Paris (Hugo)/Fonction de Paris

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Ollendorf (Œuvres complètes. Tome 26p. 327-335).


IV

FONCTION DE PARIS.


I


La fonction de Paris, c’est la dispersion de l’idée.

Secouer sur le monde l’inépuisable poignée des vérités, c’est là son devoir, et il le remplit. Faire son devoir est un droit.

Paris est un semeur. Où sème-t-il ? dans les ténèbres. Que sème-t-il ? des étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences éparses sur cette terre, prend feu çà et là, et pétille, est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrès, c’est Paris qui l’attise. Il y travaille sans relâche. Il y jette ce combustible, les superstitions, les fanatismes, les haines, les sottises, les préjugés. Toute cette nuit fait de la flamme, et, grâce à Paris, chauffeur du bûcher sublime, monte et se dilate en clarté. De là le profond éclairage des esprits. Voilà trois siècles surtout que Paris triomphe dans ce lumineux épanouissement de la raison, qu’il envoie de la civilisation aux quatre vents, et qu’il prodigue la libre pensée aux hommes ; au seizième siècle par Rabelais, — qu’importe la tonsure ! — au dix-septième, par Molière, — qu’importe le travestissement et le masque ! — au dix-huitième, par Voltaire, qu’importe l’exil !

Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison, qu’on nous passe le mot, Rabelais le Père, Molière le Fils, Voltaire l’Esprit, ce triple éclat de rire, gaulois au seizième siècle, humain au dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c’est Paris.

Ajoutez-y Danton, pourtant.

Paris a sur la terre une influence de centre nerveux. S’il tressaille, on frissonne.

Il est responsable et insouciant. Et il complique sa grandeur par son défaut.

Il se contente trop souvent d’avoir de la joie. Joie athénienne aux yeux de l’historien, joie olympienne aux yeux du poëte.

Cette joie est souvent une faute. Quelquefois elle est une force.

Elle vient en aide à la raison.

À l’heure qu’il est, et nous ne saurions trop en prendre acte, nous, philosophes, la guerre étant dans la coulisse et prête à rentrer en scène, Paris raille la guerre. La grosse voix militaire le fait rire. Bon commencement. C’est là une gaieté de faubourien, mais Paris est surtout de son faubourg. Le caporalisme ayant cessé d’être une grandeur française et étant devenu une grandeur tudesque, Paris est à l’aise pour s’en moquer. Cette moquerie est saine. On en verra les suites. Dans les Miettes de l’Histoire, vivant et puissant livre, on lit ceci : « Un jour Henri VIII n’aima plus sa femme ; de là une religion. » On pourra dire de même : « Un jour Paris n’aima plus le soldat ; de là une guérison. »

Le caporalisme, c’est l’absolutisme. C’est Narvaëz. C’est Bismarck. Le despotisme est un paradoxe. L’omnipotence militaire monarchique offense le bon goût.

— Sifflons cela, dit Paris. Et il prend sa clef dans sa poche. La clef de la Bastille.


II


Paris a été trempé dans le bon sens, ce Styx qui ne laisse point passer les ombres. C’est par là que Paris est invulnérable.

Il s’engoue comme toutes les autres foules, puis, brusquement, devant les apothéoses, les te deums, les cantates, les fanfares, il perd son sérieux.

Et voilà les apothéoses en danger.

Le roi de Prusse est grand. Il a sur sa monnaie une couronne de laurier, sur sa tête aussi. C’est à peu près un César. Il est en passe d’être empereur d’Allemagne. Mais Paris sourira. C’est terrible.

Que faire à cela ?

Sans doute les uniformes du roi de Prusse sont beaux ; mais vous ne pouvez pas forcer Paris à admirer la passementerie de l’étranger.

Bien des choses seraient ou voudraient être ; mais le rire de Paris est un obstacle.

Des principes d’autrefois, qui étaient crénelés et armés, légitimité, grâce de Dieu, inviolabilité séculaire, etc., sont tombés devant « ce rictus », comme l’appelle Joseph de Maistre.

La tyrannie est un Jéricho dont ce rire fait crouler les tours.

Les puissances terrestres que la messe noire foudroyait, un refrain de faubourien les exécute. Être excommunié était une forme de la démolition ; être chansonné en est une autre.

La gaieté de Paris est efficace, parce que, venant des entrailles du peuple, elle se rattache à des profondeurs tragiques.

