Par mer et par terre : le batard/III

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CHAPITRE III

COMMENT SE TERMINA LE VOYAGE D’AGRÉMENT FAIT
EN EUROPE PAR OLIVIER ET DOÑA DOLORÈS.


Olivier fit une longue et grave maladie, à la suite de la crise nerveuse qui l’avait terrassé.

Pendant près de cinq semaines, il resta entre la vie et la mort ; les médecins ne répondaient pas de lui.

L’un d’eux, le plus éminent, prétendait même, en hochant gravement la tête, que si, par miracle, le malade se rétablissait, il ne recouvrerait jamais la raison, trop fortement ébranlée par le choc affreux qu’elle avait reçu.

Doña Dolorès et don Jose Maraval étaient désespérés ; cependant ils ne laissaient pas de prodiguer au pauvre moribond les soins les plus affectueux et les plus intelligents, ne quittant pas son chevet une seconde, même pour manger ou dormir, se dévouant sans arrière-pensée à son salut et se prêtant, avec une patience exemplaire, à tous ses caprices et à toutes ses manies.

Tant de sollicitude fut enfin récompensée.

Grâce à Dieu, MM. les médecins ne sont pas infaillibles ; leurs jugements sont loin d’être sans appel.

Cette fois, ils se trompèrent complétement, à leur grande joie, nous le constatons, car ils s’étaient épris d’une vive amitié pour leur intéressant malade.

La vigoureuse constitution du jeune homme triompha, après une lutte acharnée, de la maladie.

Un mieux sensible se déclara après une crise terrible, et bientôt le malade entra en pleine convalescence.

Cette convalescence fut longue ; il fallut redoubler de soins pour éviter une rechute, qui, cette fois, aurait été mortelle.

Enfin, après trois mois de souffrances, Olivier se retrouva debout et complétement guéri.

Mais c’en était fait de la gaieté du voyage.

Quels que fussent les efforts de M. Maraval pour la ressusciter, il n’y put réussir.

Olivier demeurait sous l’impression terrible de la scène affreuse dans laquelle il avait joué un rôle si étrange.

La mort de la duchesse avait subitement réveillé toutes ses douleurs passées ; des pressentiments sinistres lui tordaient le cœur.

Doña Dolorès souffrait de voir souffrir son mari, dont l’histoire douloureuse lui avait été révélée par Olivier lui-même, pendant les longues heures de son délire. La jeune femme maudissait la fatale curiosité qui l’avait poussée à vouloir visiter l’Europe. Elle était si heureuse avant cette malencontreuse fantaisie ! L’avenir lui apparaissait sous de si riantes couleurs ! Elle s’adressait des reproches, comme si elle eût été réellement coupable du coup affreux qui avait frappé son mari ; tous ses soins et ses efforts tendaient à faire oublier à Olivier le sinistre événement de sa première nuit à Vevey.

Mais rien n’y faisait. Superstitieux comme le sont généralement les hommes forts, il avait l’esprit frappé ; son bonheur était détruit ; il avait la sombre conviction d’un malheur prochain ; il souriait tristement aux consolations que Dolorès et don Jose lui prodiguaient à l’envi l’un de l’autre ; il penchait la tête et retombait aussitôt dans les mélancoliques rêveries dont rien ne parvenait à le distraire.

Aussitôt Olivier rétabli, les trois voyageurs avaient quitté Vevey : cette charmante ville leur faisait horreur. Ils avaient continué leur voyage à travers la Suisse ; mais ce voyage était désormais sans intérêt et sans plaisir pour eux.

Leur itinéraire avait été tracé à l’avance

Ils devaient entrer en France par Porrentruy, se rendre à Strasbourg, passer par Bruxelles, et de là se diriger vers Anvers, où le capitaine Legonidec avait reçu l’ordre de les attendre avec le Zéphyr.

Un mois à peine après leur départ de Vevey, les trois voyageurs, impatients sans doute de quitter le continent européen, arrivèrent à Anvers.

Le brick le Zéphyr avait mouillé dix jours seulement auparavant devant Anvers.

