Paris (Hugo)/Déclaration de paix

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Ollendorf (Œuvres complètes. Tome 26p. 336-344).


V

DÉCLARATION DE PAIX.


I


Que l’Europe soit la bienvenue.

Qu’elle entre chez elle. Qu’elle prenne possession de ce Paris qui lui appartient, et auquel elle appartient ! Qu’elle ait ses aises et qu’elle respire à pleins poumons dans cette ville de tous et pour tous, qui a le privilège de faire des actes européens ! c’est d’ici que sont parties toutes les hautes impulsions de l’esprit du dix-neuvième siècle ; c’est ici que s’est tenu, magnifique spectacle contemporain, pendant trente-six ans de liberté, le concile des intelligences ; c’est ici qu’ont été posées, débattues et résolues dans le sens de la délivrance, toutes les grandes questions de cette époque : droit de l’individu, base et point de départ du droit social, droit du travail, droit de la femme, droit de l’enfant, abolition de l’ignorance, abolition de la misère, abolition du glaive sous toutes ses formes, inviolabilité de la vie humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait quelle chasteté grandiose, et qui, d’un mouvement insensible, mais irrésistible et continu, rejettent sur leur moraine les blocs erratiques, Paris a mis dehors toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort. Cette pénalité, inquiétude de la conscience publique qui sent là un empiétement sur l’inconnu, Paris l’a supprimée autant qu’il était en lui. Il a compris que l’échafaud chassé, c’était, dans un temps donné, l’échafaud détruit, et il a mis la guillotine à la porte. De cette façon, il a été aussi peu complice que possible du suicide qui a eu lieu dernièrement par le moyen du bourreau, la société obéissant à la réquisition d’un enfant-monstre[1]. En dépit de la fiction de l’enceinte fortifiée, la Roquette, c’est dehors. On pend dans Londres, on ne pourrait guillotiner dans Paris. De même qu’il n’y a plus de Bastille, il n’y a plus de place de Grève. Si l’on essayait de redresser la guillotine devant l’hôtel de ville, les pavés se soulèveraient. Tuer dans ce milieu humain n’est plus possible. Présage décisif et certain. Le pas qui reste à faire est celui-ci : mettre hors la loi ce qui est hors la ville. Il se fera. La sagesse du législateur est de suivre le philosophe, et ce qui a son commencement dans les esprits a inévitablement sa fin dans le code. Les lois sont le prolongement des mœurs. Enregistrons les faits à mesure qu’ils se présentent. Dès à présent, quand la peine de mort opère sur une place publique en France, défense est faite à l’armée de regarder l’échafaud ; les hommes de garde ne doivent point faire face au supplice, et les soldats ont ordre de tourner le dos à la loi. C’est là, à vrai dire, une exécution de la guillotine. Il faut louer l’autorité publique quelconque qui l’a voulue.

Au fond, cette autorité, c’est Paris.

Paris est un flambeau allumé. Un flambeau allumé a une volonté. Paris, après 89, la révolution politique, a fait 1830, la révolution littéraire ; remise en équilibre des deux régions, la région de l’idée appliquée et la région de l’idée pure ; installation dans l’intelligence de la démocratie installée dans l’état ; suppression des routines ici comme des abus là ; transformation du goût français en goût européen ; remplacement d’un art ayant pour souverain le public par un art ayant pour élève le peuple. Ce peuple, celui de Paris, est déjà pensif et profond. Prenez ce petit être qu’on appelle le gamin de Paris ; en révolution que fait-il ? il respecte le chemin de fer et démolit l’octroi ; et l’instinct de cet enfant éclaire toute l’économie politique. C’est à Paris que la question des banques s’élabore, et que se centralise ce vaste et fécond mouvement coopératif qui, donnant raison aux prévisions du grand socialiste de 1848, Louis Blanc, amalgame le capitaliste à l’ouvrier, associe les industries sans gêner la liberté, proportionne le résultat à l’effort, et résout l’un par l’autre les deux problèmes du bien-être et du travail. Les préjugés et les erreurs sont des torsions qui exigent un redressement ; l’appareil orthopédique, ébauché par Ramus, agrandi par Rabelais, retouché par Montaigne, rectifié par Montesquieu, perfectionné par Voltaire, complété par Diderot, achevé par la Constitution de l’an II, est à Paris. Paris tient école. École de civilisation, école de croissance, école de raison et de justice. Que les peuples viennent se tremper l’âme dans ce tourbillon de vie ! que les nations viennent vénérer cet hôtel de ville d’où est sorti le suffrage universel, cet Institut, avant peu régénéré, d’où sortira l’enseignement gratuit et obligatoire, ce Louvre d’où sortira l’égalité, ce champ de Mars d’où sortira la fraternité. Ailleurs on forge des armées ; Paris est une forge d’idées.

