Par mer et par terre : le batard/II

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CHAPITRE II

DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QU’EN CE MONDE
TOUT N’EST QU’HEUR ET MALHEUR.


Après avoir visité Lausanne, capitale du canton de Vaud, et avoir séjourné une dizaine de jours dans cette ville, nos voyageurs avaient résolu de se rendre à Vevey, que d’abord ils avaient laissée derrière eux sans y entrer, ne la supposant point digne de leur intérêt.

Plusieurs motifs les engageaient à retourner sur leurs pas : d’abord on leur avait fort vanté les sites pittoresques qui entourent cette ville, et la position même de Vevey, située au pied du mont Jorat, à l’embouchure de la Vevayse, mince et très-petite rivière qui se précipite comme un torrent furieux dans le lac Léman, ou lac de Genève, comme on le nomme à tort en France ; en effet, Genève n’est pas située sur le lac Léman, mais bien sur le Rhône, après sa sortie du lac, près de son confluent avec l’Arve.

Nous avons dit que nos voyageurs avaient deux motifs principaux pour retourner sur leurs pas ; nous avons fait connaître le premier. Le second était bien plus attrayant : il s’agissait d’assister à l’Abbaye, ou fête des vignerons, qui devait se célébrer le lendemain à Vevey.

Cette fête, très-ancienne, et qui paraît entée sur les processions — pantomimes ou théories — des Grecs, rappelle jusqu’à un certain point les Bacchanales ; elle est fort curieuse, et attire un grand concours de monde et surtout de voyageurs, car elle ne se renouvelle pas à époques fixes, mais seulement à de longs intervalles.

Quelques auteurs font remonter l’origine de cette fête à la plus haute antiquité, l’attribuant à une imitation des fêtes que les Athéniens célébraient, chaque année, en l’honneur de Cérès et de Bacchus, sous le nom de fêtes aloennes ; mais son origine probable est plutôt la suivante :

Au moyen-âge, les moines des couvents de Haut-Cret et de Haute-Rive achevèrent, dit-on, de défricher complétement les pentes rocailleuses et chaudes de la Vaux, aujourd’hui couvertes de riches et célèbres vignobles.

Voulant encourager et récompenser leurs vignerons, ils prirent l’habitude de les rassembler chaque année à Vevey, au temps des vendanges.

Une procession avait lieu alors. On y voyait un singulier mélange de christianisme et de paganisme ; la croix figurait à côté du thyrse ; on chantait des cantiques, des hymnes à Bacchus et des refrains rustiques en patois roman. Les agriculteurs, serfs des deux abbayes, défilaient, portant des instruments aratoires, des emblèmes mythologiques, ou décorés des distinctions dues à leurs travaux et à leurs soins intelligents.

La journée était terminée par un repas frugal, où le vin coulait à flots, et l’on ne manquait pas de servir aux convives l’antique soupe aux fèves, laquelle est encore aujourd’hui le premier plat du banquet.

Il y avait urgence, il ne fallait pas manquer une pareille fête. Olivier avait loué, non sans difficulté, une carriole pour aller à Vevey ; les voyageurs enfilèrent au grand trot d’un cheval montagnard la rue de l’Etraz, sortirent de Lausanne et se lancèrent sur la route de Vevey.

Bien que la distance d’une ville à l’autre soit assez courte, cinq ou six lieues à peine, la carriole louée par Olivier mit près de trois heures pour accomplir ce trajet, à cause des haltes répétées des voyageurs, qui, à chaque site nouveau surgissant devant eux, descendaient pour l’admirer plus à leur aise, de sorte qu’il était près de quatre heures du soir lorsque la carriole arriva enfin à Vevey.

Vevey n’a qu’une médiocre étendue ; sa population ne s’élève pas à plus de quatre ou cinq mille âmes ; la ville est admirablement située, et comme l’a si poétiquement dit Victor Hugo : « C’est une petite jolie ville blanche et propre, chauffée par les pentes méridionales du mont Chardonne comme par des poêles, et abritée par les Alpes comme par un paravent ; j’ai devant moi un ciel d’été, le soleil, des coteaux couverts de vignes mûres, et cette magnifique émeraude du Léman, enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d’argent. »

Le cocher avait conduit tout droit ses voyageurs à l’auberge des Trois-Couronnes ; bien entendu, que cette auberge s’intitulait hôtel ; elle l’est devenue plus tard, dit-on.

À ce propos, nous constaterons qu’à l’époque où se passe notre histoire, les touristes étaient rares ; les Anglais atteints du spleen n’avaient pas inventé la Suisse, ils n’en connaissaient pas encore le chemin, et par conséquent ils n’avaient point eu l’occasion de corrompre les hôteliers, comme ils ne le firent que trop quelques années plus tard.

Partout, on était certain d’être bien accueilli, bien servi et surtout de ne pas être écorché vif comme on l’est aujourd’hui.

Malgré l’affluence des voyageurs amenés par la fête du lendemain, l’hôtelier donna, à un prix comparativement raisonnable, un appartement assez confortablement meublé à Olivier.

Les bagages transportés dans cet appartement, le cocher payé et renvoyé, nos touristes se firent servir, et, comme leur longue promenade avait excité leur appétit, ils mangèrent fort et ferme, comme des gens affamés : rien de tel que l’air des montagnes pour aiguiser les dents, même à ceux qui, d’ordinaire, ne font qu’effleurer les plats. Le diner fut très-gai, comme toujours ; il se prolongea même assez tard.