Mettant à profit l’autorisation que lui avait donnée Olivier à Gênes, le capitaine Legonidec avait fait le cabotage, dans la Méditerranée d’abord, puis dans l’Océan ensuite, longeant les côtes et prenant du fret d’un port à l’autre ; il était arrivé à Anvers avec un plein chargement de vins et de liqueurs embarqués à Bordeaux, et dont il n’avait terminé le déchargement que la veille seulement de l’arrivée de ses passagers.

On voit que le digne capitaine n’était pas demeuré les bras croisés, pendant que ses passagers visitaient tout à leur aise l’Italie et la Suisse ; il était joyeux et se frottait les mains, tout en calculant mentalement les énormes bénéfices que la générosité d’Olivier lui avait permis de faire.

En apprenant l’arrivée de ses passagers à Anvers, le capitaine se hâta d’aller leur faire visite pour se mettre à leurs ordres et leur témoigner le grand plaisir qu’il éprouvait à les revoir.

Il fut très-gracieusement accueilli par Olivier, qui écouta complaisamment le récit des nombreuses spéculations auxquelles il s’était livré ; il se retira après avoir reçu l’ordre de se tenir prêt à mettre sous voiles au premier signal.

Une certaine réaction heureuse s’était opérée dans l’esprit d’Olivier depuis son départ de Vevey ; en apparence, du moins, il était presque redevenu ce qu’il avait été auparavant : gai, aimable, causeur, insouciant même ; mais ni Dolorès ni M. Maraval ne se trompaient à ces dehors joyeux ; ils comprenaient trop bien que, pour ne pas les attrister, le jeune homme avait, par un puissant effort de sa volonté de fer, réussi à renfermer sa douleur au dedans de lui-même, mais qu’au fond du cœur il lui restait une blessure toujours saignante. Tout en feignant, eux aussi, de se réjouir et de s’associer à sa bonne humeur, ils se sentaient chaque jour plus inquiets de cette dissimulation, à laquelle Olivier ne les avait pas habitués jusqu’alors.

Pendant que le capitaine Legonidec remettait tout en ordre à son bord, les voyageurs faisaient de longues promenades à travers la ville, dont ils visitaient, avec toutes les apparences de la curiosité la plus vive, les magnifiques monuments.

Quinze ou dix-huit jours s’écoulèrent ainsi.

M. Maraval, cela avait été convenu dès le commencement du voyage devait se séparer de ses amis à Anvers et retourner en Espagne par terre à travers la France.

Mais le moment de la séparation arrivé, au premier mot prononcé par son ami, Olivier l’arrêta net, en lui déclarant qu’il ne consentirait pas à se séparer encore de lui, ne sachant pas s’il le reverrait jamais.

Doña Dolorès se joignit à son mari et insista pour que don Jose ne les quittât pas encore.

— Rien ne vous presse, dit Olivier, laissez-nous le plaisir de vous conduire à Cadix et de vous rendre à votre chère femme, que vous avez si longtemps oubliée pour nous ! Personne ne s’occupe plus de moi à présent en Espagne ! fit-il avec un soupir étouffé. Dolorès et moi, nous serons heureux de passer quelques jours avec vous dans votre charmante famille, et de revoir doña Carmen, moi surtout, parce que, à une autre époque, elle a été si bonne !… Nous n’avons rien à redouter : personne ne nous connait ; nous sommes sous la protection du pavillon français. Ne nous refusez pas cette faveur !

— Mon ami, ce serait, soyez-en convaincu, un grand bonheur pour moi et ma famille de vous posséder près de nous ; mais, ajouta-t-il en riant, puisque vous me demandez une faveur, cela devient une affaire ; je vais traiter avec vous en véritable juif.

— Tenons-nous bien, alors, dit doña Dolorès en riant.

— Voyons un peu ? ajouta Olivier.

— Vous tenez, n’est-ce pas, à rester le plus longtemps possible avec moi ?

— En doutez-vous, mon ami ?

— Non pas ; au contraire, fit-il en riant, j’en abuse.

— Je comprends s’écria doña Dolorès en battant joyeusement des mains : vous voulez nous garder le plus longtemps possible.

— Olivier, mon ami, dit M. Maraval avec un grand sérieux, votre femme est sorcière ; prenez garde qu’elle ne vous joue quelque mauvais tour.