Bonne espérance à l’avenir ! Paris est la ville de la puissance par la concorde, de la conquête par le désintéressement, de la domination par l’ascension, de la victoire par l’adoucissement, de la justice par la pitié et de l’éblouissement par la science. De l’Observatoire la philosophie voit une plus grande quantité de Dieu que la religion n’en voit de Notre-Dame. Dans cette cité prédestinée, le contour vague, mais absolu, du progrès est partout reconnaissable ; Paris, chef-lieu d’Europe, est déjà hors de l’ébauche, et dans toutes les révolutions qui dégagent lentement sa forme définitive, on distingue la pression de l’idéal, comme on voit sur le bloc de glaise à demi pétri le pouce de Michel-Ange.

Le merveilleux phénomène d’une capitale déjà existante représentant une fédération qui n’existe pas encore, et d’une ville ayant en elle l’envergure latente d’un continent, Paris nous l’offre. De là l’intérêt pathétique qui se mêle au puissant spectacle de cette cité-âme.

Les villes sont des bibles de pierre. Celle-ci n’a pas un dôme, pas un toit, pas un pavé, qui n’ait quelque chose à dire dans le sens de l’alliance et de l’union, et qui ne donne une leçon, un exemple ou un conseil. Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet de monuments, de tombeaux et de trophées épeler la paix et désapprendre la haine. Qu’ils aient confiance. Paris a fait ses preuves. De Lutèce devenir Paris, quel plus magnifique symbole ! Avoir été la boue et devenir l’esprit !


II


L’année 1866 a été le choc des peuples, l’année 1867 sera leur rendez-vous.

Les rendez-vous sont des révélations. Là où il y a rencontre, il y a entente, attraction, frottement, contact fécond et utile, éveil des initiatives, intersection des convergences, rappel des déviations au but, fusion des contraires dans l’unité ; telle est l’excellence des rendez-vous. Il en sort un éclaircissement. Un carrefour de sentiers avec son poteau indicateur débrouille une forêt, un confluent de rivières conseille la colonisation, une conjonction de planètes éclaire l’astronomie. Qu’est-ce qu’une exposition universelle ? C’est le monde voisinant. On va causer un peu ensemble. On vient comparer les idéals. Confrontation de produits en apparence, confrontation d’utopies en réalité. Tout produit a commencé par être une chimère. Voyez-vous ce grain de blé ; il a été, pour les mangeurs de glands, une absurdité.

Chaque peuple a son patron de l’avenir qui est une extravagance ; l’amalgame et la superposition de toutes ces extravagances diverses composent, pour l’œil fixe du penseur, la confuse et lointaine figure du réel. Ces réverbérations viennent des profondeurs. Ainsi les fantômes ébauchent l’être ; ainsi les idolâtries esquissent Dieu.