Doña Dolorès se sentait un peu fatiguée ; elle se retira dans sa chambre à coucher.

Olivier et M. Maraval restèrent dans la salle à manger commune, pour mettre en ordre leurs notes de voyage, comme ils le faisaient chaque soir.

Puis, comme le soleil n’était pas couché encore, les deux hommes allumèrent leurs cigares, se prirent par le bras et sortirent pour jeter un coup d’œil sur la ville.

Ils virent en passant les préparatifs faits pour la fête du lendemain et les immenses estrades presque terminées, où, moyennant rétribution, devaient s’asseoir les spectateurs curieux d’assister à leur aise à la cérémonie.

Tout en se promenant un peu au hasard à travers la ville, les deux amis arrivèrent, sans y penser, à l’un de ses plus beaux monuments, l’église Saint-Martin, qui la domine et s’annonce de loin par son clocher élevé.

L’église Saint-Martin est tout simplement une tour carrée, flanquée de quatre délicates tourelles à cul-de-lampe ; on la prendrait pour un donjon féodal.

Cette église, fondée en 1498, fut dédiée à saint Martin de Tours elle porte la croix de Savoie sur sa façade ; de la terrasse où s’élève ce temple, on jouit d’une vue très-étendue et surtout admirablement accidentée.

Après avoir pendant assez longtemps contemplé le magique panorama qui se déroulait sous leurs yeux, les deux touristes pénétrèrent dans l’église.

Ils voulaient visiter les sépultures des deux régicides anglais inhumés dans ce temple.

La première est celle du général Edmund Ludlow, qui fut un des juges de Charles Ier, et la seconde celle de l’amiral Andrew Broughton, qui, en sa qualité de lieutenant civil, lut à ce monarque déchu sa sentence de mort.

Les épitaphes de ces deux hommes célèbres sont significatives : « Sedes æternas lœtus advolavit ! — Il s’est envolé, joyeux, vers les demeures éternelles ! — » dit celle de Ludlow, gravée dans la muraille ; « In Domino obdormivit ! – Il s’est endormi dans le Seigneur ! — » dit celle de Broughton, gravée sur les dalles du sol.

La ville de Vevey osa seule donner un asile aux proscrits, qu’elle ne cessa de protéger tant qu’ils vécurent.

Olivier et M. Maraval sortirent pensifs de l’église Saint-Martin, et se dirigèrent vers leur hôtel ; le hasard les conduisit devant la maison habitée par Ludlow pendant le temps de son séjour à Vovey, et sur la façade de laquelle on avait placé cette magnifique inscription :

Omne solum forti patria est, quia fortis.

Il paraît que, quelques années plus tard, cette inscription fut achetée et emportée par un Anglais.

Pourquoi ?

Était-ce admiration, remords ou honte ?

Tous les trois à la fois peut-être.

Olivier et son ami s’éloignèrent en hochant tristement la tête.

Le lendemain, à l’aube, nos touristes et la ville tout entière furent éveillés par une salve d’artillerie et par les pas tumultueux de populations nombreuses, semblant surgir du sol et se précipitant en désordre vers l’immense théâtre en plein air, qui avait pour décors principaux de magnifiques montagnes, un lac admirable, et pour éclairage un resplendissant soleil d’été.

Le noble drapeau fédéral, rouge à la croix blanche, pavoisait les tours et les clochers.

On le voyait accolé au drapeau cantonal vaudois, vert et blanc, à toutes les fenêtres des rues principales de la ville.

L’amphithéâtre tournait le dos au lac, teinté de son riche azur moiré et faisait face aux coteaux élevés de Corsier, ou plutôt au mont Chardonne, diapré de bois, de pâturages et de chalets. Un soleil éblouissant s’élevait sur les pointes rocheuses d’Aï et de Muyen-les-Jumelles, comme pour rappeler aux assistants que tout plaisir, toute joie ici-bas a son alliage nécessaire de souffrances et d’incommodités.

Les fenêtres, les toits, les voitures, les arbres, les échafaudages regorgeaient de spectateurs palpitants d’attente ; d’autres se pressaient en grand nombre autour des barrières enguirlandées de verdure et décorées de sapins transplantés.

Olivier et M. Maraval bondirent hors de leurs lits, s’habillèrent en toute hâte ; le capitaine se préparait à frapper à la chambre de doña Dolorès, lorsque la porte de cette chambre s’ouvrit, et la jeune femme parut sur le seuil, belle, reposée, souriante et prête à partir.

L’hôtelier des Trois-Couronnes eut l’obligeance de conduire lui-même ses voyageurs aux places que, sur leur ordre, il avait retenues la veille au premier rang de l’estrade, et il les y installa commodément ; puis il les salua et se hâta de se retirer, car il remplissait un rôle dans la cérémonie, étant un des plus riches vignerons du canton.

En regardant autour de lui pour se rendre compte de l’affluence énorme de spectateurs qui encombraient les avenues du théâtre de la fête, Olivier tressaillit malgré lui et un sombre pressentiment lui sera subitement le cœur comme dans un étau.

— Seriez-vous indisposé Carlos ! lui demanda doña Dolorès avec inquiétude : vous êtes bien pâle ?

— En effet, mon cher, ajouta M. Maraval, qu’avez-vous donc ?