C’est à Paris, désormais, nous l’avons indiqué plus haut, qu’est l’urbi et orbi. Mystérieux déplacement du pouvoir spirituel.

Au balcon du Quirinal succède cette boîte à compartiments qu’on appelle la casse d’imprimerie. De ces alvéoles sortent, ailées, les vingt-cinq lettres de l’alphabet, ces abeilles. Pour n’indiquer qu’un détail, dans une seule année, 1864, la France a exporté pour dix-huit millions deux cent trente mille francs de livres. Les sept huitièmes de ces livres, c’est Paris qui les imprime.

Les clefs de Pierre, l’allusion décourageante à la porte du ciel plutôt fermée qu’ouverte, sont remplacées par le rappel perpétuel du bien qu’ont fait aux peuples les grandes âmes, et si Saint-Pierre de Rome est un plus vaste dôme, le Panthéon est une plus haute pensée. Le Panthéon, plein de grands hommes et de héros utiles, a au-dessus de la ville le rayonnement d’un tombeau-étoile.

Ce qui complète et couronne Paris, c’est qu’il est littéraire.

Le foyer de la raison est nécessairement le foyer de l’art. Paris éclaire dans les deux sens, d’un côté la vie réelle, de l’autre la vie idéale. Pourquoi cette ville est-elle éprise du beau ? Parce qu’elle est éprise du vrai. Ici apparaît dans son néant la puérile distinction entre le fond et la forme, dont une fausse école de critique a vécu pendant trente ans. Fond et forme, idée et image, sont, dans l’art complet, des identités. La vérité donne la lumière blanche ; en traversant ce milieu étrange qu’on nomme le poëte, elle reste lumière et devient couleur. Une des puissances du génie, c’est qu’il est prisme. Elle reste réalité et devient imagination. La grande poésie est le spectre solaire de la raison humaine.


III


Paris n’est pas une ville ; c’est un gouvernement. « Qui que tu sois, voici ton maître. » Je vous défie de porter un autre chapeau que le chapeau de Paris. Le ruban de cette femme qui passe gouverne. Dans tous les pays, la façon dont ce ruban est noué fait loi. Le boy de Blackfriars copie le gamin de la rue Grénétat. La manola de Madrid a encore aujourd’hui pour idéal la grisette. Caillé, le blanc qui a vu Tombouctou, disait avoir trouvé, dans le Bagamedri, sur la hutte d’un nègre, cette inscription : À l’instar de Paris. Paris a ses caprices, ses faux goûts, ses illusions d’optique ; un moment il a mis Lafon au-dessus de Talma et Wellington au-dessus de Napoléon. Quand il se trompe, tant pis pour le bon sens universel. La boussole est affolée. Le progrès est quelques instants à tâtons.

L’autorité allant dans un sens, l’opinion allant dans l’autre ; un gouvernement obscur sur un peuple lumineux ; ce phénomène se voit parfois, même à Paris. Paris le traverse comme on traverse une pluie. Le lendemain il se sèche au soleil.

C’est à Paris qu’est l’enclume des renommées. Paris est le point de départ des succès. Qui n’a pas dansé, chanté, prêché, parlé devant Paris n’a pas dansé, chanté, prêché et parlé. Paris donne la palme et il la chicane. Ce distributeur de popularité a parfois des avarices. Les talents, les esprits, les génies, sont de sa compétence, et il conteste volontiers, et le plus longtemps qu’il peut, les plus grands. Qui a été plus nié que Molière[1] ? Et à ce sujet, — disons-le en passant, — que l’artiste et le poëte ne souhaitent pas trop n’être point contestés. Être discuté, c’est traverser l’épreuve. Épuiser de son vivant la contradiction est utile. Le rabais qui n’aura pas été essayé sur vous votre vie durant, vous le subirez plus tard. À la mort, les incontestés décroissent et les contestés grandissent. La postérité veut toujours retravailler à une gloire.

