Paris (Hugo)/Suprématie de Paris

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Ollendorf (Œuvres complètes. Tome 26p. 318-326).


III

SUPRÉMATIE DE PARIS


I


Depuis un siècle bientôt ce nombre est la préoccupation du genre humain. Tout le phénomène moderne y est contenu.

Ces dates-là sont des chiffres exigibles.

Payez.

Et ne soyez pas de mauvaise foi avec ces chiffres impérieux. Éludés, ils grossissent ; et tout à coup, au lieu de 89, le débiteur trouve 93.

Pourquoi tout à l’heure avons-nous rappelé ces faits, puisés au hasard dans le saisissant pêle-mêle du souvenir, tous ces faits, et tant d’autres ? Parce qu’ils expliquent.

Ils ont une source, le despotisme, et ils ont une embouchure, la démocratie.

Sans eux, et sans leur résultat, 89, la suprématie de Paris est une énigme.

Réfléchissez, en effet. Rome a plus de majesté, Trêves a plus d’ancienneté, Venise a plus de beauté, Naples a plus de grâce, Londres a plus de richesse. Qu’a donc Paris ? La révolution.

Paris est la ville-pivot sur laquelle, à un jour donné, l’histoire a tourné.

Palerme a l’Etna, Paris a la pensée. Constantinople est plus près du soleil, Paris est plus près de la civilisation. Athènes a bâti le Parthénon, mais Paris a démoli la Bastille.

George Sand parle magnifiquement quelque part des vies antérieures. Ces existences préparatoires, sortes de dépouillements successifs de la destinée, les villes les ont comme les hommes. Paris druidique, Paris romain, Paris carlovingien, Paris féodal, Paris monarchique, Paris philosophe, Paris révolutionnaire, quelle ascension lente, mais quelle sublime sortie des ténèbres !

Après moi le déluge ! dit le dernier sultan de la série. On sent en effet, sous ce Louis XV, qu’un certain accomplissement s’apprête, tant la petitesse de tout est formidable. Vers la fin du dix-huitième siècle, l’histoire ne peut plus être étudiée qu’au microscope. On voit un fourmillement de nains, et c’est tout ; d’Aiguillon, Richelieu, Maurepas, Calonne, Vergennes, Brienne, Montmorin ; brusquement une ouverture se fait dans ce qu’on pourrait nommer le mur du fond, et il apparaît des inconnus hauts de cent coudées, et voici Mirabeau, l’homme-éclair, et voici Danton, l’homme-foudre, et les événements deviennent dignes de Dieu.

Il semble que la France commence.


II


On sait ce que c’est que le point vélique d’un navire ; c’est le lieu de convergence, endroit d’intersection mystérieux pour le constructeur lui-même, où se fait la somme des forces éparses dans toutes les voiles déployées. Paris est le point vélique de la civilisation. L’effort partout dispersé se concentre sur ce point unique ; la pesée du vent s’y appuie. La désagrégation des initiatives divergentes dans l’infini vient s’y recomposer et y donne sa résultante. Cette résultante est une poussée profonde, parfois vers le gouffre, parfois vers les Atlantides inconnues. Le genre humain, remorqué, suit. Percevoir, pensif, ce murmure de la marche universelle, cette rumeur des tempêtes en fuite, ce bruit d’agrès, ces soufflements d’âmes en travail, ces gonflements et ces tensions de manœuvre, cette vitesse de la bonne route faite, aucune extase ne vaut cette rêverie. Paris est sur toute la terre le lieu où l’on entend le mieux frissonner l’immense voilure invisible du progrès.

Paris travaille pour la communauté terrestre.

De là autour de Paris, chez tous les hommes, dans toutes les races, dans toutes les colonisations, dans tous les laboratoires de la pensée, de la science et de l’industrie, dans toutes les capitales, dans toutes les bourgades, un consentement universel.

Paris fait à la multitude la révélation d’elle-même. Cette multitude que Cicéron appelle plebs, que Bessaron appelle canaglia, que Walpole appelle mob, que de Maistre appelle populace, et qui n’est pas autre chose que la matière première de la nation, à Paris elle se sent Peuple. Elle est à la fois brouillard et clarté. C’est la nébuleuse qui, condensée, sera l’étoile.