— Rien, répondit le jeune homme en essayant de sourire, rien absolument, un pincement au cœur ; vous savez que j’y suis sujet, chère Dolorès ; mais maintenant c’est fini, je me sens tout à fait bien.

— Bien vrai, Carlos ?

— Oui, ma chérie, ce n’a été que l’affaire d’un moment.

— Vous auriez dû boire quelque cordial avant de sortir, reprit M. Maraval.

— C’est vrai, ami Jose, mais je n’y ai pas songé, nous étions si pressés de nous rendre ici.

Et l’on parla d’autre chose, de la fête, naturellement.

Ce qui avait causé cette vive émotion au capitaine, c’était qu’en regardant sur les gradins de l’estrade couverts de monde en ce moment, ses yeux étaient tombés et son regard s’était croisé avec le mystérieux inconnu que, plusieurs fois déjà, il avait rencontré pendant son voyage, et qui avait essayé d’obtenir de ses domestiques des renseignements sur lui.

Dès qu’il se sentit remis et complétement maître de lui-même, le jeune homme regarda de nouveau ; mais ce fut en vain qu’il fouilla la foule de son regard : l’inconnu avait disparu, il ne le revit plus ; la place où il l’avait aperçu était occupée par une dame.

Olivier crut avoir été le jouet d’une illusion, et ne s’occupa plus de cet incident, qui bientôt s’effaça de son souvenir.

À sept heures précises, le canon tonna de nouveau.

Un ah ! de satisfaction s’échappa de toutes les poitrines haletantes des spectateurs.

La fête allait commencer.

Nous ne décrirons pas cette fête essentiellement pastorale, et comme la Suisse seule peut en célébrer.

Elle a été décrite par beaucoup d’autres écrivains, après lesquels notre description serait forcément bien pâle ; d’ailleurs, elle nous entraînerait beaucoup trop loin, et elle ne se rattache par aucun point à notre récit.

Nous dirons seulement qu’elle était essentiellement païenne et surtout patriotique : les anciens dieux de l’Olympe, mêlés à ceux des Gaulois ou plutôt des Celtes et aux héros des grandes luttes de l’indépendance suisse, en furent les principaux personnages, ainsi que les vignerons, les agriculteurs et tous les corps de métiers se rapportant à ces deux importantes et nobles professions, dont dépendent essentiellement le bien-être et le bonheur des populations laborieuses.

La fête, commencée à sept heures du matin, se prolongea pendant la journée tout entière.

On mangeait et on buvait sur les estrades sans abandonner ses places.

Enfin un dernier coup de canon annonça la clôture de la fête, que chacun fut libre d’aller continuer chez soi.

La foule s’écoula lentement, paisiblement, et, grâce peut-être à l’absence de la police, sans que l’on eût à regretter le plus léger accident.

Nos trois voyageurs avaient amplement satisfait leur curiosité, mais ils mouraient littéralement de faim. La première chose qu’ils firent fut de demander à manger.

L’hôtelier, en homme intelligent, avait prévu le cas, un superbe souper les attendait, souper auquel ils tirent honneur sans la moindre vergogne.

Le repas terminé, Olivier, laissant M. Maraval s’occuper de son courrier, dit à sa femme de ne pas s’inquiéter de son absence, et sortit dans l’intention de faire une promenade de digestion, tout en fumant un cigare.

La nuit tombait, les rues étaient pleines de bruit et de mouvement.

À peine Olivier eut-il fait quelques pas, qu’il crut s’apercevoir qu’il était suivi à distance par un individu vêtu en paysan, et dont les traits disparaissaient presque entièrement sous l’ombre des larges ailes de son chapeau.

Le capitaine ne s’inquiéta pas, il était bien armé ; d’ailleurs, à cette époque, les malfaiteurs étaient presque inconnus en Suisse ; aujourd’hui même ils sont très-rares.

Le jeune marin supposa d’abord que cet homme était un cicerone qui, le reconnaissant pour étranger, désirait lui offrir ses services et hésitait à l’accoster ; il continua donc tranquillement sa promenade.

Puis une autre pensée lui vint : il pensa que cet homme pourrait bien être l’inconnu mystérieux qu’il avait cru entrevoir le matin, qui se décidait enfin à se faire connaître, et attendait une occasion favorable pour lui expliquer les motifs de son espionnage ; cette idée éveilla sa curiosité il résolut, dans son for intérieur, de faire naître au besoin cette occasion.

Olivier déboucha ainsi, toujours flânant, sur la place du marché, et, tout en jetant un regard de côté pour s’assurer que l’inconnu le suivait encore, il s’arrêta devant la halle au blé, admirant ou feignant d’admirer les colonnes de marbre antique qui soutiennent cet édifice. Il était là depuis quelques instants, se demandant à quel temple romain ces colonnes avaient appartenu jadis, sans trouver naturellement une réponse plausible à cette question, lorsque l’homme qui le suivait depuis l’hôtel s’approcha de lui et le salua respectueusement.

— Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? lui demanda nettement Olivier.

— Monsieur, répondit l’inconnu en français peu vous importe qui je suis, je suppose.

— Vous vous trompez, monsieur ; maintenant je vous reconnais, vous me suivez depuis mon arrivée en Italie.

— C’est vrai, monsieur, mais sans mauvaises intentions contre vous, croyez-le bien.

— Vos intentions ne m’importent guère : je suis, par état, accoutumé à braver des dangers plus grands que ceux que vous me pourriez faire courir ; je tiens seulement à ce que vous sachiez bien que je n’aime pas l’espionnage et encore moins les espions.