— Fi ! le vilain ! reprit la jeune femme en riant de plus belle. Nous passerons deux mois à Cadix, señor ? que dites-vous de cela ?

— Je dis que vous êtes un ange, señora, et que c’est par pure coquetterie que vous vous faites passer pour une femme ! Olivier, ratifiez-vous les paroles de la señora doña Dolorès ?

— Je ratifie toujours ce que fait ou dit ma femme, répondit Olivier en souriant.

— Merci, Carlos ! s’écria Dolorès, et elle lui jeta les bras au cou.

— Deux mois : je ne rabattrai pas d’un jour vous vous y engagez ?

— Je m’y engage, mon ami, répondit Olivier en lui serrant la main.

Deux jours plus tard, le brick le Zéphyr’mit à la voile pour Cadix.

Lorsqu’il eut perdu les côtes de vue, Olivier sembla redevenir, mais véritablement cette fois, l’homme qu’il était avant son départ pour l’Europe ; on eût dit qu’en reprenant la mer, il avait du même coup secoué et oublié toutes les préoccupations tristes et sombres qui, depuis près de deux mois, pesaient sur son esprit.

La mer possède ce privilège étrange que, sur elle, les marins concentrent toute leur existence ; pour les véritables marins, la terre n’est, pour ainsi dire, qu’un accessoire obligé pour le ravitaillement de leur navire pas autre chose ; tout ce qui leur arrive de bien ou de mal pendant leurs relâches forcées ne les touche qu’indirectement et n’a plus pour eux qu’une importance secondaire, et qui devient complétement nulle dès qu’ils la quittent ; tous leurs espoirs de fortune, leurs projets d’ambition ou de bonheur reposent tout naturellement sur la mer, base unique de leur existence, et à laquelle, par conséquent, ils rapportent toutes leurs pensées.

La traversée d’Anvers à Cadix fut accomplie dans les plus excellentes conditions nautiques, et égayée par de longues et intimes causeries, dans lesquelles on passait en revue tous les incidents de la longue excursion faite à travers l’Italie, la Suisse et la Belgique, les sites pittoresques, les ruines imposantes, les monuments curieux que tour à tour on avait visités.

Puis venaient les comparaisons sur les mœurs, les coutumes, les usages singuliers des différents peuples, et les appréciations sur leur caractère et le génie particulier de chaque nation.

Le temps s’écoulait ainsi, sans que rien vint assombrir l’humeur de nos trois voyageurs, bien réconciliés cette fois avec leur ancienne gaieté.

Lorsqu’ils mouillèrent dans la magnifique baie de Cadix, ils se trouvaient donc dans les meilleures conditions possibles pour jouir, sans arrière-pensée, de toutes les charmantes surprises que sans doute leur ménageait cette poétique et véritablement romanesque terre d’Espagne, qui, par un contraste étrange, n’en déplaise à MM. les romanciers et les poëtes qui ont tout fait, sans y réussir, pour la galvaniser, avec son sang africain, ses mœurs demi-arabes et demi-gothiques, où tout semble tenir du rêve, est cependant habitée par le peuple le plus positif, le plus routinier, le plus prosaïque, et par conséquent le moins romanesque et le moins capable d’une généreuse initiative, du monde entier.

Explique qui pourra cette anomalie bizarre, dont sont frappés, après un court séjour en Espagne, les voyageurs qui se donnent la peine d’étudier sérieusement ce curieux pays.

En somme, il faut en convenir, l’Espagne ne vit plus que dans le passé fantaisiste que lui avait créé le moyen-âge ; aujourd’hui, ce n’est plus qu’une ruine vivante, ne se tenant debout que par un miracle d’équilibre, comme la Turquie, à laquelle elle ressemble tant, et qui agonise, elle aussi, à l’autre extrémité de l’Europe !…

Trois causes ont amené le suicide moral de cette intelligente nation — noble entre toutes et capable, jadis, des élans les plus sublimes — et amené l’abâtardissement dans lequel elle est tombée, et dont probablement elle ne se relavera jamais : la proscription des Maures, l’Inquisition et surtout la découverte du Nouveau-Monde, cette découverte sublime, qui a profité par contre-coup à toutes les nations de l’Europe, excepté à l’Espagne, dont elle a, au contraire, précipité la ruine.

