Par mer et par terre : le corsaire/V

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CHAPITRE V.

COMMENT OLIVIER FUT AMENÉ À RACONTER SON HISTOIRE.


Le Hasard était en panne, à trois encablures de terre tout au plus ; il se balançait gracieusement sur les lames, au milieu desquelles il semblait se jouer.

Le soleil se couchait, un soleil presque africain : il descendait lentement dans la mer, et se trouvait déjà presque sur la ligne d’horizon, et, au fur et à mesure qu’il s’abaissait, l’ombre envahissait le ciel.

Au dernier rayon du jour, pendant que le phosphore du crépuscule éclairait la mer, le regard pouvait suivre avec intérêt la dégradation des teintes lumineuses sur les cimes dentelées des montagnes, le creux recueilli des vallons, les murailles et les clochers des monuments, et jusqu’au sable argenté de la plage capricieusement découpée.

Spectacle admirable, tous les soirs le même, et cependant toujours nouveau, toujours ravissant, parce qu’il élève l’âme et porte l’esprit à la rêverie.

Les baleinières du brick-goëlette transportaient les prisonniers espagnols à bord du chasse-marée en panne à deux portées de pistolet, sous le vent du Hasard.

Le patron de ce chasse-marée avait grand’peur les corsaires jouissent généralement d’une assez mauvaise réputation ; cependant, depuis qu’il avait été amariné, il ne lui était encore arrivé rien de fâcheux, sauf la perte de sa liberté. Le transbordement des prisonniers lui donnait fort à songer ; il redoutait quelque effroyable diablerie.

Les pêcheurs ne font pas de différence entre les corsaires et les pirates, ils ont une frayeur égale des uns et des autres.

Les transes du patron se prolongèrent près de deux heures, c’est-à-dire pendant tout le temps que dura le transbordement des prisonniers ; enfin le dernier convoi arriva ; maître Lebègue fit embarquer sur les baleinières les quelques matelots qui avaient été placés sur le chasse-marée comme équipage de prise.

Cela fait, il se tourna vers le patron.

— Écoute-moi, lui dit-il en excellent espagnol.

— Je suis à vos ordres, seigneurie, répondit le pauvre diable en tremblant de tous ses membres.

— Tu vas débarquer là, à Faro, tout le bétail humain que nous avons transporté à ton bord.

– Oui, seigneurie.

– Dès que je t’aurai quitté, tu orienteras tes voiles, et tu mettras le cap sur le port.

— Tout de suite, seigneurie.

– N’y manque pas, surtout : reprit l’officier en fronçant le sourcil.

— Oh ! il n’y a pas de danger ! Et après, seigneurie ? hasarda-t-il d’une voix câline.

– Après quoi, imbécile ?

– Après le débarquement des prisonniers, que faudra-t-il faire ?

— Ce que tu voudras, animal, puisque tu seras libre.

– Ah ! fit-il à demi étouffé par la joie, je serai libre ?

– Complétement. À propos, ajouta-t-il en lui mettant plusieurs pièces d’or dans la main, voici une centaine de piastres que le capitaine m’a chargé de te donner pour t’indemniser du temps que nous t’avons fait perdre.

— Cent piastres ! à moi ! s’écria-t-il en sautant de joie. Ah mon Dieu ! vous n’êtes donc pas des pirates, après tout ?

— Eh non, imbécile, nous sommes d’honnêtes corsaires ! Allons, adieu ! et fais ce que je t’ai ordonné.

– Oh ! soyez tranquille, seigneurie ! Cent piastres ! une fortune !… Que la Vierge et les saints veillent sur vous, seigneurie !

Maître Lebègue et ses matelots éclatèrent de rire et poussèrent au large.

Le chasse-marée orienta ses voiles, mit le cap sur Faro et ne tarda pas à donner dans la passe du port.

Les prisonniers espagnols débarqués et abandonnés à Faro, port des Algarves très-rapproché de la frontière d’Espagne, rien ne retenait plus le capitaine Madray dans ces parages ; il donna à ses officiers la route pour l’Angleterre ; le Hasard mit aussitôt le cap sur Southampton.

M. Maraval avait été confortablement installé dans le salon dépendant de l’appartement du capitaine.

En général, la vie de bord est assez monotone, même pour les marins, lorsqu’il n’y a ni voiles en vue, ni tempêtes à l’horizon ; quant aux passagers, la régularité de tout ce qui se fait chaque jour, à la même heure, de la même façon, avec une désespérante exactitude, ne tarde pas à les plonger dans un profond ennui, qui, pour peu que la traversée se prolonge, tourne définitivement au spleen.

M. Maraval lisait, se promenait sur le pont, s’entretenait soit avec le capitaine, soit avec le second, Ivon Lebris ; en somme, il tuait le temps comme il pouvait ; parfois, en désespoir de cause, il se rejetait sur le docteur ; mais c’était tout ; à cela se bornaient ses distractions.