Paris est le condensateur.


III


Voulez-vous vous rendre compte de ce qu’est cette ville ? Faites une chose étrange. Mettez-la aux prises avec la France. Et d’abord éclate une question. Quelle est la fille ? quelle est la mère ? Doute pathétique. Stupéfaction du penseur.

Ces deux géantes en viennent aux mains. De quel côté est la voie de fait impie ?

Cela s’est-il jamais vu ? Oui. C’est presque un fait normal. Paris s’en va seul, la France suit de force, et irritée ; plus tard elle s’apaise et applaudit ; c’est une des formes de notre vie nationale. Une diligence passe avec un drapeau ; elle vient de Paris. Le drapeau n’est plus un drapeau, c’est une flamme, et toute la traînée de poudre humaine prend feu derrière lui.

Vouloir toujours ; c’est le fait de Paris. Vous croyez qu’il dort, non, il veut. La volonté de Paris en permanence, c’est là ce dont ne se doutent pas assez les gouvernements de transition. Paris est toujours à l’état de préméditation. Il a une patience d’astre mûrissant lentement un fruit. Les nuages passent sur sa fixité. Un beau jour, c’est fait. Paris décrète un événement. La France, brusquement mise en demeure, obéit.

C’est pour cela que Paris n’a pas de conseil municipal.

Cet échange d’effluves entre Paris centre, et la France sphère, cette lutte qui ressemble à un balancement de gravitations, ces alternatives de résistance et d’adhésion, ces accès de colère de la nation contre la cité, puis ces acceptations, tout cela indique nettement que Paris, cette tête, est plus que la tête d’un peuple. Le mouvement est français, l’impulsion est parisienne. Le jour où l’histoire, devenue de nos jours si lumineuse, donnera à ce fait singulier la valeur qu’il a, on verra clairement le mode d’ébranlement universel, de quelle façon le progrès entre en matière, sous quels prétextes la réaction s’attarde, et comment la masse humaine se désagrège en avant-garde et en arrière-garde, de telle sorte que l’une est déjà à Washington, tandis que l’autre est encore à César.

Sur ce conflit séculaire, et si fécond en émulation, de la nation et de la cité, posez la révolution, voici ce que donne ce grossissement : d’un côté la Convention, de l’autre la Commune. Duel titanique.

Ne reculons pas devant les mots, la Convention incarne un fait définitif, le Peuple, et la Commune incarne un fait transitoire, la Populace. Mais ici la populace, personnage immense, a droit. Elle est la Misère, et elle a quinze siècles d’âge. Euménide vénérable. Furie auguste. Cette tête de Méduse a des vipères, mais des cheveux blancs.

La Commune a droit ; la Convention a raison. C’est là ce qui est superbe. D’un côté la Populace, mais sublimée ; de l’autre, le Peuple, mais transfiguré. Et ces deux animosités ont un amour, le genre humain, et ces deux chocs ont une résultante, la Fraternité. Telle est la magnificence de notre révolution.

Les révolutions ont un besoin de liberté, c’est leur but, et un besoin d’autorité, c’est leur moyen. La convulsion étant donnée, l’autorité peut aller jusqu’à la dictature et la liberté jusqu’à l’anarchie. De là un double accès despotique qui a le sombre caractère de la nécessité, un accès dictatorial et un accès anarchique. Oscillation prodigieuse.

Blâmez si vous voulez ; mais vous blâmez l’élément. Ce sont des faits de statique, sur lesquels vous dépensez de la colère. La force des choses se gouverne par A + B, et les déplacements du pendule tiennent peu de compte de votre mécontentement.

Ce double accès despotique, despotisme d’assemblée, despotisme de foule, cette bataille inouïe entre le procédé à l’état d’empirisme et le résultat à l’état d’ébauche, cet antagonisme inexprimable du but et du moyen, la Convention et la Commune le représentent avec une grandeur extraordinaire. Elles font visible la philosophie de l’histoire.