Celui qui rêve est le préparateur de celui qui pense. Le réalisable est un bloc qu’il faut dégrossir, et dont les rêveurs commencent le modelé. Ce travail initial semble toujours insensé. La première phase du possible, c’est d’être l’impossible. Quelle quantité de folie y a-t-il dans le fait ? Épaississez tous les songes, vous avez la réalité. Concentration auguste de l’utopie, semblable à la concentration cosmique, qui de fluide devient liquide, et de liquide solide. À un certain moment, l’utopie est maniable ; c’est là que la philosophie la quitte et que l’homme d’état la prend, l’homme d’état n’étant que le deuxième ouvrier. Il n’est rien qui ne débute par l’état visionnaire. Prenez le fait le plus algébriquement positif, et remontez-le de siècle en siècle, vous arrivez à un prophète. Quel songe creux que Denis Papin ! S’imagine-t-on une marmite transfigurant l’univers ? Comme l’Académie des sciences leur dit leur fait de temps en temps à tous ces inventeurs ! Ils ont toujours tort aujourd’hui et raison demain. Or le demain d’une foule de chimères est arrivé ; c’est de cela que se compose aujourd’hui la richesse publique et la prospérité universelle. Ce qui vous eût fait mettre à Charenton au siècle dernier a, en 1867, la place d’honneur au palais de l’Exposition internationale. Toutes les utopies d’hier sont toutes les industries de maintenant. Allez voir. Photographie, télégraphie, appareil Morse, qui est l’hiéroglyphe, appareil Hughes, qui est l’alphabet ordinaire, appareil Caselli qui envoie en quelques minutes votre propre écriture à deux mille lieues de distance, fil transatlantique, sonde artésienne qu’on appliquera au feu après l’avoir appliquée à l’eau, machines à percement, locomotive-voiture, locomotive-charrue, locomotive-navire, et l’hélice dans l’océan en attendant l’hélice dans l’atmosphère. Qu’est-ce que tout cela ? Du rêve condensé en fait. De l’inaccessible à l’état de chemin battu. Continuez donc, vous, pédants, à nier, vous, voyants, à marcher.

Une rencontre des nations comme celle de 1867, c’est la grande Convention pacifique. Elle a cela d’admirable qu’elle accable comme l’évidence, qu’elle supprime subitement partout l’obstacle, et qu’elle remet en mouvement dans tous ses engrenages plus ou moins entravés le divin mécanisme de la civilisation. Une exposition universelle, à Paris, et en 1867, c’est une brusque rupture partout à la fois et un splendide vol en éclats de tous lés bâtons dans les roues. Nous disons tous et nous ne nous opposons à aucun des rêves que contient ce monosyllabe immense. Un grand espoir de clarté prochaine, c’est là toute notre vie. Allons, allons, incendiez-vous dans le progrès. Une chevelure de flamme sur votre tas de charbon noir. Peuples, vivez.


III


Il manquera à ce palais de l’exposition ce qui lui eût donné une signification suprême, aux quatre angles, quatre statues colossales, figurant quatre incarnations de l’idéal : Homère représentant la Grèce, Dante représentant l’Italie, Shakespeare représentant l’Angleterre, Beethoven représentant l’Allemagne, et, devant la porte, tendant la main à tous les hommes, un cinquième colosse, Voltaire, représentant, non le génie français, mais l’esprit universel.

Quant à l’exposition de 1867 en elle-même, considérée comme réalisation, nous n’avons point à en juger. Elle est ce qu’elle est, nous la croyons magnifique, mais l’idée nous suffit. Ce qu’est l’idée, et quel chemin elle a fait, un chiffre le dira. En 1800, à la première exposition internationale, il y avait deux cents exposants ; en 1867, il y en a quarante-deux mille deux cent dix-sept.

Une certaine mise à point de la civilisation résulte d’une exposition universelle. C’est une sorte d’homologation. Chaque peuple remet son dossier. Où en est-on ? Le genre humain vient là faire sa propre connaissance. L’ex- position est un nosce te ipsum.

Paris s’ouvre. Les peuples accourent à cette aimantation énorme. Les continents se précipitent, Amérique, Afrique, Asie, Océanie, les voilà tous, et la Sublime Porte, et le Céleste Empire, ces métaphores qui sont des royaumes, ces gloires qui sont de la barbarie. Vous plaire, ô athéniens ! c’était l’ancien cri ; vous plaire, ô parisiens ! c’est le cri actuel. Chacun arrive avec l’échantillon de son effort. Cette Chine elle-même, qui se croyait « le milieu », commence à en douter, et sort de chez elle. Elle va juxtaposer son imagination à la nôtre, les cas tératologiques de la statuaire à notre recherche de l’idéal, et à notre sculpture de marbre et de bronze la sculpture torturée et magnifique du jade et de l’ivoire, art profond et tragique où l’on sent le bourreau. Le Japon vient avec sa porcelaine, le Népaul avec son cachemire, et le caraïbe apporte son casse-tête. Pourquoi pas ? Vous étalez bien vos canons monstres.