Aussi, dans son for intérieur, lui, accoutumé à la vie active de ses opérations commerciales, les vingt-quatre heures dont se compose une journée lui semblaient-elles d’une longueur interminable son désœuvrement l’effrayait.

Il se surprenait à désirer, in petto, soit une tempête un peu corsée, pas trop cependant, soit même, au pis aller, l’attaque sans coup férir d’un navire espagnol, dans le simple but de varier ses plaisirs.

Malheureusement le temps s’obstinait à être magnifique il n’y avait pas un nuage au ciel ; le vent soufflait grand largue ; parmi les nombreux bâtiments, presque continuellement en vue, pas un seul n’était espagnol.

C’était désespérant ; mais il fallait, bon gré mal gré, en prendre son parti.

Le partenaire le plus habituel de M. Maraval était le docteur, parce que, par sa position à bord, il était plus libre de son temps que les autres officiers.

À moins de blessures, les corsaires sont rarement malades.

Or, il n’y avait eu ni engagements ni combats ; Olivier avait capturé les sept prises espagnoles par surprise, sans brûler une amorce ; l’infirmerie se trouvait donc complétement vide.

Le docteur, ou plutôt le major, comme le nommaient les matelots du Hasard, avait, ainsi que nous l’avons dit plus haut, été chaudement recommandé à Olivier par M. Maraval lui-même, dont il était l’ami depuis longtemps.

Ce docteur était encore un jeune homme ; il avait à peine trente-trois ans ; il était beau, bien fait, d’une tournure élégante ; pourtant sa physionomie pensive, et même mélancolique, témoignait de douleurs secrètes, mais fièrement portées ; il y avait un mystère dans sa vie.

Il était Français, appartenait à une vieille et excellente famille de l’Anjou, et se nommait Albert-Armand Arrault.

Après avoir fait d’excellentes études à Angers, où il était né, il était venu à Paris étudier la médecine ; il suivit les cours de la façon la plus brillante, fut reçu médecin, et s’établit à Paris.

Déjà il commençait à émerger un peu de la foule et à établir sa réputation sur des bases solides sans charlatanisme ni réclame, lorsque, tout à coup, du jour au lendemain, sans que l’on sût pourquoi, il abandonna tout, maison, famille, clientèle, patrie, quitta Paris en toute hâte et passa en Espagne.

Ce qui, surtout, sembla extraordinaire dans sa conduite, ce fut qu’il était sur le point de faire un excellent mariage qui l’aurait définitivement posé dans le monde : huit jours plus tard il devait épouser une jeune fille charmante, disait-on, et qui lui apportait trois cent cinquante mille francs de dot.

Les dots de trois cent cinquante mille francs étaient rares déjà à cette époque, aussi chacun poussa-t-il les hauts cris ; on essaya par tous les moyens de découvrir les motifs de l’étrange conduite du docteur Arrault, on fit force commentaires, mais tout fut inutile, on ne découvrit rien.

Le docteur Arrault jouissait d’une excellente réputation, sa vie était au grand jour ; il n’avait pas un sou de dette.

Tels furent les renseignements que l’on réussit à se procurer : c’était peu pour satisfaire la malignité publique.

Le frère de la jeune fille que le docteur devait épouser était soldat ; il avait été chef d’escadron dans les guides ; il avait changé de corps et était lieutenant-colonel dans les hussards il ne passait généralement pas pour un prodige de douceur et de patience ; il prit un congé et se rendit en Espagne, afin de demander une explication à son ex-beau-frère.

Cette explication eut lieu ; elle se prolongea pendant plusieurs heures ; quand elle se termina, les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, se pressèrent chaleureusement la main et se séparèrent les larmes aux yeux.

Le lieutenant-colonel revint tout droit à Paris ; à ceux qui l’interrogèrent, il répondit textuellement ceci : — Le docteur Albert Arrault est non-seulement le plus honnête homme que je connaisse, mais de plus c’est un homme d’un grand cœur, dont je suis fier de me dire l’ami ; ceux qui s’attaqueront à lui s’attaqueront à moi.

Cette réponse était péremptoire ; elle coupa court à tous commentaires et à toutes suppositions malveillantes.

Un an plus tard, la jeune fille se maria dans d’excellentes conditions, quitta Paris avec son mari, pour aller se fixer à Nice, et tout fut oublié.

Voilà qui était le docteur Arrault, homme d’un commerce agréable, très-doux et surtout très-savant mais trop préoccupé par ses propres pensées pour que sa conversation fût longtemps attachante.

À bord du corsaire, tout le monde l’aimait et le respectait, parce qu’il était bon, affable et accessible à tous.

Depuis trois jours déjà, le Hasard faisait bonne route pour l’Angleterre.

C’était le soir, le diner était terminé, une pluie fine et un peu froide empêchait la promenade sur le pont.

Le premier quart de nuit était commencé depuis une heure déjà ; la cloche avait tinté un coup double, c’est-à-dire neuf heures.

