Par fil spécial (Baillon)/20

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F. Rieder et Cie, éditeurs (p. 199-206).

AU X… 23-75



Singulier personnage ! Il se tient debout sur un pied, certains de ses organes dans une boîte au haut du mur, ses deux sonnettes dehors, toutes nues. Sa bouche qui vous parle pend au bout d’un fil et ressemble à une oreille. Par contre, son oreille est une bouche, une bouche toujours ouverte pour qu’on y fourre la sienne, comme dans celle d’une maîtresse qui aimerait cela.

Un poète moderne écrirait là-dessus de belles choses. Mais zut ! les sonnettes marchent trop : entre cinq heures et minuit, elles énervent.

Les jours de Grand Prix.

Voix quelconque :

— Allô ! Le X… 23-75 ?

— Oui, Monsieur.

— Je suis un abonné. Voulez-vous me dire qui a gagné la troisième course ?

— J’ai autre chose à faire.

Le récepteur qui se raccroche :

— Kling !

…Deuxième voix :

— Le X… 23-75 ? Je suis un abonné : voulez-vous me dire…

— Kling !

…Troisième… Cinquième… Dixième voix :

— Allô ! Je suis un…

— Kling !

…NMe voix, si jolie qu’on croit en respirer l’haleine :

— Je suis une abonnée, Monsieur. Vous seriez bien aimable de me dire…

— Certainement, Madame. Je cherche l’épreuve… Voici : Mameluck premier à 4/1.

— Merci, Monsieur.

— …monté par Mac Ferlane ; Gipsy deuxième à 7/2 ; troisième Roultabosse… Allô ! je n’ai pas fini. Le terrain était bon, quoique un peu mou… Voulez-vous les autres courses ? Non ? Les pronostics pour demain ?

— Merci, Monsieur. Vous êtes trop aimable !

— À votre service, Madame !

…Aussitôt après, une voix qui se veut fine :

— Allô ! Je suis une abonnée, m’sieur !

— Ah ! non. Ça ne prend pas, mon petit. Kling !

Les jours de Générales.

La voix fiévreuse de M. Galerville :

— C’est vous, mon cher ? Écoutez donc : faites sauter mon compte rendu. La Générale est remise.

…Quelquefois :

— C’est vous, mon cher ? Avez-vous reçu mon compte rendu ?

— Oui.

— Écoutez donc ! Mme Sylvia n’a pas joué. Mme Blanchette la remplace.

— Ah ! bon. Faut-il modifier votre texte ?

— Non, non… Rien que le nom.

Les jours de Crise Ministérielle.

Dix fois à l’heure, des voix de toutes odeurs :

— Allô ! Votre rédacteur politique est-il là ?

…Voix impatientes :

— Allô ! Monsieur Dufour ? Monsieur Siburd ?

— Demandez la Direction.

— J’en viens. On ne répond pas…

— C’est qu’ils sont absents, Monsieur.

— Ah ! sapristi de sapristi…

Le nouveau Ministère se présente :

— Mmmonsieur !… Pou-pouvez-vvvous mme dire sssi Mmmonsieur le mi-ministre a dddéjà poprononcé sa dé-dé-déclararation mmmi-ministérielle ?

— Il attend vos leçons, M’sieur.

Les jours de football.

Voix haïes entre toutes. Deux par minutes :

— Voulez-vous prendre note : résultats du match de…

— Match ! À la rédaction sportive.

— Occupé, Monsieur.

— Tant pis !… Kling !

Au hasard des jours.

La voix sympathique de M. Sinet :

— Allô ! mon cher ! Je relis le canard. J’ai fait une gaffe…

— C’est arrangé, mon cher.

…Une voix qui fait du zèle :

— Allô ! Le X…23-75 ? Il y a un incendie. Vous devriez envoyer quelqu’un !

— Bon ! bon ! Avisez les pompiers… Kling !

… Une voix de maman :

— Allô ! Monsieur. Mon fils a fait une bêtise. Je vous en prie, ne citez pas son nom.

— J’y veillerai.

— Et si… Enfin, on m’a dit… S’il faut payer quelque chose…

— Jamais, entre cinq heures et minuit, Madame.

… La voix d’un journaliste d’une autre boîte.

— Allô ! L’UPRÈME ? Qui est là ?

— Le secrétaire, Monsieur.

— J’entends. Mais qui, cher confrère ?

— Le secrétaire, Monsieur.

— Voyons, cher confrère, vous allez bien me dire votre nom.

— Le secrétaire, Monsieur.

… Une voix qui se trompe d’adresse :

— La maison Henriette-Henriette ?

Ma voix de croque-mort.

— Non, Madame.

— Oh !

… La voix parfumée :

— Est-il vrai que l’on a découvert un crime ?

— Oui, Madame. Épouvantable ! Figurez-vous…

Un long récit.

Un jour où il aurait fallu se taire.

Une mitrailleuse à mots :

— Qui v’s a permis ? V’f't’d'dans ! V’s apprendrez, moi ! Trahir les s’crets d’l’État Majorrrrr ! Ranquet, le Don Juan, est en congé :

Voix de femme :

— Monsieur Ranquet est-il là ?

— Non, Madame. Il est en reportage.

… Deuxième voix de femme :

— Monsieur Ranquet, s’il vous plaît.

— En reportage, Madame.

… Troisième voix de femme…

On juge un assassin de marque.

— Allô ! Je suis un abonné… Pouvez-vous me dire…

— Kling !

Comme pour le Grand Prix. Y compris la voix parfumée :

— Allô, cher Monsieur. Où en est-on ?

— Toujours rien, Madame. Le jury délibère… Je vous appellerai.

— Ça, c’est gentil. Le 26-09, n’est-ce pas ?

… De quart en quart d’heure, Cédron qui suit les débats :

— Patiente, vieux ; ce que ça dure !

… Puis, tout à coup :

— Ça y est. Mets un gros titre.

— À mort ?

— Oui. Ce qu’on nous a fait poireauter !

— N’a-t-il rien dit ?

— Si : « Je suis innocent ». Comme toujours.

… Le temps de couper :

— Mademoiselle, le 26-09, s’il vous plaît.

La scie quotidienne.

Je commence mon travail. Voix connue :

— Écoutez donc ! On a laissé une coquille. Je ne la retrouve pas. Vous corrigerez, n’est-ce pas ?

Ça, c’est M. Dufour qui aime qu’on épluche son canard, d’une édition à l’autre.

… Au milieu de la soirée, un gros « Allô ! » de Jean Lhair :

— Mon vieux, j’ai comme qui dirait une petite information. Tu prends note !

— C’est que je suis très occupé. Demande un sténographe.

— Ils sont si bêtes.

— Un petit bleu.

— Je suis en pantoufles ; tu m’obliges à sortir ; trois lignes, voyons…

— Allons, vas-y .................... .................... Hé ! mais dis donc ! Tes trois lignes, j’en ai quatre feuillets !

— Je finis. Plus que cinq lignes.

… Une demi-heure après :

— Mon vieux ! J’ai comme qui dirait une petite information…

… En plein coup de feu, pour notre dernière forme. Voix sèche.

— Dites-moi ! Ma montre s’est arrêtée. Quelle heure est-il ?

Ça, c’est M. Siburd dont la montre tend à s’arrêter quelques instants avant le minuit-départ du secrétaire.

… Et, depuis quelque temps, à ce minuit, la voix dont l’haleine est si fraîche :

— Allô ! C’est toi ? Je suis à la brasserie en face.

— J’arrive !!