Paris, insistons-y, est un gouvernement. Ce gouvernement n’a ni juges, ni gendarmes, ni soldats, ni ambassadeurs ; il est l’infiltration, c’est-à-dire la toute-puissance. Il tombe goutte à goutte sur le genre humain, et le creuse. En dehors de qui a la qualité officielle d’autorité, au-dessus, au-dessous, plus bas, plus haut, Paris existe et sa façon d’exister règne. Ses livres, ses journaux, son théâtre, son industrie, son art, sa science, sa philosophie, ses routines qui font partie de sa science, ses modes qui font partie de sa philosophie, son bon et son mauvais, son bien et son mal, tout cela agite les nations et les mène. Vous empêcherez plus aisément l’invasion des sauterelles que l’invasion des modes, des mœurs, des élégances, des ironies, des enthousiasmes. Cela entre partout, et opère irrésistiblement. Toutes ces choses qui sont Paris sont autant de rongeurs invisibles. Dans toutes les constructions sociales et politiques actuellement solides et satisfaisantes au regard, Paris, à l’état latent, pullule, sape et mine, ménageant les surfaces qui restent intactes. Ce fourmillement des idées parisiennes, dry-rot effrayant, évide l’intérieur des pouvoirs patents, met dedans l’inconnu, et les laisse debout jusqu’au jour de la chute en poussière. Même dans les pays hiérarchiques, tels que la Grande-Bretagne, ou despotiques, tels que la Russie, ce travail de Paris se fait. La réforme, en Angleterre, résulte de notre suffrage universel. Et c’est bien. Le présent, si robuste qu’il semble et si hautain qu’il soit, est attaqué de cette maladie incurable, l’avenir. Tous les matins, l’humanité en s’éveillant regarde le coin de son mur. Paris y affiche son spectacle jusqu’à ce qu’il y affiche sa révolution. Que donne-t-on aujourd’hui ? Scribe. Et demain ? Lafayette.

Quand il est mécontent, Paris se masque. De quel masque ? d’un masque de bal. Aux heures où d’autres prendraient le deuil, il déconcerte étrangement l’observateur. En fait de suaire, il met un domino. Chansons, grelots, mascarades, tous les airs penchés de l’abâtardissement, pyrrhiques excessives, musiques bizarres, la décadence jouée à s’y méprendre, des fleurs partout. Transformation gaie. Y réfléchir.


IV


Un défunt procureur général, fort peu malveillant pour le pouvoir, s’est fâché tout rouge contre Paris. Son mécontentement contre les parisiens produisit des catilinaires contre les parisiennes. Ce magistrat, qui était, à ce qu’il paraît, de l’Académie, a prolongé ses réquisitoires jusque sur les toilettes des femmes. La mort l’a surpris prématurément, car probablement le sévère accusateur officiel, en sortant de sa colère contre le trop d’ampleur des jupes, eût passé à la seconde question, le trop de largeur des consciences ; et, après s’être énergiquement indigné de beaucoup de bijoux sur une femme, il nous eût dit l’effet que lui faisaient beaucoup de serments sur un homme.

On est Caton ou on ne l’est pas.

Il existe d’autres vieillards, éloignés de Paris pour des motifs quelconques depuis quinze ou seize ans, qui vivent solitaires, qui ne voient jamais d’autres toilettes que celles de l’aurore sortant de la mer, et qui sont plus indulgents. Ils aiment ces villes où le soudain est toujours caché. D’ailleurs, dans les villes où il y a de la femme, il y a du héros. Les excès de parure ont au fond la même source que les excès de bravoure. Prenez garde, cette langueur n’est peut-être que l’attente d’une occasion. On a vu les efféminés se redresser virils. Une ville était plus vaillante que Sparte ; c’était Sybaris. Supposez, par exemple, le territoire à défendre, un roulement de tambour à la frontière, et vous verrez. Quelle plus folle journée que le dix-huitième siècle ? Le soir arrivé, c’est la Convention, c’est la Patrie en danger, c’est le premier venu immense, c’est Rouget de l’Isle trouvant le chant dont Barra trouve l’action, c’est la France des Quatorze armées. Sur ce, comptez les défauts, et requérez contre Paris. Montrez-lui le poing. Pourquoi pas ? Boerhaave, étudiant les fièvres cérébrales, s’écriait : Que de mal on peut dire du soleil !

En quatre mots, et tout net, Paris ne recule pas.