Le capitaine, M. Maraval, le docteur, et le second, Ivon Lebris, étendus sur des sophas établis autour de la salle à manger, fumaient d’excellents puros, dont ils regardaient d’un air pensif, et sans échanger une parole, s’évaporer la fumée en capricieuses paraboles bleuâtres.

Depuis plus d’une demi-heure, pas un mot n’avait été échangé entre nos quatre personnages.

Don Jose bâilla à se démettre la mâchoire.

– Je vous demande pardon, dit-il, mais, ma foi, cela a été plus fort que moi !

— Vous vous ennuyez, mon ami ? lui demanda le capitaine.

— Hum ! pas positivement, répondit le banquier cependant je vous avoue que je ne m’amuse pas beaucoup : la vie que nous menons ici n’est pas des plus folâtres.

— C’est la vie de bord, mon ami ; vous n’y êtes pas accoutumé ; vous ne pouvez pas en comprendre les charmes, d’autant plus que, étranger à nos occupations, vous ne vivez pas de notre vie ; toutes vos habitudes sont forcément rompues ; vous pensez à votre famille et vous avez hâte de revoir la terre que vous avez quittée, et où se trouvent toutes vos affections et tous vos devoirs.

— Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous me dites, mon ami ; il faut être marin pour apprécier les charmes de cette existence, pour nous, pauvres habitants de la terre, si monotone et si vide d’émotions.

– Les émotions ne nous manquent pas, cependant, fit en souriant le capitaine ; nous en éprouvons à chaque instant, de toutes sortes, et parfois des plus fortes, mon ami.

— Je ne dis pas non ; et pourtant, jusqu’à présent.

– Vous n’en avez éprouvé aucune, et vous vous ennuyez, interrompit-il en souriant.

— Eh bien ! ma foi, je l’avoue, mon ami ; au diable la honte ! Cette absence de toute occupation, ce far niente continuel, dans lequel s’écoulent mes journées, atrophie mon intelligence, annihile mon courage. Sur ma parole, je crois que j’engraisse et que je prends du ventre.

— Oh ! vous allez trop loin, dit Olivier en riant.

— Prenez garde ! don Jose, il faut soigner cela, dit Ivon. Si vous preniez médecine ?

— Qu’en pensez-vous, docteur ? demanda le capitaine d’un ton de bonne humeur.

— La médecine est impuissante contre les maladies morales, répondit le médecin avec un sourire mélancolique.

— Bien répondu, docteur ! s’écria don Jose les maladies morales doivent être traitées moralement.

— Très-bien ! Je vais organiser un bal ; nous danserons à l’orgue de barbarie et au biniou.

— Oh non ! je vous en prie : le remède serait pire que le mal.

— Que puis-je faire alors pour vous délivrer de cette humeur noire ?

— C’est l’influence de l’Angleterre, dit Ivon : don Jose a le spleen ; il sent déjà les brouillards de la joyeuse Angleterre !

– Oh ! je n’en suis pas encore là !

– Voulez-vous, reprit Olivier, que je fasse venir un de nos gabiers ? Nous avons à bord d’excellents conteurs ; ce brave matelot nous racontera des histoires.

— Tiens ! tiens ! tiens ! dit le banquier en se redressant subitement sur son sopha ; il y a quelque chose dans ce que vous dites là, Olivier.

— Très-bien ; alors j’appelle ?

— N’en faites rien, je vous prie.

– Pourquoi donc ?

– Parce que c’est inutile.

— Vous ne voulez plus d’histoires ?

– Je ne dis pas cela s’écria-t-il vivement.

– Alors que dites-vous donc, diable d’homme ?

– Je dis que nous n’avons pas besoin qu’un de vos matelots nous raconte des histoires.

— Alors, passons à autre chose.

— Non pas ; tenons-nous-en aux histoires : chacun de nous, s’il le veut, peut fort bien en raconter, et de très-intéressantes même !

— Ah ! ah !

— Vous, par exemple, mon ami.

— Moi ? vous plaisantez, mon cher Jose !

— Dieu m’en garde, mon ami !

— Voyons ! expliquez-vous ; depuis dix minutes, comme un chat qui guette une jatte de lait, vous tournez autour d’une question que vous semblez craindre d’aborder.

— C’est vrai, mon cher Olivier. Je suis un de vos meilleurs amis ?

— Je le crois.

— Eh bien ! convenez avec moi que, jusqu’à présent, vous ne m’avez témoigné qu’une confiance fort minime.

– Moi, mon ami ! Ah ! par exemple, voilà une chose dont je ne conviendrai jamais ! Ai-je donc des secrets pour vous ? s’écria le capitaine avec reproche.

— Non, je dois en convenir mais là n’est pas la question.

— Oui, elle me semble considérablement s’égarer, dit Ivon en riant.

— Revenons-y donc, fit vivement le banquier ; en deux mots et franchement, mon cher Olivier, de toutes les histoires que j’écouterais avec plaisir, il en est une pour laquelle, j’en suis sûr, j’éprouverais un très-vif intérêt.

— Bah ! laquelle donc, cher Jose ?