Ici une parenthèse. La mort est admise à l’exposition. Elle entre sous la forme canon, mais n’entre pas sous la forme guillotine. C’est une délicatesse.

Un très bel échafaud a été offert, et refusé.

Enregistrons ces bizarreries de la décence. La pudeur ne se discute pas.

Quoi qu’il en soit, casse-têtes et canons auront tort. Les machines de meurtre ne sont ici que pour faire ombre. Elles ont honte, on le voit. L’exposition, apothéose pour tous les autres outils de l’homme, est pour elles pilori. Passons. Voici toute la vie sous toutes les formes, et chaque nation offre la sienne. Des millions de mains qui se serrent dans la grande main de la France, c’est là l’exposition.

Comme les conquérants ont vieilli ! où est aujourd’hui le blocus continental ?

Appuyons sur ces phénomènes démocratiques d’une portée si haute. Les portes ne sont jamais ouvertes trop grandes dans la démonstration du progrès. Le trop n’est pas à craindre lorsqu’on énumère les évidences rassurantes à l’extrémité desquelles est la concorde. L’unité se forme ; donc l’union. L’homme Un, c’est l’homme Frère, c’est l’homme Égal, c’est l’homme Libre.

Le fait des peuples se produit en dehors du fait des gouvernements.

Symptôme décisif. Ce qui vient à ce rendez-vous de l’exposition universelle, ce n’est pas seulement l’Europe, redisons-le, ce n’est pas seulement le groupe civilisé, ce n’est pas seulement l’Angleterre avec sa pyramide dorée de soixante pieds de haut figurant le rendement d’or de l’Australie, la Prusse avec son temple de la Paix et sa grotte de sel gemme, la Russie avec sa vieille orfèvrerie byzantine, la Crimée avec ses laines, la Finlande avec ses lins, la Suède avec ses fers, la Norvège avec ses fourrures, la Belgique avec ses dentelles, le Canada avec ses bois de luxe, New-York avec son anthracite dont un seul bloc pèse huit mille livres, le Brésil avec les bijoux entomologiques et ornithologiques que lui fait son soleil ; ce qui arrive, ce qui accourt, ce qui s’empresse, c’est le vieux Thibet fanatique, c’est le Kolkar, le Travancore, le Bhopal, le Drangudra, le Punwah, le Chatturpore, l’Attipor, le Gundul, le Ristlom ; c’est le jam de Norvanaghur, c’est le nizam d’Hyderabad, c’est le kao de Rusk, c’est le thakore de Morwée ; c’est toute cette famille de nations embryonnaires sur lesquelles pèsent les hautesses asiatiques, les maharadjahs, les jageerdars, les bégums. Jusqu’à un baril de poudre d’or, qui est envoyé par cet informe roi nègre de Bonny, habitant d’un palais bâti d’ossements humains. Disons-le en passant, ce détail a fait horreur. C’est avec des pierres que notre Louvre à nous est bâti. Soit.

L’Égypte n’a que sa momie ; elle l’exhume. Ce cimetière étale tous ses chefs-d’œuvre, ses sarcophages de porphyre, ses cercueils de granit rose, ses gaines à cadavres peintes et dorées, d’autant plus ornées qu’elles doivent être plus enfouies. La contemporaine du zodiaque de Denderah, la vache Hothor, descend de son socle de basalte, et vient. Rhamsès, Chephrem, Ateta, la reine Ammenisis, débarquent par le chemin de fer ; l’antique statue de bois que les arabes appellent Cheick-el-Beled, et qui est un dieu inconnu, arrive, apportant au nom d’Isis, la mère commune, à la vieille Lutèce le salut de la vieille Thèbes. Comment t’appelles-tu, Lutèce ? Je m’appelle Paris. Et toi, comment t’appelles-tu, Thèbes ? Je m’appelle Dehr-el-Bahari. Constatation poignante ; les deux villes de même race ont, chacune de leur côté, perdu figure, l’une dans la civilisation, l’autre dans la barbarie. Différence entre ce qui a avancé et ce qui a reculé.


