainsi le demandaient notre tendresse mutuelle, la conformité de nos habitudes, l’accord parfait de nos vues ; accord dont la force est telle, que la ressemblance de nos mœurs diminue la gloire de notre union, et qu’il serait aussi étonnant de voir l’un de nous en opposition avec son collègue, que de le voir opposé à lui-même. Ce n’est donc pas un sentiment éphémère et subit qui fait que nous nous réjouissons du consulat l’un de l’autre, comme si c’était pour chacun de nous un consulat de plus ; il y a pourtant cette différence, que ceux qui redeviennent consuls après l’avoir été sont honorés deux fois, mais en des temps divers ; tandis que nous recevons, que nous exerçons deux consulats en même temps, et que chacun de nous, étant consul dans son ami, l’est une première et une seconde fois tout ensemble.

XCII- Faveur non moins signalée ! nous étions préfets du trésor, et c’est avant de nous donner un successeur que vous nous avez donné le consulat. Un honneur s’est accru d’un honneur nouveau : notre dignité n’a pas été continuée seulement, mais doublée ; et un pouvoir a prévenu la fin de l’autre, comme si c’eût été peu qu’il la suivît. Vous avez compté assez fermement sur notre intégrité, pour ne pas craindre de manquer à votre amour de l’ordre, en ne nous laissant point dans la condition privée après l’exercice d’une charge importante. Que dirai-je de ce que vous avez placé notre consulat dans la même année que le vôtre ? Ainsi nous serons inscrits sur la même page que vous parmi les consuls, et nos noms seront ajoutés aux fastes, à la suite de votre nom. Vous avez daigné présider à nos comices, nous dicter la sainte formule du serment. Nous avons été créés consuls par votre choix, déclarés consuls par votre bouche, afin que, après avoir été notre appui dans le sénat en soutenant notre brigue, vous le fussiez encore au champ de Mars en proclamant nos honneurs. Et quand je pense que vous nous avez assigné précisément le mois embelli par votre naissance, combien je trouve honorable pour nous d’avoir à célébrer par un édit et par des jeux publics ce jour trois fois heureux qui ôta un prince détestable, en donna un très bon, en vit naître un meilleur ! C’est donc nous que recevra sous vos yeux un char plus auguste que dans les fêtes ordinaires ; c’est nous qui, à travers mille cris de favorable augure, et un concert de vœux offerts pour vous et animés par votre présence, nous avancerons pleins d’allégresse, et incertains de quel côté arrivent à nos oreilles les plus vives acclamations.

XCIII- Mais voici le plus beau de tous les éloges : vous permettez à ceux que vous faites consuls d’être consuls en effet. Aucun danger ne les menace, et la crainte du prince ne vient point affaiblir et abattre en eux les sentiments consulaires. Nous n’entendrons aucune parole que nous voulussions ne pas entendre ; nous n’aurons à rendre aucune décision commandée. Le consulat jouit et jouira toujours du respect qui lui est dû, et l’autorité pour nous ne sera pas un péril. Si cette haute dignité souffrait quelque abaissement, ce serait notre faute, et non pas celle du siècle ; car il ne tient pas au prince que les consuls ne soient aujourd’hui ce qu’ils étaient avant qu’il y eût des princes. De quel prix assez grand notre reconnaissance payera-t-elle vos bienfaits ? nous n’en avons qu’un seul à vous offrir : c’est de n’oublier jamais que nous fûmes consuls, et que nous le fûmes par vous ; c’est de penser, c’est de parler comme il sied à des consulaires ; c’est de nous conduire dans la république en hommes qui croient à la république ; c’est de ne la priver ni de nos conseils ni de nos services ; de regarder le consulat, non comme le terme et la fin de nos travaux, mais comme un lien qui nous engage de plus en plus envers la patrie, et d’acquitter en zèle et en dévouement ce que nous recevons en respect et en considération.

XCIV- Je finis mon discours en invoquant, à titre de consul et au nom du genre humain, les dieux protecteurs et gardiens de cet empire. C’est toi surtout que j’implore, Jupiter Capitolin : daigne regarder avec faveur tes propres dons, et ajoute à de si grands présents le bienfait de la durée ! Tu as entendu ce que nous souhaitions à un mauvais prince ; entends ce que nous désirons pour un prince tout différent. Nous ne te fatiguons point par la multitude de nos vœux. Ce n’est ni la paix, ni la concorde, ni la sécurité, ni les richesses ou les honneurs, que nous te demandons : un vœu simple et unique, où sont compris tous les autres, s’échappe de tous les cœurs ; ce vœu, c’est le salut du prince. Et nous ne t’imposons pas une tâche nouvelle : tu l’as pris sous ta garde puissante, dès le moment où tu l’as sauvé de la fureur d’un brigand insatiable de meurtres. Non, ce n’est pas sans ton appui que lorsque toutes les hauteurs étaient foudroyées, l’homme qui était placé le plus haut est demeuré sans atteinte, oublié par un tyran, lui qui n’a pu l’être par le meilleur des princes. Tu as manifesté ton jugement par des signes éclatants, lorsque, à son départ pour l’armée, tu lui as cédé ton nom et tes honneurs. C’est toi qui, déclarant ta volonté par la bouche de l’empereur, as donné un fils à Nerva, aux Romains un père, à toi-même un grand pontife. Je t’adresse donc, avec une pleine confiance, ces mêmes vœux que César nous ordonne de former pour lui : je te prie d’abord, s’il gouverne la république avec justice et dans l’intérêt général, de le conserver à nos neveux et à nos arrière-neveux ; ensuite, de lui accorder, quand l’heure sera venue, un successeur qui soit né de son sang, qu’il ait formé, qu’il ait rendu semblable au fils de l’adoption ; ou, si les destins s’y opposent, je te conjure de diriger son choix, et de lui montrer quelque citoyen digne aussi d’être adopté dans le Capitole.

XCV- Quant à vous, pères conscrits, vos titres à ma reconnaissance sont consignés jusque dans les actes publics. Vous avez tous rendu témoignage à la paix de mon tribunat, à l’équité de ma préture ; et, chaque fois que vous m’avez enjoint de consacrer les fruits de mes études à la défense des alliés, j’ai reçu de vous le plus précieux des éloges, celui de la fermeté. Dernièrement encore vous avez ratifié le choix qui m’a désigné consul, avec de telles acclamations, que j’éprouve le besoin de faire sans cesse de nouveaux efforts pour justifier votre estime, pour la conserver, pour l’accroître de jour en jour ; car je sais que l’on ne connaît jamais mieux si un honneur fut mérité, que lorsqu’il est obtenu. Vous, pères conscrits, recevez avec faveur, avec confiance, l’engagement que je prends. S’il est vrai que, soutenu dans un premier essor par le plus insidieux des princes, avant qu’il affichât la haine des gens de bien, je me suis arrêté aussitôt que cette haine s’est déclarée ; si, tout en voyant quelle était pour arriver aux honneurs la voie la plus courte, j’ai préféré le chemin le plus long ; si, après avoir été compté, dans des temps malheureux, parmi ceux qui gémissaient et tremblaient, je le suis, dans des jours meilleurs, parmi les cœurs satisfaits et tranquilles ; si enfin j’aime un excellent prince autant que je fus haï d’un tyran détestable : oui, je professerai toujours pour votre dignité une aussi grande vénération que si, au lieu d’être consul et bientôt consulaire, je briguais encore vos suffrages pour le consulat.

  1. Je suis la leçon de Schæfer, déjà indiquée par J. Lipse : dignosque nos illis (sc. bonis) usu probemus. Les trois manuscrits de la bibliothèque du roi portent illius usu.