— La tienne, pardieu ! matelot ! s’écria Ivon Lebris en se redressant lui aussi ; la tienne que dernièrement encore, à bord du Formidable, tu promettais de me raconter si, après notre séparation, le hasard nous réunissait de nouveau. Ne m’as-tu pas dit cela ?

– En effet, je te l’ai dit, matelot, répondit en riant Olivier ; mais je ne supposais pas, en te le disant, te fournir ainsi l’occasion de faire un jour un atroce calembour…

— Voilà encore que tu essaies de détourner la question, reprit Ivon.

— Ne crois pas cela, matelot ; mais il me semble que le moment est singulièrement choisi pour tenir cette promesse, fit Olivier devenant subitement pensif.

– Si cependant, reprit M. Maraval, ce que nous vous demandons devait vous causer le plus léger chagrin ou le moindre ennui, mon cher Olivier, mettez que je n’ai rien dit et n’en parlons plus.

— Non, fit-il en souriant, après quelques secondes de réflexion, puisque vous tenez absolument à savoir qui je suis, à me connaître tout entier, je ne…

— Pardon, mon ami, interrompit vivement M. Maraval ; je désire avant tout que vous sachiez bien que si moi et ce brave Lebris, votre matelot dévoué, nous désirons vous entendre faire ce récit, qui doit vous coûter beaucoup en ravivant en vous de cruelles douleurs, ce désir n’a rien de cette curiosité futile qui pousse les gens désœuvrés à s’immiscer dans des affaires qui ne sauraient avoir d’autre intérêt pour eux que de leur faire tuer assez agréablement le temps pendant un nombre d’heures plus ou moins considérable…

— Je vous connais trop bien tous deux, répondit affectueusement Olivier, pouravoir supposé un seul instant qu’un motif aussi égoïste vous poussât à insister sur cette demande.

— Voilà qui est parler, matelot, s’écria Ivon avec sentiment ; je n’ai pas besoin de connaître ton histoire pour savoir combien tu es bon et généreux ; je sais ce que tu vaux, cela me suffit pour t’aimer comme un frère ; lorsque je saurai cette histoire, je ne t’en aimerais pas davantage, va, matelot : cela me serait impossible !

Olivier serra chaleureusement la main de son matelot.

— Ivon Lebris a raison, repartit M. Maraval ; seulement il a oublié d’ajouter que, lorsque nous serons au fait des événements douloureux qui causent votre tristesse incurable et votre amère misanthropie, nous pourrons mieux compatir à vos douleurs, parce que nous les aurons faites nôtres et nous les partagerons avec vous.

— Allons, dit Olivier, vous avez raison tous deux, mes amis, je ne refuserai pas plus longtemps de vous satisfaire ; il n’y a dans ma vie passée rien dont je doive rougir. J’ai beaucoup souffert, j’ai commis peut-être bien des erreurs, bien des fautes, mais il n’y a pas dans toute mon existence une seule action qui soit, je ne dirai pas honteuse, mais seulement équivoque ; et c’est miracle, croyez-le bien, après tous les mauvais exemples que j’ai constamment eus devant les yeux et l’éducation qui m’a été donnée. Mousse ! appela-t-il.

Furet parut aussitôt.

— Fais enlever tout cela reprit-il en montrant la table chargée encore des débris du dessert, et dis au cuisinier de préparer un bol de punch.

Le mousse sortit et fut presque aussitôt remplacé par le domestique du capitaine ; celui-ci se hâta de desservir, et, après quelques instants, il revint portant un immense bol de punch enflammé qu’il posa devant les officiers en l’accompagnant de verres, etc., etc.

— C’est bien, dit Olivier, maintenant retirez-vous, Antoine, je n’ai plus besoin de vous ; vous pouvez vous coucher. Quant à Furet, il s’étendra tout habillé dans son hamac, et se tiendra prêt à répondre si j’appelle ; allez.

Le domestique sortit.

Ce domestique, nommé Antoine Lefort, était un Parisien pur sang, né à Belleville, rue de la Mare.

Il avait à peine vingt-cinq ans ; quelques peccadilles un peu trop fortes l’avaient contraint à s’expatrier ; il avait été valet de chambre dans une grande maison et connaissait bien le service ; c’était un grand gaillard, assez beau garçon, à la physionomie futée et goguenarde ; quant à ses qualités morales, il était hâbleur comme un boursier marron, malin comme un singe, méchant comme un âne rouge, paresseux avec délices, et comme il le disait lui-même en riant, il pigeait avec les lézards, et il gagnait ; il faisait, pour vivre, les métiers les plus excentriques, sans fausse honte ni remords.

Quand M. Maraval l’avait ramassé par hasard sur les quais de Cadix, dont il semblait compter les pavés, il y avait plus de huit jours qu’il mourait à peu près de faim.