IV


Donc, ce qui vient, c’est tous les peuples.

Non, il n’est plus temps de s’en dédire. L’exposition internationale ne se rétracte pas. Les rois ont beau s’organiser militairement, donnons-leur la joie de le leur répéter à satiété, ce qui est l’avenir, ce n’est pas la haine, c’est l’entente ; ce n’est pas le roulement des bombardes, c’est la course des locomotives. L’apaisement de l’univers est fatal. Rien n’y peut. Pour tout ce qui est plumet, dragonne, cymbale, quincaillerie meurtrière, gloriole sanglante, il y a refroidissement.

Le rapetissement de la terre par le chemin de fer et le fil électrique la met de plus en plus dans la main de la paix. Qu’on résiste tant qu’on voudra ; les temps sont arrivés. L’ancien régime lutte en pure perte. Le passé est très ingénieux pour un mort ; il se donne beaucoup de peine, il fait des trouvailles, il invente chaque jour un nouvel engin très curieux et très homicide. On lui donnera la croix d’honneur, mais il n’aura pas d’autre réussite. Les hommes commencent à voir moins trouble ; l’envie de s’entre-tuer leur passe. Rien ne prévaut contre un tel courant d’idées. Les déclivités de la civilisation versent le genre humain dans tel ou tel sens, et cette fois, et pour jamais, l’univers penche du bon côté. Il y aura peut-être encore une ou deux péripéties, mais finales. L’immense vent de l’avenir souffle la paix. Que faire contre l’ouragan de fraternité et de joie ? Alliance ! alliance ! crie l’infini. Et, sous cette haleine de l’invisible, l’amour pousse hors de terre comme l’herbe. Insurgez-vous donc contre ce verdissement du printemps universel. Défaites donc la révolution. Défaites donc, non seulement le vingtième siècle devant vous, mais le dix-huitième derrière vous. Rêves ! rêves ! rêves ! Les énormes boulets d’acier, du prix de mille francs chaque, que lancent les canons titans fabriqués en Prusse par le gigantesque marteau de Krupp, lequel pèse cent mille livres et coûte trois millions, sont juste aussi efficaces contre le progrès que les bulles de savon soufflées au bout d’un chalumeau de paille par la bouche d’un petit enfant.


V


Pourquoi voulez-vous nous faire croire aux revenants ? Vous imaginez-vous que nous ne savons pas que la guerre est morte ? Elle est morte le jour où Jésus a dit : Aimez-vous les uns les autres ! et elle n’a plus vécu sur la terre que d’une vie de spectre. Pourtant, après le départ de Jésus, la nuit a encore duré près de deux mille ans, la nuit est respirable aux fantômes, et la guerre a pu rôder dans ces ténèbres. Mais le dix-huitième siècle est venu, avec Voltaire qui est l’étoile du matin, et la Révolution qui est l’aube, et maintenant il fait grand jour. La guerre habite un sépulcre. Les larves ne sortent pas des sépulcres à midi. Qu’elle reste dans son tombeau et qu’elle nous laisse dans notre lumière.

Cache tes drapeaux, guerre. Sinon, toi, misère, montre tes haillons. Et confrontons les déchirures. Celles-ci s’appellent gloire ; celles-là s’appellent famine, prostitution, ruine, peste. Ceci produit cela. Assez.

Est-ce vous qui attaquez, allemands ? Est-ce nous ? À qui en veut-on ? Allemands, all Men, vous êtes Tous-les-Hommes. Nous vous aimons. Nous sommes vos concitoyens dans la cité Philosophie, et vous êtes nos compatriotes dans la patrie Liberté. Nous sommes, nous, européens de Paris, la même famille que vous, européens de Berlin et de Vienne. France veut dire Affranchissement, Germanie veut dire Fraternité. Se représente-t-on le premier mot de la formule démocratique faisant la guerre au dernier ?