— Le mot est dur, monsieur ! fit l’inconnu en se redressant.

– Il est juste ; trouvez-en un autre qui s’applique aussi bien au honteux métier que vous faites près de moi depuis plusieurs mois ; prouvez-moi que je me trompe en me révélant votre nom et me faisant connaître vos intentions.

— Je ne puis, à mon grand regret, vous satisfaire en ce moment, monsieur : je ne m’appartiens pas ; je suis chargé d’une commission importante et surtout pressée pour vous, si vous êtes, comme je le suppose, monsieur, Charles-Olivier Madray.

— Comment savez-vous que je me nomme ainsi ?

— La personne qui m’envoie vers vous m’a dit ces noms. Je suis allé à votre recherche à Lausanne, vous en étiez parti depuis une heure pour Vevey ; je suis revenu, et je suis arrivé une demi-heure après vous. Veuillez me dire si vous êtes bien la personne que je cherche et qui se nomme ainsi ?

— Quand vous me suiviez, ces mois passés, vous ignoriez donc mon nom ?

— Je l’ignorais, monsieur ; on vous avait désigné à moi, sans me rien dire de plus.

— Hum ! tout cela n’est pas clair… Et, au cas où je porterais ces noms ?…

— J’aurais l’honneur de vous remettre une lettre à votre adresse. N’hésitez pas, monsieur, je vous en conjure ; surtout, n’ayez pas défiance de moi. Nul mal ne vous arrivera, je vous en donne ma parole !

— Je suis l’homme que vous cherchez, dit nettement Olivier.

Le capitaine se sentait intéressé, malgré lui, par les manières honnêtes et tristes en même temps de cet inconnu qu’il traitait si rudement. D’ailleurs, il était sur ses gardes.

— Pouvez-vous me prouver que vous êtes bien monsieur Madray ? reprit l’inconnu. Pardonnez, je vous prie, ce que cette demande peut vous sembler avoir d’inconvenant.

— C’est facile, dit Olivier, il fait encore assez clair pour lire : voyez ceci.

Il ouvrit son portefeuille et y prit une lettre dont il montra la suscription à l’inconnu. Celui-ci la lut d’un coup d’œil, et, après s’être respectueusement incliné :

— Voici ce que je suis chargé de vous remettre, dit-il en s’inclinant.

Et à son tour il présenta au capitaine une lettre scellée avec un cachet armorié.

Olivier tressaillit en reconnaissant le cachet ; il ouvrit la lettre d’une main frémissante et la parcourut rapidement des yeux ; puis il pâlit affreusement et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

— J’attends la réponse que vous daignerez me faire, reprit l’inconnu d’une voix pleine de douceur et de tristesse.

Olivier se redressa et passa la main sur son front, moite d’une sueur froide.

— Que faut-il faire ? demanda-t-il au mystérieux messager.

— Me suivre.

— Bien loin ?

— Au château de Hauteville.

— Soit, reprit-il où se trouve ce château !

— À dix minutes de la ville, à peine, en marchant bon pas.

— Je vous avertis, monsieur, que votre déguisement ne me trompe qu’à demi ; je sais reconnaître un Espagnol d’un Français, et un gentilhomme sous une veste de bure.

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Simplement ceci : plusieurs guets-apens m’ont été dressés déjà ; je suis armé et résolu : au premier mouvement suspect, je vous fais sauter la cervelle. Est-ce clair ?

— Très-clair, mais vous avez ma parole, monsieur, répondit l’inconnu en se redressant avec dignité.

— C’est bien ; marchez, je vous suis.

— Venez, alors !

Ils se mirent aussitôt en marche l’un derrière l’autre.

L’inconnu allait en avant.

Ils eurent bientôt laissé la ville derrière eux ; leur allure était rapide ; ils n’échangèrent pas un mot.

Après une dizaine de minutes, l’inconnu se tourna à demi vers Olivier, et, lui indiquant du doigt un superbe manoir féodal du xive siècle, fièrement campé à mi-côte, à une courte distance :

— Nous allons là, dit-il laconiquement.

Olivier inclina la tête sans répondre il marchait étroitement enveloppé dans son manteau, la tête en feu, le cœur tordu par une angoisse terrible.

Cinq minutes plus tard, les deux hommes atteignirent le château.

Les portes étaient ouvertes, des serviteurs attendaient ; ils s’inclinèrent respectueusement et s’écartèrent pour livrer passage, mais sans prononcer une parole.

L’inconnu et Olivier traversèrent une vaste cour, franchirent les degrés d’un double perron de marbre et pénétrèrent dans un large vestibule, éclairé par un fanal tombant du plafond.

Un serviteur vêtu de noir, portant une chaîne d’argent au cou, se tenait dans ce vestibule ; il s’approcha vivement de l’inconnu, et, après l’avoir salué :

Mme la duchesse vous a demandé plusieurs fois, monsieur le comte, dit-il à voix basse ; elle est très-inquiète.

— Y a-t-il du mieux ? demanda l’inconnu sur le même ton.

— Hélas ! non, monsieur le comte ; le médecin perd tout espoir de la sauver. Avez-vous réussi ?

— Oui, le voici.

— Dieu veuille que cette visite apporte quelque soulagement à ma pauvre maîtresse !

L’inconnu ne répondit pas ; l’huissier ouvrit une porte en acajou à double battant.