Olivier et doña Dolorès passèrent deux mois en Espagne.

M. Maraval voulut leur faire visiter l’Andalousie et surtout la Véga de Grenade, ce paradis terrestre de l’Espagne ; l’Alhambra, le Généralif, l’Albaysin eurent tour à tour la visite des voyageurs ; Séville, Grenade, Cordoue, Tolède soulevèrent leur enthousiasme.

Quelques jours après leur arrivée à Cadix, M. Maraval avait présenté à Dolorès et à son mari un de ses meilleurs amis, nommé don Carlos de Santona.

Don Carlos de Santona était un homme déjà d’un certain âge, dont les traits un peu austères étaient adoucis par une physionomie affable, un parler doux et courtois, et les manières exquises d’un grand seigneur espagnol. Ce gentilhomme était, au dire de M. Maraval, originaire de la Vieille-Castille ; il possédait de grands biens aux environs de Burgos et dans cette ville même, où il faisait habituellement sa résidence.

Don Carlos de Santona s’était pris d’une vive amitié pour le jeune couple ; il s’était fait le cicerone d’Olivier et de Dolorès, qu’il accompagnait partout. C’était un homme fort instruit ; il voyait juste, avait des aperçus souvent nouveaux sur les sujets que l’on traitait, sérieux ou futiles ; il avait le talent, beaucoup plus rare qu’on ne le croit généralement, d’intéresser et même souvent de charmer ses auditeurs.

Il avait voulu accompagner M. Maraval, Olivier et doña Dolorès dans leur excursion à travers l’Andalousie ; il trouva le moyen, en quelques jours, de se rendre presque indispensable aux voyageurs, qu’il amena, sans jamais les interroger directement, à lui raconter tout ce qu’ils pouvaient sans danger lui révéler de leur histoire.

Ce récit, fait en plusieurs fois, pour ainsi dire par saccades, sembla beaucoup intéresser et augmenter, ou du moins parut augmenter l’affection que don Carlos de Santona portait aux jeunes gens.

Ceux-ci s’étaient laissé séduire par ce charmant et aimable vieillard ils l’aimaient et se sentaient de plus en plus attirés vers lui.

Lorsque le moment de la séparation arriva enfin, Olivier et Dolorès se séparèrent de cette connaissance de quelques jours comme si don Carlos de Santona eût été pour eux un vieil ami.

— Nous ne nous reverrons plus, dit doña Dolorès en lui tendant la main.

— Pourquoi donc cela, señora ? demanda don Carlos de Santona.

— Parce que nous retournons en Amérique, dit Dolorès avec un sourire triste.

— Et que jamais nous ne reviendrons en Europe, ponctua non moins tristement Olivier.

— Il ne faut jamais dire : ni jamais, ni toujours, mon cher capitaine, répondit don Carlos de Santona avec un sourire.

— Vous vous trompez cette fois, señor don Carlos : nous avons l’intention de nous fixer au Pérou, auprès de notre famille.

— Qui sait ? fit don Carlos de Santona d’un air incrédule.

— D’ailleurs, reprit Olivier, nous sommes complètement étrangers au vieux monde, où nous ne laissons derrière nous aucun intérêt assez puissant pour nous obliger à y revenir ; abstraction faite, bien entendu, señor, de l’inaltérable amitié que nous avons pour don Jose Maraval et sa famille, ainsi que pour vous, señor don Carlos.

— Et cela d’autant plus, dit M. Maraval en se mêlant à la conversation, que notre ami le capitaine a de graves intérêts qui le retiendront en Amérique.

— Qui sait ? dit encore don Carlos de Santona avec son énigmatique sourire.

— Intérêts de fortune et de famille, dit en riant doña Dolorès.

— Et d’autres encore, beaucoup plus sérieux, qui m’empêcheront de commettre une nouvelle imprudence, dit Olivier avec ressentiment.

— Bah ! qui sait ? Vous êtes une énigme vivante, mon cher capitaine.

— Peut-être, cher señor don Carlos ; mais convenez avec moi que vous êtes l’homme le plus difficile à convaincre qu’il soit au monde.

— Je ne dis pas non, répondit-il avec mélancolie, cela tient sans doute à ce que j’ai beaucoup vécu, et par conséquent beaucoup appris.