Avec tout cela, il était susceptible d’attachement et même de dévouement au besoin ; en somme c’était un homme de ressources. Olivier avait compris, en quelques jours, ce caractère bizarre il avait agi en conséquence, et, en fin de compte, il était très-satisfait de son nouveau domestique, dont il ne se serait séparé qu’à son corps défendant.

— Je vous remplis les verres, dit Olivier, lorsque la porte se fut refermée sur Antoine Lefort ; donc, messieurs, puisque vous en témoignez le désir, je vais vous raconter l’histoire des vingt-trois ans qui se sont écoulés depuis le moment où j’ai poussé mon premier sanglot, jusqu’au jour où nous sommes ; bien des choses que je vous dirai m’ont été, à plusieurs époques, racontées à moi-même.

Mes souvenirs personnels ne remontent pas plus haut que ma cinquième année ; la première partie de mon existence demeure donc, pour moi, enveloppée d’un épais brouillard, et ce qui s’y rapporte est rempli de nombreuses lacunes que je ne suis pas encore parvenu à combler complètement, mais que le temps, ce grand découvreur de mystères, dissipera, j’en ai la conviction intime.

Je vous devais cette préface afin de prévenir vos interruptions probables en me voyant aussi bien instruit de certains détails que je devais ignorer, à cause des précautions minutieuses prises pour empêcher toutes indiscrétions de la part de ceux que l’on avait été obligé de mettre dans la confidence des faits se rapportant à moi. Maintenant, buvons ! À votre santé, mes amis ! et à la vôtre aussi, docteur ! Il n’y a que quelques jours que nous nous connaissons, et déjà nous nous estimons, je dirai presque nous nous aimons, comme si nous avions vécu de longues années ensemble !

— La souffrance rapproche les hommes, capitaine ; elle les attache les uns aux autres par les liens d’une sympathie magnétique qui les fait amis au premier regard ; nous nous sommes reconnus, tout d’abord, comme frères en infortune, et nous nous sommes aimés : cela devait être ainsi.

Les verres furent vidés, et les cigares allumés.

— Messieurs, reprit Olivier après avoir fortement aspiré à deux ou trois reprises la fumée de son puro tout me porte, non pas à supposer, mais à avoir la certitude que je suis Espagnol et né à Madrid pendant la nuit du 13 au 14 octobre 179., entre dix et onze heures du soir : vous voyez que je précise ; j’ai des raisons pour cela. Mon père et ma mère appartiennent tous deux à la grandesse ; ils portent les plus beaux et les plus anciens noms de la monarchie espagnole ; tous deux étaient mariés, mais non pas l’un avec l’autre le mari de ma mère était alors ministre ; mon père était ambassadeur : les deux hommes étaient naturellement ennemis irréconciliables.

Mon père quitta son poste et se rendit secrètement à Madrid pour être présent à ma naissance, qui eut lieu calle de Alcala, à deux cents pas à peine du palais de mon père, dans la maison et par l’entremise d’un médecin très-habile, mais encore plus pauvre, nommé Jose Legañez, que l’on crut faire disparaître en l’envoyant au Pérou en qualité de médecin en chef de l’hôpital de Lima, mais que j’ai rencontré plus tard, dans des circonstances singulières que je vous dirai.

Je suis donc, non pas un enfant naturel, mais un enfant adultérin ; ma naissance ne fut pas déclarée à Madrid ; l’intendant de mon père, qui était son frère de lait et avait pour lui un de ces dévouements absolus, inconscients, que rien n’arrête, m’emporta quelques heures seulement après ma naissance, traversa l’Espagne, franchit les Pyrénées et me conduisit à Paris ; il me nourrissait pendant le voyage avec du lait de chèvre ; comment je ne mourus pas pendant ce long et pénible trajet, fait surtout dans ces conditions exceptionnelles, ceci est une énigme que, depuis que je suis homme, j’ai vainement essayé de comprendre ?

Arrivé à Paris, l’intendant s’aboucha avec certaines personnes, sans doute gagnées et prévenues à l’avance, et me porta rue Neuve-du-Luxembourg, n° 14, presque en face de l’église de l’Assomption, chez un médecin nommé le docteur Paul Herbillon ; ce médecin ne fit aucune difficulté pour se charger de faire la déclaration de ma naissance, comme si j’étais né chez lui ; cette déclaration accomplie, il me porta lui-même rue d’Enfer, à l’hospice des Enfants-Trouvés.

Vous le voyez, les précautions étaient bien prises ; rien n’avait été négligé pour détruire toutes les traces du double adultère.

Après un an ou deux peut-être de séjour à l’hospice des Enfants-Trouvés, je le quittai et je fus transporté dans une ferme, aux environs d’Orléans, où je demeurai pendant deux ou trois ans à me rouler dans la poussière et me vautrer dans la fange avec cinq ou six autres misérables, appartenant comme moi à l’hospice ; ces deux ou trois années furent sans contredit les plus heureuses de ma vie.

Les braves gens auxquels on m’avait confié étaient bons pour moi ; ils m’aimaient à leur manière et me bourraient de pain et de pommes de terre, sans compter les tartines de beurre et de miel.