La Convention de France et la Commune de Paris sont deux quantités de révolution. Ce sont deux valeurs, ce sont deux chiffres. C’est l’A plus B dont nous parlions tout à l’heure. Des chiffres ne se combattent pas, ils se multiplient. Chimiquement, ce qui lutte se combine. Révolutionnairement aussi.

Ici l’avenir se bifurque et montre ses deux têtes ; il y a plus de civilisation dans la Convention et plus de révolution dans la Commune. Les violences que fait la Commune à la Convention ressemblent aux douleurs utiles de l’enfantement.

Un nouveau genre humain, c’est quelque chose. Ne marchandons pas trop qui nous donne ce résultat.

Devant l’histoire, la révolution étant un lever de lumière venu à son heure, la Convention est une forme de la nécessité, la Commune est l’autre ; noires et sublimes formes vivantes debout sur l’horizon, et dans ce vertigineux crépuscule où il y a tant de clarté derrière tant de ténèbres, l’œil hésite entre les silhouettes énormes des deux colosses.

L’un est Léviathan, l’autre est Béhémoth.


IV


Il est certain que la révolution française est un commencement. Nescio quid majus nascitur Iliade.

Remarquez ce mot : Naissance. Il correspond au mot Délivrance. Dire : la mère est délivrée, cela veut dire : l’enfant est né. Dire : la France est libre, cela veut dire l’âme humaine est majeure.

La vraie naissance, c’est la virilité.

Le 14 juillet 1789, l’heure de l’âge viril a sonné.

Qui a fait le 14 juillet ?

Paris.

La grande geôle d’état parisienne symbolisait l’esclavage universel.

Paris toujours tenu en prison, ç’a été de tout temps l’arrière-pensée des princes. Gêner qui nous gêne est une politique. La Bastille au centre, une muraille à la circonférence, avec cela on peut régner. Murer Paris, ce fut le rêve. Stabilité sous clôture ; cette discipline imposée aux moines, on a voulu l’imposer à Paris. De là contre la croissance de cette ville mille précautions, et beaucoup de ceintures bouclées avec des tours. D’abord la circonvallation romaine, à laquelle était adossée, près Saint-Merry, la maison de l’abbé Suger, puis le mur de Louis VII, puis le mur de Philippe-Auguste, puis le mur du roi Jean, puis le mur de Charles V, puis le mur de l’octroi de 1786, puis l’escarpe et contrescarpe d’aujourd’hui. Autour de cette ville, la monarchie a passé son temps à construire des enceintes, et la philosophie à les détruire. Comment ? Par la simple irradiation de la pensée. Pas de plus irrésistible puissance. Un rayonnement est plus fort qu’une muraille. Enfermer la ville est un expédient ; l’amoindrir en serait un autre. Ceux à qui Paris fait peur y ont songé. Soutirer la vie à cette cité monstre et prodige, pourquoi pas ? On a essayé. On installait volontiers les états généraux à Blois ; Bourges était déclaré capitale ; de temps en temps les rois envoyaient le parlement à Pontoise ; Versailles a été un exutoire. De nos jours on a proposé de mettre l’école polytechnique à Orléans, l’école de droit à Rouen, l’école de médecine à Tours, l’institut ici, la cour de cassation là, etc. De cette façon, on clivait Paris ; cliver un diamant, c’est le couper en petits morceaux. On avait vingt petits Paris au lieu d’un gros. Admirable moyen de convertir trente millions en trente mille francs. Demandez à un lapidaire ce qu’il pense de la décentralisation du Régent.

Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a déjoué toutes ces combinaisons.

Sous cette réserve qu’il n’y a jamais rien que d’approximatif dans l’assimilation du fait et de l’idée, l’agrandissement matériel donne, en de certains cas, la mesure de l’agrandissement moral. Paris a d’abord tenu tout entier dans l’île Notre-Dame ; puis il a jeté un pont, comme le petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans l’œuf ; puis, sous Philippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de surface, et il a émerveillé Guillaume le Breton ; puis, sous Louis XI, il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasmé Philippe de Comines ; puis, au dix-septième siècle, il a eu quatre cent treize rues, et il a ébloui Félibien. Au dix-huitième siècle, il a fait la révolution, et sonné la grande cloche d’appel, avec six cent soixante mille habitants. Aujourd’hui il en a dix-huit cent mille. C’est un plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.