— Venez, dit-il.

Et il précéda les deux hommes à travers plusieurs pièces somptueusement meublées ; il s’arrêta devant une porte cachée par une lourde portière de velours, et, après l’avoir soulevée :

– Frappez deux coups légers, monsieur le comte, dit-il.

L’inconnu frappa.

La porte s’entr’ouvrait aussitôt.

— C’est moi, le comte de Villa-Hermosa, dit-il la personne me suit.

— Dieu soit loué ! s’écria une voix de femme, il est temps encore !

Le comte fit signe à Olivier de le suivre ; une portière intérieure avait été soulevée ils entrèrent ; derrière eux, la porte se referma sans bruit.

La pièce dans laquelle Olivier avait pénétré, et qu’il inspecta d’un regard rapide, était une chambre à coucher de femme du plus haut monde ; somptueuse, mais dans un complet désordre ; un grand feu brûlait dans une vaste cheminée ; sur les tables, les guéridons, les consoles, des fioles et des flacons de toutes sortes étaient épars ; une lampe, couverte d’un abat-jour, était posée sur une table de nuit, placée au chevet d’un lit, dont les épais rideaux de brocard étaient ouverts.

Sur ce lit gisait, les yeux fermés, une femme pâle comme un suaire, dont la beauté avait dû être remarquable, mais dont la douleur, les ravages des passions et la maladie avaient presque effacé toutes les traces.

En entendant le bruit léger de la porte, elle ouvrit les yeux, et, fixant un regard anxieux sur le comte de Villa-Hermosa :

— L’avez-vous enfin découvert, mon cousin ? demanda-t-elle d’une voix faible comme un souffle.

— Oui, ma cousine, répondit le comte.

— Et il a consenti à vous suivre ? reprit-elle avec un léger tremblement dans la voix.

— Le voici, ma cousine, répondit le comte en étendant le bras vers Olivier, toujours enveloppé dans son manteau, immobile comme une statue au milieu de la chambre.

— Je vous remercie, mon cousin, dit-elle avec un tressaillement nerveux, qui secoua tout son corps sous les couvertures ; laissez-moi un instant seule avec lui, je vous prie.

— J’attendrai derrière cette porte, prêt à vous venir en aide au premier appel.

Un sourire mélancolique erra sur les lèvres décolorées de la malade.

— Je n’ai rien à redouter de personne dans l’état où je suis, dit-elle avec une tristesse résignée, et de lui moins que de tout autre.

— Je me suis mai expliqué, pardonnez-moi, ma cousine ; je faisais allusion seulement à votre maladie. Quel autre danger que celui d’une émotion trop forte pourriez-vous avoir à redouter, dans ce château, entourée de vos parents, de vos amis et de vos serviteurs dévoués ?

— Oui, en effet, je n’avais pas saisi le sens de vos paroles ; ma tête est si faible, hélas ! Eh bien soit, mon cousin, faites comme il vous plaira, et soyez béni pour tout ce que vous avez fait pour moi. Peut-être vous devrai-je une joie suprême avant de mourir !

Le comte de Villa-Hermosa sembla vouloir répondre, mais, après une hésitation de quelques secondes, il se ravisa, s’inclina silencieusement et quitta la chambre.

La malade le suivait anxieusement du regard.

À peine la portière fut-elle retombée derrière lui, que la malade appela avec une animation fébrile :

— Anita ! Pepita !

Deux caméristes, jusque-là à demi cachées sous les plis des rideaux, accoururent vivement.

— Remontez la mèche de cette lampe, enlevez l’abat-jour, s’écria la malade, d’une voix tremblante d’émotion ; allumez les candélabres de la cheminée, j’ai besoin de lumière, je veux voir ! oh ! je veux voir ! Asseyez-moi sur mon lit. Bien, comme cela.

Ces divers ordres furent exécutés en un clin d’œil.

— À présent, sortez ! Que personne n’entre ici sans mon ordre. Quand je sonnerai, mon confesseur viendra, lui seul. Allez ! allez !

Les caméristes sortirent.

Il y eut un court silence ; la malade examinait Olivier avec une attention singulière.

— Approchez, dit-elle enfin d’une voix rauque et tremblante, sans le quitter du regard.

Le jeune homme se découvrit, laissa tomber les plis de son manteau, et fit quelques pas en avant.

— Plus près ! plus près encore ! reprit-elle.

Olivier obéit ; il s’avança jusqu’à deux pas du lit.

— Comme il lui ressemble murmura-t-elle.

Et elle ajouta :

— Me reconnaissez-vous ? Vous êtes venu à mon appel, merci.

Elle sembla attendre une réponse ; Olivier demeura froid et silencieux,

— Vous ne me reconnaissez pas ? murmura-t-elle doucement.

— Non madame, répondit enfin le jeune homme avec un accent glacé.

— C’est vrai, je suis bien changée, fit-elle avec amertume ; je suis doña Mercedès de Tormenar, duchesse de Rosvego.

— Je n’ai pas l’honneur de connaitre madame la duchesse de Rosvego.

— Pauvre enfant ! murmura-t-elle, et elle ajouta d’une voix douce comme une caresse : Carlos, je suis ta mère !

Olivier secoua tristement la tête.

— Hélas ! madame, dit-il, je n’ai jamais eu de mère.