Un jour, une voiture bourgeoise arriva à la ferme ; on m’habilla, on me débarbouilla, et je partis après avoir embrassé en pleurant le fermier et sa femme, qui pleuraient, eux aussi, en me voyant partir. Je regrettais fort cette ferme où j’avais joui d’une liberté si complète. On me conduisit à Paris, tout en haut du faubourg du Roule, dans un pensionnat de demoiselles.

Ce pensionnat était tenu par une certaine Mme Perre, une Flamande de Dunkerque, fort belle encore, qui prétendait descendre de Jean Bart, dont elle conservait la canne, et dont le mari était corsaire et se battait comme un démon contre les Anglais, auxquels il faisait tout le mal possible mais ils finirent par s’emparer de lui et ils le jetèrent sur les pontons de Portsmouth. En est-il revenu ? je l’ignore.

Mme Perre avait une fille, nommée Hyacinthe, toute jeune encore, elle avait à peine dix-neuf ans.

Cette Hyacinthe était une merveille de beauté ; elle vit encore ; peu de femmes, même aujourd’hui, pourraient lui être comparées, bien qu’elle ait plus de cinquante ans.

Elle était mariée à un employé du ministère des finances, nommé Auguste Lugox, garçon spirituel, sceptique, dont le mariage avait été une affaire, et qui comptait surtout sur la beauté de sa femme pour pousser sa fortune et se faire, grâce à elle, une position honorable. Je ne connus que plus tard le ménage Lugox.

J’étais très-heureux dans ce pensionnat de demoiselles ; on m’appelait déjà Olivier, comme aujourd’hui ; j’étais la coqueluche des pensionnaires, auxquelles je jouais tous les tours imaginables, et qui me choyaient et me bourraient de bonbons à qui mieux mieux. Moi, je me laissais faire. J’étais fort laid ; j’avais les cheveux rouges ; j’étais jaune comme un Arabe et méchant comme un bouledogue ; chacun souffrait mes caprices : aussi cette méchanceté ne faisait-elle que croître dans des proportions extravagantes ; mais on me passait tout ; pourquoi ?

Ce fut longtemps pour moi un mystère j’appris plus tard que Mme Perre était généreusement rétribuée des soins qu’elle me donnait, par un banquier, ancien fournisseur des armées, très-riche, nommé Hébrard, intermédiaire d’un personnage mystérieux et inconnu ; j’ignorais alors tout cela, et je ne m’en préoccupais guère.

Vers l’âge de six ans, je fis une maladie très-grave : j’eus une fièvre cérébrale, compliquée de fièvre putride et de fièvre maligne ; on me rasa complétement la tête, ce qui fut un bonheur pour moi quand je fus guéri ; mes cheveux repoussèrent châtains ; avec les années, ils sont devenus presque noirs.

Mais je n’en étais pas quitte avec les maladies : quelques mois plus tard, je dus souffrir l’ablation des amygdales elles s’étaient extraordinairement gonflées et menaçaient de m’étouffer, si l’on ne se hâtait de m’en débarrasser.

Il y eut une consultation de médecins ; l’opération fut résolue ; les opérateurs choisis étaient les docteurs Dupuytren, Dubois et Marjolin. Ces trois noms appartenant à des princes de la science, et qui ont dû se faire payer très-cher, sont restés obstinément dans ma mémoire.

Mais ce n’était pas chose facile d’obtenir de moi que je consentisse à l’opération et que je me prêtasse bénévolement aux exigences des médecins.

Je me souviens qu’on voulut m’attacher pour m’opérer plus à l’aise, et que je me débattis comme un beau diable, unguibus et rostro ; je ne consentais, sous aucun prétexte, à me laisser approcher ; je donnais coups de pieds et coups de poings quand on essayait de m’approcher ; tous les raisonnements les plus insinuants étaient en pure perte.

– Voyons, me dit, en désespoir de cause, le docteur Dupuytren, que veux-tu pour te laisser faire on te le donnera…

– Je ne veux pas être attaché, répondis-je ; cela m’humilie…

— On ne t’attachera pas, mais tu resteras tranquille ?

— Oui, si l’on me donne une belle pipe, comme celle de Jean Bart.

Le docteur Dupuytren me regarda attentivement pendant une minute ou deux.

— Tu me le promets ? reprit-il enfin.

— Je vous le promets, répondis-je fièrement.

— C’est bien, me dit-il, j’ai ta parole.

— Je la tiendrai.

M. Lugox assistait à cette singulière conversation ; sur un signe du docteur, il sortit et rentra un instant après avec une pipe en terre, dont le tuyau était au moins aussi long que moi.

— Faites, dis-je alors en m’asseyant sur une chaise préparée tout exprès ; faites, je ne bougerai pas.

Et je tins parole : je me laissai opérer sans faire un mouvement ; du reste, l’opération ne dura pas plus d’une minute, et fut faite avec une merveilleuse adresse.

— Ce sera un homme ! dit le docteur Dupuytren en m’embrassant.