Pourtant il a ses inconséquences, parfois coupables. Ainsi, il s’est ému pour la Pologne et ne s’émeut pas pour l’Irlande ; il s’est ému pour l’Italie et ne s’émeut pas pour la Roumanie, qui est Italie ; il s’est ému pour la Grèce et ne s’émeut pas pour la Crète, qui est Grèce. Il y a quarante ans, Psara l’a soulevé ; aujourd’hui Arcadion le laisse froid. Même héroïsme pourtant, même cause, même droit ; mais autre moment. Hélas ! Paris aussi a ses sommeils. Quandoque honm dormitat. Quelquefois, cette immensité a pour occupation le néant.

Il faut l’aimer, il faut la vouloir, il faut la subir, cette ville frivole, légère, chantante, dansante, fardée, fleurie, redoutable, qui, nous l’avons dit, à qui la prend donne la puissance, que Maximilien, aïeul de Charles-Quint, aurait payée de tout son empire, que les Girondins auraient achetée de leur sang et que Henri IV eut pour une messe. Ses lendemains sont toujours bons. La folie de Paris, cuvée, est sagesse.


V


Mais, dira-t-on, le Paris immédiatement actuel, le Paris de ces quinze dernières années, ce tapage nocturne, ce Paris de mascarade et de bacchanale, auquel on applique particulièrement le mot décadence, qu’en pensez-vous ? Ce que nous en pensons ? nous n’y croyons pas. Ce Paris-là existe-t-il ? S’il existe, il est au vrai Paris du passé et de l’avenir ce qu’est une feuille à un arbre. Moins encore. Ce qu’est une excroissance à un organisme. Jugerez-vous le chêne sur le gui ? Jugerez-vous Cicéron sur le pois chiche ?

Un peu d’ombre flottante ne compte pas dans un immense lever d’aurore. Nous nions la décadence, nous ne nions pas la réaction. Une réaction ressemble à une décadence ; faites la différence pourtant : la décadence est incurable, la réaction n’est que momentanée. Qu’en cet instant où nous sommes la réaction sévisse, nous n’en disconvenons point. Nous constatons volontiers une réaction actuelle, aussi violente, et par conséquent aussi faible qu’on voudra, et sur tous les points, et qui se manifeste à peu près partout, contre l’ensemble du fait révolutionnaire et démocratique, contre tout le mouvement d’esprits dérivé de 89, contre toutes les idées qui ont la vie et l’avenir. Cette réaction, si vaillamment dénoncée par l’éloquence fIère et forte d’Eugène Pelletan, par l’étincelante gaieté philosophique de Pierre Véron, par l’ironie pénétrante et profonde de Henri Rochefort, par Michelet, par Auguste Villemot, par Louis Ulbach, et par la généreuse indignation de presque tous les écrivains démocratiques, essaie de remonter tous les courants de la révolution, le courant littéraire comme le courant politique, le courant philosophique comme le courant social, le courant des idées comme le courant des faits, et prend le progrès à rebours et le siècle à contre-sens. Nous en sommes peu inquiet. Cet oïdium des intelligences est superficiel ; le fond de la pensée publique n’est point touché ; quel que soit l’effort rétrograde, la tendance de l’époque n’en sera en rien altérée. C’est la minute qui est malade, non le siècle.

Cela voudrait être un retour au passé, passé politique absolutiste, passé littéraire monarchique, restauration du droit divin comme principe et du goût classique comme dogme. Peine perdue. Ce contre-courant produit par un barrage disparaîtra avec le barrage. Il ne peut naître d’un incident qu’un incident, cette réaction, dont sourient les penseurs, durera ce que durent les réactions, le temps que le reflux arrive. Or le reflux des principes est aussi éternel, aussi absolu et aussi certain que le reflux des océans. Donc passons. De bas empire point.

Le fond du siècle est grand et honnête. Disons-le, après la révolution française, aucune gangrène de peuple n’est possible. Grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toutes les intelligences humaines, d’un pôle à l’autre, grâce à ce vaccin sublime, l’Amérique se guérit de l’esclavage, la Russie du servage, Rome du fanatisme, les croyances de l’absurdité, les codes de la barbarie. De chaque chose le virus ôté, voilà la révolution vue par un de ses plus grands côtés. Regardez. Constatez, sinon le fait régnant, du moins la tendance souveraine. C’est l’éducation sans la compression, l’enseignement sans le pédantisme, l’ordre sans le despotisme, la correction sans la vindicte, le moi sans l’égoïsme, la concurrence sans le combat, la liberté sans l’isolement, l’homme sans la bête, la vérité sans la glose. Dieu sans Bible. Qu’est-ce que la révolution française ? un vaste assainissement. Il y avait une peste, le passé. Cette fournaise a brûlé ce miasme.