— Que voulez-vous dire ?

— Mon Dieu ce que je dis, pas autre chose ; mais, le savez, nous autres, les compatriotes du joyeux écuyer du chevalier de la Triste-Figure, nous affectionnons les proverbes.

— Ce qui signifie ?… demanda Olivier en riant.

— Que parmi tous les proverbes du bon Sancho Pança, il en est un qui toujours m’a paru d’une indiscutable justesse.

— Oh ! oh ! quel est ce proverbe, s’il vous plait, señor don Carlos ? demanda doña Dolorès avec un sourire.

— Le voici, señora, répondit-il en saluant ; il a surtout l’avantage d’être fort court : « Les montagnes seules ne se rencontrent pas ».

— Et vous concluez, caballero ?… reprit la jeune femme.

— Que nous nous reverrons, señora.

— Je ne trouve rien d’impossible à cela, reprit-elle.

— Ni moi non plus, dit Olivier.

— C’est l’affaire d’un voyage au Pérou, ponctua M. Maraval en riant.

— Non pas ! s’écria vivement don Carlos de Santona.

— Alors, dit sérieusement Olivier, je n’y suis plus du tout.

— Je suis trop vieux, reprit don Carlos de Santona, pour faire le voyage d’Amérique, à mon grand regret, car je me sens si porté vers vous, que peut-être vous aurais-je accompagné cette fois.

Les deux jeunes gens lui serrèrent affectueusement les mains.

— Non, continua-t-il, ce n’est pas cela ; je suis convaincu que nous nous reverrons. Rien ne me fera démordre de cette croyance ; mais ce sera ici même, en Espagne.

— Détrompez-vous, señor ; quand même je reviendrais en Europe — ce qui, à la rigueur, pourrait arriver, puisque je suis marin, bien que je sois fermement résolu à ne plus sortir du Nouveau-Monde — je vous affirme que jamais je ne remettrai les pieds en Espagne !

— Peut-être ! fit-il en hochant la tête.

— L’avenir me donnera raison. Veuillez donc, cher señor don Carlos, croire au vif regret que nous éprouvons, ma femme et moi, de nous séparer de vous, et recevoir nos adieux.

Au revoir ! mon jeune ami, dit le vieillard en appuyant avec intention sur ces deux mots. Au revoir, señora !

— Vous y tenez, à ce qu’il parait ?

— Toujours reprit-il en souriant, et, pour finir par un proverbe : « Qui vivra verra ! »

Olivier et Dolorès n’essayèrent pas davantage de combattre une idée si opiniâtrement arrêtée ; ils prirent affectueusement congé de don Carlos de Santona, ainsi que de M. Maraval et de sa chère famille.

Le soir même, le brick le Zéphyr mit à la voile.

Deux heures plus tard, les côtes d’Espagne, s’abaissant de plus en plus avaient disparu dans les lointains bleuâtres de l’horizon.

Depuis plus d’un an, Olivier et Dolorès avaient constamment eu un tiers entre eux deux ; pour la première fois, ils se retrouvaient seuls ; leur joie, bien que concentrée, était vive ; ils en jouissaient avec toute l’ardeur du profond amour qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, et que le temps, loin de diminuer, semblait au contraire accroître encore.

Cependant la traversée se présentait sous un aspect assez triste : le vent avait considérablement augmenté et avait fini par devenir complétement debout, c’est-à-dire contraire ; il fallut louvoyer au plus près par une grosse mer pendant assez longtemps ; puis vinrent des calmes, remplacés par des coups de vent subits ; enfin, entre la ligne équatoriale et les tropiques, à l’endroit si judicieusement nommé par les vieux marins le Pot au noir, le brick fut tout à coup assailli en plein calme par un grain blanc terrible, suivi presque immédiatement par un épouvantable pampero.

On nomme pampero, dans ces parages, un vent qui accourt avec une force presque irrésistible du fond des pampas, ces immenses plaines qui bordent les côtes de la bande orientale jusqu’à la Patagonie, et dont la violence est telle qu’il fait littéralement bouillir la mer sur son passage comme si elle était en ébullition.