Ce mot, sortant d’une telle bouche, me rendit tout fier.

Quelques minutes plus tard, la pipe était en mille morceaux.

Deux mois après cette opération, dont j’étais complétement guéri, un matin, M. et Mme Lugox vinrent déjeuner au pensionnat ; ils me firent beaucoup de caresses, et, après le déjeuner, ils m’emmenèrent avec eux dans une voiture, rue Plumet, où ils demeuraient.

La rue Plumet commence au boulevard des Invalides et finit rue des Brodeurs ; de là au faubourg du Roule il n’y a pas très-loin, la route ne fut donc pas longue.

En arrivât dans leurs appartements, les époux m’embrassèrent et me donnèrent des bonbons.

— Tu restes avec nous, me dirent-ils ; nous aurons bien soin de toi, nous t’aimerons bien ; tu es notre fils Olivier, tu nous appelleras papa et maman : y consens-tu ?

— Je veux bien répondis-je la bouche pleine de bonbons.

Et il en fut ainsi.

Je me nommais Charles-Olivier Lugox ; je me croyais véritablement l’enfant de ce jeune ménage dans lequel j’entrais ainsi à l’improviste.

Du reste, tout concourait à me maintenir dans cette erreur les parents, les amis et même les simples connaissances de M. et Mme Lugox me traitaient de façon à me le faire croire ; la plupart d’entre eux le croyaient : les meilleurs complices sont les complices inconscients, parce qu’ils sont de bonne foi.

Ces amis et amies reprochaient doucement à Mme Lugox de m’avoir laissé si longtemps en nourrice ; j’avais les yeux de ma mère, la physionomie de mon père, etc., etc., etc.

La vérité, la voici.

Je ne l’appris que longtemps après, par une vieille tante de Mme Lugox, nommée Mlle Oliveau, qui m’aimait beaucoup ; au moment de se séparer de moi, et n’espérant plus me revoir, elle m’avoua tout en sanglotant : M. et Mme Lugox avaient eu un fils qui, s’il avait vécu, aurait eu le même âge que moi ; ce fils avait été mis en nourrice loin de Paris ; un jour, ses parents apprirent sa mort, cette nouvelle les désespéra ; M. Hébrard, le banquier et l’ami intime des deux époux, mais particulièrement de Mme Lugox, vint sur ses entrefaites leur faire une visite.

— À quoi bon vous chagriner ainsi ? leur dit-il ; vous connaissiez à peine votre enfant ; vous ne l’aviez vu que pendant quelques heures ; c’est un bonheur pour vous qu’il soit mort ; etc., etc.

Il continua pendant assez longtemps ces singulières consolations, puis il les termina brusquement, en faisant tout net aux deux époux les propositions suivantes, qui furent acceptées d’emblée :

Me faire passer pour leur fils, que personne ne connaissait, et dont j’avais l’âge ; M. Lugox, serait nommé consul aux États-Unis d’Amérique ; Mme Lugox recevrait, à titre d’indemnité, une somme de dix mille francs chaque année ;

À son départ pour son consulat, M. Lugox toucherait de la main à la main, et sans reçu, une somme de trente mille francs pour ses frais de déplacement.

M. Hébrard connaissait le cœur humain, il savait à qui il s’adressait : les pleurs se séchèrent subitement, et le lendemain, sans plus de retard, je pris la place du mort, et je devins le fils des deux époux.

Le ménage Lugox était loin d’être uni ; je ne tardai pas à m’en apercevoir.

Tous les soirs, après son dîner, monsieur sortait, pour ne plus rentrer qu’à une heure du matin ; une heure après son départ, M. Hébrard arrivait, s’enfermait avec madame dans sa chambre à coucher, et défense expresse était faite de les déranger, sous aucun prétexte.

Quant à moi, on m’envoyait coucher ou on me faisait rester à la cuisine, avec la bonne, le domestique et le cocher du banquier.

Les trois bons domestiques ne se gênaient pas pour dauber à qui mieux mieux sur leur maître, et raconter devant moi, avec une crudité insolente, une foule de choses que je n’aurais pas dû entendre, surtout à l’âge que j’avais alors.

À minuit et demi, M. Hébrard s’en allait.

Le mari rentrait quelques instants plus tard, ivre le plus souvent.

Alors, au lieu de se retirer chez lui — les deux époux avaient chacun un appartement séparé – il se rendait dans la chambre à coucher de sa femme, lui faisait des scènes horribles, enlevait les couvertures et la rouait de coups de cravache, jusqu’à ce qu’elle eût consenti à lui donner l’argent qu’il exigeait d’elle, en l’accablant des plus affreuses injures ; puis il se retirait, en lui disant d’une voix goguenarde qu’il était juste qu’elle partageât avec lui les bénéfices de la position ridicule qu’elle lui avait faite aux yeux de tous ses amis.

Les choses se passaient ainsi presque toutes les nuits cela devenait intolérable, il fallait y mettre un terme.