Le tocsin d’aujourd’hui est un tocsin pacifique. C’est la vaste sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations à l’exposition du chef-d’œuvre de chacune.


V


Quelque chose de nous est toujours penche sur nos enfants, et dans le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation traverse des phases quelconques, toujours dominées par la phase précédente. Aujourd’hui, sur tout ce qui est, et sur tout ce qui sera, la révolution française est en surplomb. Pas un fait humain que ce surplomb ne modifie. On se sent pressé d’en haut, et il semble que l’avenir ait hâte et double le pas. L’imminence est une urgence ; l’union continentale, en attendant l’union humaine, telle est présentement la grande imminence ; menace souriante. Il semble, à voir de toutes parts se constituer les landwehrs, que ce soit le contraire qui se prépare, mais ce contraire s’évanouira. Pour qui observe du sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nuée de l’horizon plus de rayons que de tonnerres. Tous les faits suprêmes de notre temps sont pacificateurs. La presse, la vapeur, le télégraphe électrique, l’unité métrique, le libre échange, ne sont pas autre chose que des agitateurs de l’ingrédient Nations dans le grand dissolvant Humanité. Tous les railways qui paraissent aller dans tant de directions différentes, Pétersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au même lieu, la Paix. Le jour où le premier air-navire s’envolera, la dernière tyrannie rentrera sous terre.

Le mot Fraternité n’a pas été en vain jeté dans les profondeurs, d’abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Révolution veut, Dieu le veut. L’âme humaine étant majeure, la conscience humaine est lucide. Cette conscience est révoltée par la voie de fait dite guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naïf de convoitise et de brigandage, sont condamnées par l’humanité honnête du genre humain. Remettre en marche les armures n’est décidément plus possible ; les panoplies sont vides, les vieux géants sont morts. Césarisme, militarisme, il y a des musées pour ces antiquités-là. L’abbé de Saint-Pierre, qui a été le fou, est maintenant le sage. Quant à nous, nous pensons comme lui, et nous nous figurons sans trop de peine que les hommes doivent finir par s’aimer. Vivre en paix, est-ce donc si absurde ? On peut, ce nous semble, rêver une époque où lorsque quelqu’un dira : propreté, promptitude, exactitude, bon service, on ne songera pas tout d’abord à un canon se chargeant par la culasse, et où le fusil à aiguille cessera d’être le modèle de toutes les vertus.


VI


Insistons-y, un certain empiétement du présent sur l’avenir est nécessaire. Cette vague figuration de ce qui sera dans ce qui est, Paris l’esquisse. C’est pour la mieux faire saillir, et pour l’éclairer des deux côtés, que, tout à l’heure, en regard de l’avenir, nous avons placé le passé. Le fruit est bon à voir, mais maintenant retournez l’arbre, et montrez sa racine. Cette histoire qu’on vient de revoir, on peut en refaire et en varier le raccourci ; on n’en modifiera ni le sens ni le résultat. Changer l’attitude ne change point le corps.

Qu’on interroge, non les archives de l’empire, car le mot archives de l’empire s’applique seulement aux deux périodes 1804-1814 et 1852-1867, et hors de là n’a aucun sens, qu’on interroge et qu’on remue jusqu’au fond les archives de France, et, de quelque façon que la fouille soit faite, pourvu que ce soit de bonne foi, la même histoire incorruptible en sortira.

Cette histoire, qu’on la prenne telle qu’elle est, qu’on en ait la quantité d’horreur qu’elle mérite, à la condition qu’on finisse par admirer. Le premier mot est Roi, le dernier mot est Peuple. L’admiration comme conclusion, c’est là ce qui caractérise le penseur. Il pèse, examine, compare, sonde, juge, puis, s’il est tourné vers le relatif, il admire, et, s’il est tourné vers l’absolu, il adore. Pourquoi ? parce que dans le relatif il constate le progrès ; parce que dans l’absolu il constate l’idéal. En présence du progrès, loi des faits, et de l’idéal, loi des intelligences, le philosophe aboutit au respect. Le coup de sifflet final est d’un idiot.