Malheur au navire surpris par le pampero ! Enlevé par un tourbillon furieux, il devient le jouet des éléments affolés, sombre sous voiles, ou, s’il échappe, c’est après avoir perdu tous ses mâts, et à l’état d’épave, pour flotter au hasard sur la mer, où il ne peut plus se frayer une route. Heureusement, les pamperos se calment aussi rapidement qu’ils s’élèvent ; c’est un siphon qui passe, renverse, brise tout sur son passage et disparait presque instantanément.

Le capitaine Legonidec était un trop vieux loup de mer pour se laisser surprendre dans le Pot au noir par les grains blancs ou le pampero. Un coup d’œil jeté sur le ciel et à l’horizon lui avait suffi pour se mettre sur ses gardes : les vergues des perroquets avaient été descendues sur le pont, les mâts de perroquet et de hune calés à demi-mât, les basses vergues posées sur les porte-lofs, la barre solidement amarrée sous le vent, et le navire, réduit à sa plus simple expression, complétement à sec de toile, n’offrait plus de prise au vent : le capitaine, ainsi préparé, avait attendu d’un air narquois la venue de l’ouragan.

Quand toutes ces précautions avaient été prises par le vieux capitaine, le ciel était d’un bleu profond ; il n’y avait pas un souffle dans l’air ; il faisait une chaleur étouffante ; la mer était unie comme un miroir ; seulement on apercevait à l’extrême limite de l’horizon un point blanc gros comme une aile de satanite et, du côté où devait se trouver la terre, des gonflements de la mer comme si elle eût été agitée par quelque convulsion sous-marine, c’était tout.

Olivier se promenait en ce moment sur le pont en fumant son cigare. Il avait suivi sans prononcer un mot, mais avec un sourire approbateur, l’exécution des diverses manœuvres ordonnées par le capitaine.

— Voilà ! maintenant tout est paré, garçons ! dit celui-ci ; il ne s’agit plus à présent que de veiller au grain : je sens venir un gaillard, par notre travers, qui, si nous n’ouvrons pas l’œil au bossoir, ne tardera pas à nous souquer notre amarrage à bloc !

Et, s’approchant du capitaine corsaire en se frottant les mains, il ajouta :

— Il peut venir, nous sommes en mesure de le recevoir convenablement. Qu’en pensez-vous, capitaine Olivier, vous qui vous y connaissez ?

— Je pense, mon cher capitaine, répondit Olivier avec bonne humeur, qu’il était impossible de mieux prendre ses précautions ; vous avez fait tout ce qu’il était humainement possible de faire ; maintenant, à la grâce de Dieu !

— C’est vrai ! C’est qu’il y a longtemps que je connais ces parages endiablés ! J’en ai vu de dures dans ce maudit Pot au noir le bien-nommé !

— Je crois, du reste, que le pampero ne se fera pas attendre ; je sens comme une fraîcheur qui ne me présage rien de bon et puis voyez le ciel ?

— Oui, oui ! la danse diabolique va commencer !

En effet, le ciel, si bleu et si pur quelques instants auparavant, était devenu couleur de suie : la mer avait pris une teinte plombée ; bien que le vent ne se fit pas sentir encore, on entendait des grondements sourds, ressemblant au roulement sinistre d’un tonnerre lointain ; la mer était agitée de mouvements étranges, elle commençait à rouler des lames hautes comme des montagnes.

— Veille partout ! cria tout à coup le capitaine ; aux bras et aux drisses !

Au même instant, l’ouragan arriva avec une force extrême ; la mer devint affreuse ; l’obscurité se fit presque complète, une pluie diluvienne se mit à tomber, et le brick, lancé comme une flèche, courut avec une rapidité vertigineuse sur le dos des lames, blanches d’écume.

Le sifflement strident du vent se mêlait aux rugissements de la mer en furie et aux grondements répétés de la foudre, éclatant avec fureur à des intervalles rapprochés ; des éclairs verdâtres zigzaguaient les nuages, qui semblaient s’être abaissés et n’être plus qu’à quelques mètres à peine au-dessus du navire ; on ne distinguait rien à dix brasses autour de soi, que le chaos horrible des lames s’entrechoquant et se brisant les unes contre les autres.