— Olivier ! s’écria-t-elle avec désespoir ; quel blasphème as-tu proféré ? Tu ne m’as pas comprise ! Je suis ta mère, te dis-je ! On ne ment pas à sa dernière heure ! Regarde-moi, je vais mourir… J’ai voulu te voir à mes derniers moments…

— Vous vous trompez, madame ; je n’ai jamais eu de mère ; je ne vous connais pas, répondit-il froidement.

En entendant ces paroles, la malade frissonna, son visage prit une teinte terreuse, son regard devint rouge, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et elle serra les mains contre sa poitrine avec une indicible expression de souffrance.

— Ah ! fit-elle avec un ricanement douloureux, tu me renies, toi aussi ? Oh ! tu es bien son fils à lui ! fils implacable et cruel comme il est lui-même ! race fauve au cœur de tigre ! Rien ne pourra-t-il donc te toucher ? resteras-tu sans pitié devant ta mère mourante, qui s’humilie et t’implore ?

— Je n’ai pas de mère, madame.

— Toujours cette parole ironique et cruelle ! s’écria-t-elle en se tordant les bras avec désespoir.

— Toujours, madame, parce que je dis vrai. Pourquoi me contraignez-vous de vous raconter ma lamentable histoire, moi qui ne vous connais pas ? Qui est le plus cruel, de vous ou de moi ? D’ailleurs, qui vous prouve que je suis votre fils ? À peine au monde, j’ai été jeté, enfant maudit, aux Enfants-Trouvés, avec cette honteuse étiquette : « Père et mère inconnus » ; j’ai constamment vécu seul, délaissé, méprisé, rejeté de tous, et, ce qui est horrible, poursuivi dans l’ombre, moi faible et sans défense, par une haine mystérieuse et implacable ! Quatre fois une femme a tenté de me faire assassiner, sans autre raison que celle-ci : Je la gênais… Comprenez-vous cela, madame ? Moi, pauvre vermisseau perdu dans la fange des rues, je gênais une haute et puissante dame ! Ma mort lui était nécessaire, il la lui fallait pour la rassurer…

— Pardon ! oh ! pardon, Olivier s’écria-t-elle avec des sanglots déchirants.

— Quelle était cette femme ? continua-t-il froidement, je n’ai pas voulu le savoir : j’ai craint d’être obligé de la maudire madame, cette mère dénaturée, qui, non contente de m’avoir tout ravi, nom, fortune, patrie, bonheur, paie des assassins pour me tuer ! C’est épouvantable, n’est-ce pas ? Je ne la connais pas, je ne veux pas la connaître. Vous voyez bien que vous vous êtes trompée, madame, et que vous n’êtes pas ma mère !

— Accable-moi, Olivier ! je suis une malheureuse ! s’écria-t-elle presque en délire ; tes reproches retombent sur mon cœur et le brûlent. J’ai été coupable, bien coupable ; mais je me repens j’ai horreur de ma conduite envers toi ! Ne sois pas implacable prends pitié de ma douleur, de mon désespoir ! J’étais folle ! Je ne m’appartenais pas ! Pardon ! oh ! pardon ! je suis ta mère, et je vais mourir !

— Non, madame, cela n’est pas, cela ne saurait être ! Vous n’êtes pas ma mère ; de quel droit revendiquez-vous près de moi ce titre sacré entre tous et qui ne peut vous appartenir ? Sachez-le, madame, on n’est pas mère parce que, dans l’entraînement d’une passion amoureuse, en faisant litière de tous ses devoirs on a sans y songer, contre sa volonté, mis au monde une malheureuse créature dont on a honte, et qu’on voudrait étouffer en naissant pour cacher sa faute ! Il ne suffit pas, après avoir abandonné cet enfant, sans prendre de lui le moindre souci pendant de longues années, lorsque la passion est éteinte, que la désillusion est venue et que la mort se penche à votre chevet, il ne suffit pas de se dire : J’ai été coupable, j’ai été lâche ; pour ne pas gêner mes plaisirs, j’ai fait le malheur de mon enfant. Tout cela est vrai, mais qu’importe ? il n’a pas de comptes à me demander, je n’en ai pas à lui rendre, je me repens aujourd’hui ; pour que Dieu me pardonne, il me faut le pardon de mon fils ; je l’exigerait, ne suis-je pas sa mère ! Eh bien ! non ! madame ; ce n’est pas vrai ! Ce serait un étrange calcul celui qui ordonnerait à la victime de faire grâce à son bourreau ! La maternité, telle que Dieu l’a faite et la comprend, est toute d’amour et de dévouement ; une mère se doit à son enfant sans réserve ; elle ne peut le priver ni de ses caresses, ni de ses joies ; il lui est donné pour qu’elle le protège, le défende, et lui donne sa vie au besoin ! Cette loi est générale et obéie par toutes les créatures, même les plus féroces en apparence. Essayez de ravir son petit à une lionne, vous verrez jusqu’où elle poussera l’amour maternel : elle se fera tuer en le défendant, et, mourante, elle essaiera encore de faire un dernier rempart de son corps à cette faible créature qu’elle a été impuissante à sauver. Les animaux adorent tous leurs enfants, madame. Seules les femmes, ces êtres charmants, plus cruels que les tigres, abandonnent les leurs, les tuent elles-mêmes, ou bien, si le cœur leur manque, elles essaient de les faire tuer par d’autres.

— Oh ! Olivier ! s’écria-t-elle haletante, en joignant les mains avec prière.

