100 percent.svg

Paris-Éros. Deuxième série, Les métalliques/11

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
(alias Auguste Dumont)
Le Courrier Littéraire de la Presse (p. 131-139).
◄  X.
XII.  ►


XI


La fantasmagorie de l’or. — Un mariage select. — Le substitut d’un notaire. — Le notariat de Mme Blanqhu. — Coup de foudre.


Elle avait été brillante la chevauchée nuitale ; les cendres des hippocentauriques en avaient tressailli d’orgueil sur les rochers de la Thessalie. Me Blanqhu s’était relevé géant dans l’opinion de la duchesse de Rascogne.

— Le monstre ! s’était-elle écriée en son prurit d’érotisme.

Et il allait épouser l’héritière de cinquante millions !

Elle calculait qu’elle ferait bien d’attendre avant de se donner un nouveau protecteur ; Agénor suffirait à tout.

Trois jours après, tout Paris mondain connaissait l’affaire de l’héritage.

Le notaire n’avait peut-être pas été aussi discret que les circonstances le comportaient, car, chaque jour, Aglaé Matichon reçut un formidable courrier de galants hommes, mettant leur cœur et leur nom à ses pieds, et traitant son prétendant officiel par-dessous la jambe. Aux lettres succédèrent les visites. Mais Madame était partie pour l’étranger ; Madrid, New-York ou Bombay : la concierge ne savait pas au juste.

Quand les chasseurs de dots apprirent que le jour du mariage était fixé, ils restèrent ahuris.

— Il doit être fort, le gaillard, se dirent-ils en parlant du fiancé.

Au moment de la cérémonie, l’église de la Trinité regorgeait de beau monde : chacun voulait voir l’héritière.

Aglaé Matichon, dans une ravissante toilette blanche, apparut sur le seuil du saint édifice, conduite à l’autel par le vieux Pertuisard, de la banque Pertuisard, Maboulaine et Cie, auteur d’une Étude financière sur la circulation monétaire à fonds perdus et le remploi des capitaux égarés.

Elle embaumait la virginité et l’innocence. On a de ces flairs dans le grand monde.

Elle était jolie, on ne pouvait le nier, et même belle. On trouvait généralement qu’elle valait le coup.

— Vingt-quatre landaus, rien que ça, ma chère ! dit le suisse à la loueuse de chaises.

Me Blanqhu fut complimenté. On ne lui trouvait plus une drôle de gueule.

On vanta le courage et la grandeur d’âme que l’épousée avait montrés dans l’adversité. Beaucoup de beaux fils regrettèrent de ne pas l’avoir connue plus tôt.

Elle allait rayonner au firmament du ciel parisien : cela suffirait pour la réhabiliter.

On la recevrait avec plaisir, bien certainement. Mme Blanqhu eut un geste de candeur adorable. Elle se devait à son mari ; elle désirait rester dans l’obscurité jusqu’à la liquidation de son héritage. Ils n’étaient pas riches pour le moment et il allait falloir continuer à travailler.

— On vous prêtera ce que vous voudrez, lui dit Escafignon. J’ai des amis qui vous feront un million, si vous le désirez.

Aglaé remercia : elle verrait plus tard, quand elle se trouverait en possession des actes officiels qu’elle attendait.

— Je réclame la préférence, avait insisté le banquier.

Mme Blanqhu lui avait tendrement serré la main.

— Vous êtes un grand cœur, je me souviendrai de vous, lui avait-elle dit.

À Malbecoquette, on ignorait tout de l’héritage et de la nouvelle notairesse. Quand elle s’y déballa avec ses malles, ses cartons et ses meubles, chacun fut épaté ; il y en avait plein deux wagons.

Pendant huit jours, on n’y parla que des meubles du notaire ; on lui trouva une gueule moins drôle.

Aglaé jouissait intérieurement de l’effet produit par sa présence. On a beau être putain, toutes les femmes attachent un grand prix à la considération publique.

— Maintenant, dit-elle à son mari lorsqu’ils furent installés, occupons-nous de nos affaires. Comment va l’étude ?

— Ce n’est pas brillant, les paysans n’aiment pas les nouvelles figures et j’ai eu beaucoup de peine à conserver les loques de la clientèle de mon prédécesseur.

— C’est que tu t’y es mal pris ; il faudra que je relance ces paroissiens-là. Et la caisse ?

— Pas riche non plus ; avec le bénéfice de l’affaire Rascogne, mettons cinquante mille francs.

— Mais tu avais près de soixante-quinze mille francs, avec le rabiot du crédit du baron Tamponneau, en entrant ici !

— Dis donc, j’ai dû m’installer, vivre, puis j’ai fait quelques pertes à la Bourse.

— Tu me feras le plaisir de ne plus tourner les pieds de ce côté-là. Remets-moi la clef, je pourvoirai aux dépenses.

— Mais la clef de la caisse, c’est sacré pour un notaire ; tu n’y songes pas !

— C’est encore plus sacré pour sa femme. Mais pas tant de mijotage, on ne me la fait pas à moi, cette blague-là.

— Alors, c’est toi qui vas être le notaire ?

— Parfaitement.

— Et moi ?