J’étais dans la maison depuis à peu près dix mois, lorsque M. Lugox fut nommé consul à Boston et partit pour se rendre à son poste, dont il ne devait jamais revenir.

— Pauvre enfant ! me dit-il au moment de partir, dans quel milieu infâme t’a-t-on jeté !

Il m’embrassa et s’éloigna.

Plus tard, j’ai compris ces paroles, dont alors je n’avais pu saisir le sens.

Je fus mis en pension à Versailles ; mais j’aimais trop la liberté pour me plaire dans une pension, si bonne qu’elle fût, et celle-là ne l’était que très-médiocrement.

Aussitôt après le départ de son mari, l’existence de Mme Lugox avait complétement changé.

Elle avait quitté son appartement de la rue Plumet pour en habiter un beaucoup plus beau, rue de Ponthieu ; de là elle était passée rue Neuve-de-Berry, dans un magnifique hôtel qu’elle habitait seule.

Sa maison avait été montée sur un très-grand pied ; elle avait chevaux et équipages, recevait nombreuse compagnie, avait un mobilier somptueux et une campagne à Auteuil, où j’arrivais régulièrement tous les mois, après m’être échappé de ma pension de Versailles.

Je ne pouvais me courber sous la discipline de cette pension ; je sautais par une fenêtre et je venais, tout courant, me réfugier à Auteuil ; le lendemain, on me reconduisait à la pension.

Mais c’était toujours à recommencer.

On me changea d’institution ; on me mit chez un certain M. Petit, rue de Jouy, n° 9, dont l’établissement était célèbre à cette époque, et qui passait pour dompter les caractères les plus difficiles.

Là, ce fut encore pis ; je me mis en pleine révolte contre les professeurs et le chef de l’institution un jour, poussé à bout, il me frappa ; je lui lançai un encrier de plomb à la tête, je faillis le tuer : ce fut le comble, on me renvoya séance tenante.

L’amitié de Mme Lugox, qui jamais n’avait été bien vive pour moi, s’était depuis bien longtemps éteinte ; elle me supportait avec ennui, je ne lui étais plus nécessaire.

Il y eut à mon sujet, entre elle et M. Hébrard, une longue conversation, dont le résultat fut que j’étais un bandit qui finirait mal ; qu’il fallait se débarrasser de moi au plus vite, de crainte que je ne fisse quelque mauvais coup, si je restais plus longtemps à Paris.

D’après le conseil de M. Hébrard, Mme Lugox écrivit à Dunkerque à un de ses parents, attaché à la marine et habitant cette ville ; la réponse ne se fit pas longtemps attendre.

Huit jours plus tard, je signai mon engagement, au bureau de l’inscription maritime, en qualité de mousse.

Ce fut alors que j’appris mon nom véritable, c’est-à-dire celui écrit sur mon acte de naissance — celui fait à Paris — et que j’appris que je n’étais, ni de près ni de loin, parent de M. et Mme Lugox.

Quatre jours après, je montai en diligence et je partis pour Dunkerque, où j’arrivai sain et sauf.

Un monsieur, dont je n’ai jamais su le nom, m’attendait au bureau de la voiture.

Il produisit une lettre, me réclama, et, sans m’adresser une parole, il me conduisit en me tenant par la main, dans la crainte sans doute que je ne lui échappasse, jusqu’à un chasse-marée assez grand, amarré bord à quai, et dans lequel il me força à monter.

— Voici le mousse en question, maître Cabillaud, dit mon inconnu à un gros homme à mine rébarbative, qui fumait sa pipe, assis sur un rouleau de grelins ; c’est un bandit ; je vous le recommande ; il a tous les vices, et bien d’autres encore.

— Je me charge de lui souquer son amarrage à bloc, répondit d’une voix enrouée le gros homme, sans retirer sa pipe de sa bouche, et en me lançant un regard de travers ; filez votre nœud en douceur ; j’en réponds, foi de Cabillaud ! À vous revoir !

— Vous pouvez en faire ce que vous voudrez, personne ne vous en demandera compte.

Et après avoir prononcé ces atroces paroles, l’inconnu tourna le dos et s’en alla, sans même me jeter un coup d’œil.

Je ne l’ai jamais revu.

— Accoste ici, sardine de malheur ! me dit maitre Cabillaud en me donnant brutalement un coup de poing dans la poitrine, qui me renversa sur le pont.

Je me relevai en sanglotant.

— Bon ! tu t’habitueras, moustique reprit-il en riant ; sèche tes écubiers et va t’asseoir à l’avant, ajouta-t-il en étendant le bras droit dans la direction du beaupré.

Je me hâtai d’obéir, et je m’assis tristement, songeant avec épouvante à l’avenir affreux qui sans doute m’était réservé avec un pareil sauvage.

J’avais neuf ans moins deux mois j’étais très-faible et surtout très-petit pour mon âge.

En ce moment, on appela le quart de minuit ; le capitaine Olivier monta sur le pont, où ses amis le suivirent.