— Donc, brisons là, madame, reprit-il toujours froid et railleur. Si j’étais assez malheureux pour que vous fussiez ma mère, je vous maudirais, car je vous devrais cette vie de honte et de misère qui n’a été pour moi qu’une longue souffrance.

— Eh bien ! soit, s’écria-t-elle d’une voix brisée et à demi folle de douleur, tu ne le veux pas ; c’est bien ! Je ne suis pas ta mère, je suis une pauvre femme bien malheureuse qui va mourir désespérée si une parole consolante ne tombe pas de tes lèvres ! Dis-moi quatre mots seulement ; tu le vois, je ne suis pas exigeante je ne te demande que quatre mots ; ils me rendront l’espérance qui m’abandonne et m’ouvriront le ciel. L’épouvante me glace ! À cette heure suprême, j’ai peur ! Oh ! je t’en supplie, dis-moi, cela te coûtera si peu, Olivier, dis-moi, mon enfant, dis-moi : Madame, je vous bénis ! et je mourrai heureuse en te bénissant, moi aussi !

Olivier détourna la tête sans répondre.

— Oh ! s’écria-t-elle en joignant les mains, et les yeux pleins de larmes, resteras-tu sourd à ma prière ?

— Je n’ai ni le droit de vous bénir, ni celui de vous maudire, madame, répondit-il enfin avec un accent glacé ; je ne suis pas votre fils, je ne vous connais pas !

— Ah ! s’écria-t-elle avec désespoir, il est implacable !

Et, poussant un horrible cri d’agonie, elle retomba sans mouvement sur le lit.

Le comte se précipita dans la chambre.

— Malheureux ! s’écria-t-il d’un air menaçant, en s’élançant vers Olivier, qu’avez-vous fait ?

— Mon devoir, monsieur ! s’écria le jeune homme d’une voix ferme, mais triste. Passage ! C’est à Dieu seul que je dois compte de ma conduite !

Et il sortit la tête haute, sans que personne essayât de s’y opposer.

Il était en proie à une surexcitation extrême, ses tempes battaient, il avait des bourdonnements dans les oreilles, des flammes sinistres traversaient son regard ; il courait éperdu à travers la campagne.

— Comment réussit-il à regagner son auberge ? il lui aurait été impossible de le dire ou même de s’en rendre compte.

M. Maraval, inquiet de son absence, veillait en l’attendant.

Le jeune homme était si pâle, si défait quand il entra, que don Jose fut effrayé en le voyant.

— D’où venez-vous, mon ami ? Que vous est-il arrivé ? s’écria-t-il en s’élançant à sa rencontre.

Olivier se laissa tomber avec accablement sur un siège. Après une aussi rude secousse, il avait besoin de remettre de l’ordre dans ses idées et de reprendre un peu de calme.

Don Jose, après quelques instants, renouvela ses questions avec une insistance affectueuse.

Olivier soupira, mais il n’avait pas de secrets pour cet ami éprouvé ; dès que cela lui fut possible, il n’hésita pas à tout lui confier.

Don Jose l’écouta sans l’interrompre et sans lui faire la plus légère observation ; quand il eut cessé de parler, il comprit tout ce que son ami avait dû souffrir.

Il s’employa par tous les moyens à changer le cours des idées du jeune homme ; puis, lorsqu’il le vit un peu plus calmé, il l’accompagna tout en causant jusqu’à la porte de son appartement et l’engagea à se retirer pour la nuit.

Le lendemain, le bruit se répandit dans Vevey qu’une grande dame espagnole, la duchesse de Rosvego, était morte vers deux heures du matin dans son château situé à une demi-lieue de la ville.

Un peu après dix heures, le comte de Villa-Hermosa, ce mystérieux étranger qui la veille avait accosté le jeune homme sur la place du Marché, se présenta à l’hôtel et demanda M. Olivier Madray, ayant, disait-il, à l’entretenir d’une affaire pressante et n’admettant pas de retard.

Les voyageurs n’étaient pas encore descendus ; cependant, sur les instances du comte, l’hôtelier consentit à faire prévenir Olivier de cette visite imprévue.

Un instant plus tard, le jeune homme entra dans la salle commune où le comte attendait.

— Que désirez-vous de moi, monsieur ? lui demanda-t-il après avoir échangé un froid salut avec lui.

— Monsieur, répondit tristement le comte, cette nuit, avant d’expirer, madame la duchesse de Rosvego, ma cousine, m’a fait promettre de vous remettre de sa part cette croix et cette bague.

Et il lui présenta un écrin ouvert.

— Monsieur, répondit Olivier, sans même jeter les yeux sur l’écrin, je n’avais pas l’honneur, quand elle vivait, de connaître madame la duchesse de Rosvego, je n’ai donc rien à recevoir d’elle après sa mort. J’ai l’honneur de vous saluer.

Et, après s’être sèchement incliné devant le comte, il lui tourna le dos et sortit de la salle, le laissant tout interloqué l’écrin à la main.

— Pauvre duchesse murmura le comte, il ne veut même pas conserver un souvenir d’elle.

Et il se retira douloureusement affecté du mauvais résultat de sa visite.

Cinq jours plus tard, furent célébrées, à Vevey, les obsèques de la duchesse de Rosvego, avec cette pompe fastueuse que l’Église catholique sait déployer dans certaines circonstances : aux funérailles des riches et des grands, par exemple.

Le corps de la duchesse avait été embaumé pour être plus tard transporté en Espagne dans la sépulture de ses ancêtres : son inhumation dans le cimetière de Vevey n’était donc que provisoire.