Les masses sont les forces ; depuis 89, elles sont aussi les volontés. De là le suffrage universel. Qu’est-ce que la guerre ? c’est le suicide des masses. Mettez donc ce suicide aux voix ! Le peuple complice de son propre assassinat, c’est le spectacle qu’offre la guerre. Rien de plus lamentable. On voit là à nu tout ce hideux mécanisme des forces détournées de leur but et employées contre elles-mêmes. On voit les deux bouts de la guerre ; nous en avons montré un tout à l’heure qui est le résultat : la misère. Maintenant montrons l’autre, qui est la cause : l’ignorance. Oh ! ce sont là, en effet, les deux tragiques maladies. Qui les guérira augmentera la lumière du soleil.

Le propre de l’ignorance, c’est de subir. Les forces s’ignorent. Avez-vous remarqué le grand œil doux du bœuf ? Cet œil est aveugle. Il faut qu’il reste doux, mais qu’il devienne intelligent. La force doit se connaître. Sans quoi elle est terrible. Elle aboutit à commettre des crimes, elle qui doit les empêcher. Que tout soit actif, que rien ne soit passif, le secret de la civilisation est là. Forces passives, quel mot inepte ! De là des meurtres. Un cadavre étendu qui regarde le ciel accuse évidemment. Qui ? Vous, moi, nous tous, non seulement ceux qui ont fait, mais ceux qui ont laissé faire.

Que les spectres s’en aillent ! Que les méduses se dissipent ! Non, même pendant le canon d’une bataille, nous ne croyons pas à la guerre. Cette fumée est de la fumée. Nous ne croyons qu’à la concorde humaine, seul point d’intersection possible des directions diverses de l’esprit humain, seul centre de ce réseau des voies qu’on appelle la civilisation. Nous ne croyons qu’à la vie, à la justice, à la délivrance, au lait des mamelles, aux berceaux des enfants, au sourire du père, au ciel étoilé. De ceux mêmes qui gisent froids et saignants sur le champ de bataille se dégage, à l’état de remords pour les rois, à l’état de reproche pour les peuples, le principe fraternité ; le viol d’une idée la consacre ; et savez-vous ce que recommandent aux vivants les morts, ces paisibles ombres ? La paix.


VI


Bas les armes ! Alliance. Amalgame. Unité !

Tous ces peuples que nous énumérions tout à l’heure, que viennent-ils faire à Paris ? Ils viennent être France. La transfusion du sang est possible dans les veines de l’homme, et la transfusion de la lumière dans les veines des nations. Ils viennent s’incorporer à la civilisation. Ils viennent comprendre. Les sauvages ont la même soif, les barbares ont le même amour. Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité. Le lever lointain du Droit Humain a blanchi leur sombre horizon. La Révolution française a jeté une traînée de flamme jusqu’à eux. Les plus reculés, les plus obscurs, les plus mal situés sur le ténébreux plan incliné de la barbarie, ont aperçu le reflet et entendu l’écho. Ils savent qu’il y a une ville-soleil ; ils savent qu’il existe un peuple de réconciliation, une maison de démocratie, une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l’être, et qui donne pour conclusion à toutes les guerres le désarmement. De leur côté, invasion ; du côté de la France, expansion. Ces peuples ont eu le vague ébranlement des profonds tremblements de la terre de France. Ils ont, de proche en proche, reçu le contre-coup de nos luttes, de nos secousses, de nos livres. Ils sont en communion mystérieuse avec la conscience française. Lisent-ils Montaigne, Pascal, Molière, Diderot ? Non. Mais ils le respirent. Phénomène magnifique, cordial et formidable, que cette volatilisation d’un peuple qui s’évapore en fraternité. Ô France, adieu ! tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps, et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité ; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n’est auguste à cette heure comme l’effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu, Peuple ! salut, Homme ! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu’Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde.


Hauteville-House, mai 1867.



  1. Lemaire. (Note de Victor Hugo.)