Admirons les peuples chercheurs, et aimons-les. Ils sont pareils aux Empédocles dont il reste une sandale et aux Christophe Colombs dont il reste un monde. Ils s’en vont à leurs risques et périls dans le grand travail de l’ombre. Ils ont souvent aux mains la boue du déblaiement à tâtons. Leur reprocherez-vous les déchirures de leurs habits d’ouvriers ? Ô sombres ingrats que vous êtes !

Dans l’histoire humaine, parfois c’est un homme qui est le chercheur, parfois c’est une nation. Quand c’est une nation, le travail, au lieu de durer des heures, dure des siècles, et il attaque l’obstacle éternel par le coup de pioche continu. Cette sape des profondeurs, c’est le fait vital et permanent de l’humanité. Les chercheurs, hommes et peuples, y descendent, y plongent, s’y enfoncent, parfois y disparaissent. Une lueur les attire. Il y a un engloutissement redoutable au fond duquel on aperçoit cette nudité divine, la Vérité.

Paris n’y a point disparu.

Au contraire.

Il est sorti de 93 avec la langue de feu de l’avenir sur le front.


VII


Depuis les temps historiques, il y a toujours eu sur la terre ce qu’on nomme la Ville. Urbs résume orbis. Il faut le lieu qui pense.

Il faut l’endroit cérébral, le générateur de l’initiative, l’organe de volonté et de liberté, qui fait les actes quand le genre humain est éveillé, et, quand le genre humain dort, les rêves.

L’univers sans la ville ; il y a là comme une idée de décapitation. On ne se figure pas la civilisation acéphale.

Il faut la cité dont tout le monde est citoyen.

Le genre humain a besoin d’un point de repère universel.

Pour nous en tenir à ce qui est élucidé, et sans aller chercher dans les pénombres les cités mystérieuses, Gour en Asie, Palenquè en Amérique, trois villes, visibles dans la pleine clarté de l’histoire, sont d’incontestables appareils de l’esprit humain.

Jérusalem, Athènes, Rome. Les trois villes rhythmiques.

L’idéal se compose de trois rayons : le Vrai, le Beau, le Grand. De chacune de ces trois villes sort un de ces trois rayons. À elles trois, elles font toute la lumière.

Jérusalem dégage le Vrai. C’est là qu’a été dite par le martyr suprême la suprême parole : Liberté, Égalité, Fraternité. Athènes dégage le Beau. Rome dégage le Grand.

Autour de ces trois villes, l’ascension humaine a accompli son évolution. Elles ont fait leur œuvre. Aujourd’hui de Jérusalem il reste un gibet, le Calvaires d’Athènes, une ruine, le Parthénon ; de Rome, un fantôme, l’empire romain.

Ces villes sont-elles mortes ? Non. L’œuf brisé ne représente pas la mort de l’œuf, mais la vie de l’oiseau. Hors de ces enveloppes gisantes, Rome, Athènes, Jérusalem, plane l’idée envolée. Hors de Rome la Puissance, hors d’Athènes l’Art, hors de Jésuralem la Liberté. Le Grand, le Beau, le Vrai.

En outre elles vivent en Paris. Paris est la somme de ces trois cités. Il les amalgame dans son unité. Par un côté il ressuscite Rome, par l’autre, Athènes, par l’autre, Jérusalem. Du cri du Golgotha il a tiré les Droits de l’homme.

Ce logarithme de trois civilisations rédigées en une formule unique, cette pénétration d’Athènes dans Rome et de Jérusalem dans Athènes, cette tératologie sublime du progrès faisant effort vers l’idéal, donne ce monstre et produit ce chef-d’œuvre : Paris.

Dans cette cité là aussi il y a eu un crucifix. Là, et pendant dix-huit cents ans aussi, — nous avons compté les gouttes de sang tout à l’heure, — en présence du grand crucifié, Dieu, qui pour nous est l’Homme, a saigné l’autre grand crucifié, le Peuple.

Paris, lieu de la révélation révolutionnaire, est la Jérusalem humaine.