VI


Mais parler de Paris, l’injurier, le railler, le dédaigner, cela est sans inconvénient. Prendre avec les colosses un air de mépris, rien n’est plus facile. C’est presque enfantin. Il y a là-dessus des rédactions toutes faites. Défiez-vous des ritournelles, c’est comme en pédagogie la comparaison des poëtes vivants à Claudien, à Lucain et à Stace. Cela date de loin, Cecchi déclare que Dante n’est qu’un Stace ; pour Scudéry, Corneille n’est qu’un Claudien ; pour Greene, Shakespeare n’est qu’un Lucain et un Gongora. Voilà Dante, Corneille et Shakespeare bien malades. Ces procédés de critique, qui ont pris place dans les cahiers d’expressions des rhétoriciens, sont vieux ; mais qu’importe ! ils servent encore aujourd’hui. De même Paris n’est qu’une Gomorrhe. Sodome est la variante de Joseph de Maistre.

Paris étant haï, c’est un devoir de l’aimer. Pourquoi le hait-on ? parce qu’il est foyer, vie, travail, incubation, transformation, creuset, renaissance. Parce que de toutes ces choses régnantes aujourd’hui, superstition, stagnation, scepticisme, obscurité, recul, hypocrisie, mensonge, Paris est le contraire magnifique. À une époque où les syllabus décrètent l’immobilité, il fallait rendre un service au genre humain, prouver le mouvement. Paris le prouve. Comment ? en étant Paris.

Être Paris, c’est marcher.

À cette heure de réaction contre toutes les tendances du progrès, dénoncé de tous côtés, de par l’encyclique, de par la jurisprudence, de par le droit divin, de par le « bon goût », de par le magister dixit, de par l’ornière, de par la tradition, etc., en cette insurrection flagrante de tout le passé, passé fanatique, passé scolastique, passé autoritaire, contre ce puissant dix-neuvième siècle, fils de la révolution et père de la liberté, il est utile, il est nécessaire, il est juste de rendre témoignage à Paris. Attester Paris, c’est affirmer, en dépit de toutes les apparentes évidences acceptées du vulgaire, la continuation de la vaste évolution humaine vers la libération universelle. Au moment où nous sommes, la coalition nocturne des vieux préjugés et des vieux régimes triomphe, et croit Paris en détresse, à peu près comme les sauvages croient le soleil en danger pendant l’éclipse.

Cette affirmation de Paris, ce livre la fait.

Cette affirmation, elle est dans les pages qu’on lit en ce moment. Affirmation de la démocratie, affirmation de la paix, affirmation du siècle. Pourtant, indiquons ce qui est en notre pensée le côté réservé. Une affirmation n’existe qu’à la condition d’être en même temps une négation. Donc ces pages nient quelque chose.

C’est un Oui qui dit Non.

Du reste, en écrivant ces quelques feuilles, nous n’engageons pas plus le livre[2] que nous ne sommes engagé par lui. Si quelqu’un dans ce livre est peu de chose, c’est nous. Un édifice bâti par une éblouissante légion d’esprits. voilà ce que c’est que ce livre. Si à tous les noms dont il offre la pléiade, il réunissait les autres noms lumineux qui, pour des raisons diverses, lui manquent, ce livre, ce serait Paris même. Quant à nous, ainsi que cela convient, nous sommes sur le seuil, presque dehors. Absent de la ville, absent du livre. Il existe au delà de nous, et nous sommes en deçà. Isolement humble et sévère, que nous acceptons.



  1. Avant qu’un peu de terre obtenu par prière
    Pour jamais dans la tombe eût enfermé Molière,
    Mille de ses beaux traits, aujourd’hui si vantés.
    Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.
    L’ignorance et l’erreur, à ses naissantes pièces,
    En habits de marquis, en robes de comtesses,
    Venaient pour diffamer son chef-d’œuvre nouveau,
    Et secouaient la tête à l’endroit le plus beau.
    Etc.

    (boileau.)

    (Note de Victor Hugo.)
  2. Le livre Paris-Guide, publié pour l’Exposition universelle de 1867, et dont les pages de Victor Hugo étaient l’Introduction. (Note de l’éditeur.)