Le malheureux brick, emporté comme un fétu de paille par la tempête, plongeait à des profondeurs énormes, tournait sur lui-même, se couchait sur le flanc, se redressait tout à coup agité de tremblements et de trépidations effroyables, qui menaçaient de disjoindre toutes ses membrures et tous ses bordages ; le navire gémissait dans ses jointures avec des accents presque humains, comme s’il eût eu conscience du danger épouvantable auquel il était exposé.

Les lames embarquaient avec fureur par dessus les lisses, couvraient d’eau les matelots accrochés des deux mains aux manœuvres pour ne pas être enlevés, avec toute l’énergie nerveuse que donne l’instinct de la conservation, et roulaient sur le pont en entraînant tout avec elles.

Tout à coup il se fit une éclaircie.

La pluie cessa de tomber, le soleil perça les nuages.

Le jour reparut.

Puis, presque sans transition, comme un rideau qui se lève, le ciel apparut bleu et limpide, les nuages sulfureux s’enfoncèrent à l’horizon comme une armée en déroute, les sifflements du vent cessèrent et la mer tomba.

L’ouragan avait achevé son œuvre, il avait passé sans laisser de traces.

Le pampero avait duré deux heures, deux heures d’angoisses, pendant lesquelles les matelots et les passagers du brick avaient eu constamment la mort devant les yeux et avaient souffert les affres d’une effroyable agonie.

— Range à hisser les mâts d’hune et les mâts de perroquet ! cria le capitaine. Allons, enfants ! patinons-nous, il faut faire de la toile avant la nuit !

Et le capitaine se frotta les mains à s’enlever l’épiderme.

Grâce à ses précautions, le brick, selon son expression, n’avait pas eu un fil de carret cassé par la tempête.

Deux heures plus tard, tout était remis en ordre à bord ; le navire, couvert de toile, courait grand largue le cap sur Buenos-Ayres.

Le Pot au noir était franchi ; ce n’avait pas été sans peine !

Ce ne fut qu’au bout de six jours que le Zéphyr mouilla sur rade de Buenos-Ayres, vers trois heures de l’après-dîner.

Olivier reconnut avec joie le Hasard, fier et coquet, comme toujours, mouillé un peu au large et assez loin des autres bâtiments.

Au moment où le Zéphyr laissait tomber son ancre et carguait ses voiles, une pirogue baleinière du corsaire l’accosta à tribord.

Cette pirogue était montée par Ivon Lebris et six matelots.

Ivon sauta sur le pont, où il fut reçu par Olivier.

Les deux matelots tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

Le Hasard n’était pas resté inactif pendant l’absence de son capitaine ; il avait fait trois longues et fructueuses croisières, et avait capturé cinq bâtiments espagnols, richement chargés, presque sans coup férir.

Ce brave Lebris était tout heureux d’annoncer ces bonnes nouvelles à son matelot ; il termina par ces paroles consacrées :

— Du reste, rien autre chose de nouveau à bord, capitaine.

Puis ce fut à son tour d’écouter le récit que son matelot avait à lui faire de son excursion, satisfaction qu’Olivier se hâta de lui donner en l’abrégeant, bien entendu.

Le soir même, doña Dolorès, Olivier et Ivon Lebris étaient confortablement installés à l’Hôtel de France, chez maitre Bernouillet.

Le séjour d’Olivier à Buenos-Ayres se prolongea pendant environ six semaines. Doña Dolorès était un peu souffrante, elle avait besoin de prendre quelques jours de repos avant de reprendre la mer.

Olivier régla ses comptes avec le capitaine Legonidec, à l’entière satisfaction de celui-ci.

Le brick le Zéphyr remit quelques jours plus tard à la voile pour Bordeaux, avec un chargement de cuirs de bœufs et de viandes salées.

Enfin doña Dolorès se trouvait complétement remise, et demandait elle-même à repartir ; Olivier reprit le commandement de son navire, sur lequel il fut accueilli par les joyeuses acclamations de son équipage, heureux de le revoir.

Le surlendemain de son installation à bord, Olivier mit à la voile et dit adieu à Buenos-Ayres.

Le brick-goëlette retournait dans l’océan Pacifique.

Doña Dolorès désirait revoir son enfant, dont elle commençait à être inquiète.