Pendant trois jours le corps était resté exposé aux regards de tous, étendu sur un lit de parade, dans un vaste salon disposé en chapelle ardente.

Une foule immense, venue de dix lieues à la ronde, suivit pieusement le convoi.

Lorsque la cérémonie fut terminée, que tous les assistants se furent éloignés les uns après les autres, un homme émergea lentement d’un massif de cyprès au milieu duquel il s’était jusque-là tenu caché, s’approcha de la tombe, s’agenouilla et pria avec recueillement.

Cet homme était Olivier Madray.

Soudain il sentit une main s’appuyer légèrement sur son épaule.

Il se retourna, et reconnut avec surprise le comte de Villa-Hermosa.

— Que me voulez-vous ? lui demanda-t-il froidement.

— Que faites-vous là ? répondit le comte.

— Vous le voyez, je prie, dit-il, sur cette tombe à peine fermée.

— Ah ! fit le comte, vous prétendiez ne pas la connaître, et vous priez pour elle ?

Un sourire d’une expression étrange passa sur le visage pâle du jeune homme.

— Vous vous trompez, dit-il avec un accent glacé, je ne prie pas pour cette femme ; je prie Dieu, qui seul connaît les crimes qu’elle a commis, d’être miséricordieux pour elle et de lui pardonner, parce que seul il est assez puissant pour le faire…

— Serez-vous donc implacable, même après la mort ?

— Ma vie a été brisée à la première heure de ma naissance, froidement, lâchement, par celle qui est là ; vivante, elle me haïssait et me poursuivait de sa haine jusqu’à faire attenter à ma vie ; morte, c’est à moi à la haïr : la mort ne rompt pas les affections, pourquoi romprait-elle les haines ? Allez, notre voie n’est pas la même.

— Que Dieu vous juge.

— Lui-même a mis ce sentiment dans mon cœur, donc il m’approuve ; laissez-moi le prier encore.

Le comte de Villa-Hermosa étouffa un sanglot et s’éloigna à pas lents.

Olivier s’agenouilla de nouveau et reprit sa prière, mais cette fois avec des larmes et des sanglots déchirants.

Vers le soir, un peu avant le coucher du soleil, M. Maraval pénétra dans le cimetière, marcha droit à la tombe devant laquelle le jeune homme était encore agenouillé, et, lui frappant doucement sur l’épaule :

— Venez, Olivier, lui dit-il d’une voix douce ; il est temps de vous retirer : voici la nuit, les gardiens vont fermer les portes. Doña Dolorès, votre femme, est inquiète de cette longue absence.

Olivier tressaillit ; il se releva et, se penchant sur la tombe :

— Adieu pour toujours, murmura-t-il. Puisse Dieu pardonner tes fautes à ton repentir, et aux souffrances de ton effroyable agonie ! Quant à moi, ajouta-t-il, si bas que Dieu seul l’entendit, je ne le pourrai jamais !

Ils firent quelques pas en silence.

— Bien, mon ami, s’écria enfin M. Maraval en lui serrant la main, vous avez oublié votre haine, et vous avez pardonné devant cette tombe !

Olivier hocha la tête avec mélancolie.

— Vous vous méprenez, mon ami, répondit-il d’une voix brisée par une émotion contenue : je suis peut-être le seul homme qui n’ait pas le droit de pardonner à cette femme ; je ne pouvais qu’intercéder pour elle près de Dieu, son seul juge ; c’est ce que j’ai fait, avec toute mon âme, avec tout mon cœur.

M. Maraval baissa la tête.

— Je savais que cela serait ainsi murmura-t-il à part lui ; ceux de sa race sont implacables, ils ne connaissent pas le mot : Pardon !

Ils quittèrent le cimetière et donnèrent quelque monnaie aux gardiens, qui fermèrent les portes derrière eux.

Sans qu’un mot fût prononcé entre eux, ils rentrèrent à l’hôtel, où doéna Dolorès les attendait, en proie à la plus vive inquiétude.

En apercevant son mari, elle se jeta dans ses bras en sanglotant.

— D’où viens-tu ainsi, pâle et défait, mon amour ? lui demanda-t-elle à travers ses larmes.

— Rassure-toi, ma chérie, répondit-il en l’embrassant avec passion je viens du cimetière.

— Du cimetière ! s’écria-t-elle avec surprise.

— Oui, du cimetière, où j’ai, pendant plusieurs heures, prié sur la tombe de ma plus cruelle ennemie.

— Et cette ennemie ?…

— C’était ma mère ! Que jamais son nom ne soit prononcé entre nous, Dolorès, je t’en supplie !

— Je t’obéirai, Carlos, car tu dois souffrir beaucoup !

— Oui, dit-il d’une voix déchirante, je souffre horriblement.

Et terrassé enfin par cette lutte affreuse, comme un chêne déraciné par l’ouragan, il tomba de son haut, raide et inanimé sur le parquet.

Dolorès et M. Maraval s’empressèrent autour de lui, tandis que les domestiques s’élançaient au dehors à la recherche d’un médecin.

Olivier était en proie à une épouvantable crise nerveuse, déterminée par les émotions qu’il avait éprouvées et la contrainte qu’il s’était si opiniâtrement imposée.

Ce n’est pas impunément qu’on s’arrache le cœur de la poitrine, et qu’on se venge même après la mort.