— Tu feras les courses. Ton clerc, qui me paraît un vieux routier, me suffira.

— Essaye, je ne demande pas mieux. Tu en auras vite assez.

— C’est probable, mais, en attendant, je veux voir comment cela se pratique.

— Et les relations ?

— Tu te chargeras des femmes de Malbecoquette ; moi, je fais mon affaire de leurs maris. Maintenant que c’est entendu, va te promener. Pour ta gouverne, on déjeune à midi et on dîne à 7 heures.

— Mais la signature ?

— Tu signeras, tu approuveras, quand je te le dirai.

— Drôle d’idée !… Tu mijotes quelque chose ?

— Mais oui, grand benêt… Il s’agit de tirer proprement mon héritage des griffes de ceux qui le détiennent. Tu n’es pas de taille à conduire cette barque-là.

— Que ne le disais-tu tout d’abord, nous nous serions de suite entendus. Tu n’as plus besoin de moi ?

— Non, va prendre ton apéritif. Sois exact à midi, on te prépare un canard aux petits pois.

Pendant un mois, Aglaé ne quitta pas l’étude : elle compulsa les dossiers, piocha le Code civil et le droit notarial.

Elle se fit éclairer par le clerc qu’elle cajola de cent manières, l’interrogeant sur toutes les formes des actes testamentaires et de la jurisprudence qui les régissait.

Elle devenait forte, très forte même ; elle dressa deux actes de mariage importants et un acte de donation entre vifs qui émerveillèrent Agénor.

Mais le premier feu était passé, le notaire vit qu’elle faiblissait à la tâche, et il en fut navré.

Il pressentit le moment où il lui faudrait reprendre sa chaîne bureaucratique.

Il pensait au moyen de stimuler de nouveau le beau zèle de sa compagne à l’aide d’une des rosseries dont il avait le secret, lorsqu’un matin, en lisant son journal, devant le café bien crémé que la servante venait de servir à lui et à Aglaé, il sursauta sur sa chaise, jurant comme un charretier.

— Qu’est-ce qui te prend ? lui demanda sa femme un peu surprise.

— Il me prend que la duchesse de Rascogne est morte.

— Ce n’est que cela ! Console-toi ; tu en retrouveras des grandes dames : un clou chasse l’autre. Tu en parles à ton aise, toi. Tu ne lui as pas prêté deux cent mille francs !

— Cela regarde ses prêteurs. On liquidera, puis tout sera dit.

— C’est bien cette liquidation qui m’écrase.

— Y aurait-il du louche dans cette affaire ?

— C’est mieux que cela ; il y va pour moi du bagne.

Ce fut au tour d’Aglaé d’être inquiète.

— Le bagne ! Alors tu as fourré les deux cent mille francs dans ta poche. Que sont-ils devenus ?

— Si je les avais dans ma poche, je serais un homme sauvé.

— Tu les as dépensés avec des gourgandines ?… Je me doutais du coup ; tu avais l’air trop content quand tu es venu me parler de l’emprunt.

— Tiens ! j’aime mieux tout te dire, cela vaudra mieux. Je me suis emballé dans cette affaire comme un serin ; j’ai fait bêtise sur bêtise, boulette sur boulette. Le domaine de Clavière était grevé de trois cent soixante-dix mille francs : pour allécher les prêteurs, j’ai supprimé les mentions hypothécaires jointes aux titres de propriété.

— Combien vaut le domaine ?

— Il a été estimé, par expert, trois cent quatre-vingt mille francs.

Mme Blanqhu s’était levée méprisante, mais aussi calme que si la chose eût été sans importance.

— Pour une fois que tu as travaillé sans me consulter, tu as fait du propre ouvrage, dit-elle à son mari qui se promenait fou dans la salle à manger en agitant son journal. Mais il n’est plus temps de se lamenter : mille années de chagrin n’ont jamais racheté un centime de dette. Dis-moi ce que tu penses faire.

— Je n’en sais parbleu rien ; tâcher d’emprunter au nom d’un tiers supposé, en attendant l’héritage.

— C’est cela, le faux après le stellionat, deux cordes pour te pendre. Tu n’as pas perfectionné la poudre.

— Trouve mieux, toi.

— Combien vaut l’étude ?

— Le père Jobardier m’en a offert la semaine dernière cent cinquante mille francs pour son fils.

— Tu vas la lui coller. Tu te subrogeras ensuite aux prêteurs en les remboursant, puis nous verrons à tirer ce que nous pourrons de la liquidation des affaires de la duchesse.

— Mais, sans mon étude, je suis un mort qui marche.

— J’en ai plein le dos de ta boîte. Pour ce qu’elle nous rapporte, on peut se brosser.

— Tu m’avais dit qu’elle commençait à marcher.

— Oui, mais en trimant comme un cheval. Je te dis que j’en ai assez ; c’est suffisant. Tu vas aller à Paris, t’informer où on en est à l’hôtel de Rascogne. Pendant ce temps, je traiterai de la cession de l’étude avec le père Jobardier ; je terminerai mieux cette affaire que toi. C’est moi qui lui ai soufflé cette idée, mais je ne croyais pas que c’était pour si tôt.