Paris ou les sciences, les institutions et les mœurs au XIXe siècle/Introduction

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INTRODUCTION.


Rome est un souvenir ; Londres est une fabrique ; Paris est une idée dans un cadre de pierre. Cette ville encyclopédique conserve et accroît sans cesse dans ses murs le dépôt de toutes les connaissances humaines, de toutes les découvertes utiles. Un des caractères de cet être de raison auquel nous avons donné le nom de capitale, c’est en effet l’universalité. Paris résume dans ses établissemens, dans ses mœurs, dans ses institutions, dans ses travaux, toute la science multiple du XIXe siècle. Un corps de doctrine si imposant nous a paru valoir la peine d’être esquissé. Il y a le Paris des yeux et le Paris de l’intelligence : c’est ce dernier que nous avons prétendu décrire. On voit tout de suite en quoi ce livre se sépare des nombreux ouvrages qui existent sur la grande ville ; on a fait mille fois le tableau des rues et des monumens de Paris, on n’a pas fait jusqu’ici le tableau des idées : nos études, très incomplètes sans doute, doivent retracer quelques-unes des faces sous lesquelles la pensée des civilisations modernes nous apparaît dans cette philosophique miniature du monde. Sans avoir eu le dessein d’écrire l’histoire, il se trouve pourtant que nous en avons fait une ; car la marche de la civilisation dans les grandes villes, répète et éclaire la marche de l’esprit humain dans l’univers.

L’histoire, comme nous la comprenons, est un mouvement d’idées, rendu sensible par des événemens et des hommes. Ce mouvement a pris, depuis plus d’un demi-siècle, le nom de progrès. Or, qu’est-ce que le progrès ? Il faut entendre par ce mot la marche générale du monde vers un état de choses perfectionné, auquel tendent d’un effort unanime la création et l’humanité.

Jusqu’ici l’histoire universelle n’avait embrassé qu’un des temps de la vie de notre monde. Prenant le commencement de ses récits, trop souvent fabuleux, à la naissance de l’homme, ou même à l’établissement des premières sociétés, elle négligeait les âges antérieurs, que lui dérobait un voile de ténèbres. On ne soupçonnait pas encore qu’il y eût matière à un discours raisonnable dans cette suite d’événemens, très réels, qui ont préparé les premiers pas du genre humain sur la terre. Ce silence, le doute où l’on était des lois qui présidèrent très anciennement à la formation du monde, tout cela entraînait l’ignorance des liens qui nous unissent à l’ensemble des êtres créés. Ces liens existent pourtant, et constituent même, selon nous, le nœud d’une nouvelle philosophie de l’histoire. La vie du genre humain, comme celle des sociétés, est enveloppée dans la vie générale du globe terrestre.

Il est vrai qu’avant les dernières découvertes géologiques, dont le génie de Buffon a ouvert la source on ne voyait que nuit immense et profonde, au-delà du berceau des anciens peuples. Moïse seul, le plus inspiré de tous les historiens, fait remonter son récit à l’origine du monde. On assiste avec lui au débrouillement du chaos : mais l’acte de la création, resserré dans l’espace d’une semaine, dont chaque jour enfante, comme par miracle, le ciel, la terre et les animaux, ne nous enseigne presque rien sur l’ordre naturel des événemens antédiluviens, ni sur la liaison de ces faits avec les lois de notre histoire. Aujourd’hui le moment est venu de voir plus clair et plus loin dans le domaine du temps. Une histoire universelle devrait contenir désormais, outre le récit des événemens humains, dont le monde a conservé la mémoire, le tableau des opérations de la nature. Il faudrait passer en revue tout d’abord ces travaux de formation terrestre, qui ont construit le théâtre sur lequel les sociétés anciennes et modernes sont venues, l’une après l’autre, jouer leur rôle. Outre l’avantage d’élargir l’horizon de l’histoire, ce regard jeté sur les mondes primitifs, dont les révolutions ont précédé celles de tous les peuples connus, aurait encore pour résultat de nous dévoiler l’existence des rapports qui lient entre eux les différens ordres de faits. Comme le monde que nous habitons s’est formé, l’humanité se forme. C’est le développement des mêmes lois qui gouverne à distance les manifestations de la vie et celles de la puissance morale sur le globe. Dans une préface, l’auteur indique volontiers la marche qui présidera à la suite de son ouvrage : on peut dire que Dieu, dans la préface du monde, au milieu de ces temps reculés qui ont précédé le déluge, a marqué de même par l’ordre et l’enchaînement des faits de la création, le cours régulier des destinées communes que suivrait plus tard l’espèce humaine sur toute la terre.

Il resterait, nous le savons, pour confirmer cette vue d’ensemble, à mettre sous les yeux du lecteur le récit des événemens de la nature, comparé avec celui des événemens de l’histoire. C’est la matière d’un livre à part : on trouvera néanmoins dans celui-ci assez de traits qui font pressentir une telle conclusion morale. La première reproduction de Dieu dans le temps, c’est la création ; la seconde, c’est l’humanité : quoique la nature des manifestations diffère, la série ascendante des développemens est la même. Le genre humain fait ses destinées dans l’ordre où la matière s’est organisée en un monde.

La création, l’humanité, deux termes auxquels il faut en joindre un troisième, le pays. Les sociétés sont en petit ce que l’humanité est en grand. Si le cercle se rétrécit, les proportions demeurent relativement les mêmes, et ont du moins l’avantage, étant plus restreintes, de devenir plus accessibles à notre faible vue. Ou peut dire que l’esprit humain, n’ayant encore parcouru à la surface du globe qu’une ère de développement indéterminé, il est pour le moins téméraire, en suivant les traces historiques, de circonscrire sa marche et de lui donner des lois. Comment embrasser par les moyens ordinaires, le mouvement de la civilisation, depuis l’origine du monde, sans rencontrer d’un peuple à l’autre des intervalles qui arrêtent tout court la marche de l’histoire ?

L’absence de monumens authentiques, durant les époques reculées ; les récits vagues et consacrés par la superstition, dont la plupart embarrassent sans cesse les pas de la vérité ; les abîmes de ténèbres, les muettes solitudes où retombe l’esprit humain, après la décadence des sociétés faites, tout cela contribue à décourager les recherches et à troubler le jugement du penseur. Aussi bien n’est-ce pas de front qu’il faut attaquer ces difficultés inabordables. La connaissance des lois générales de la philosophie de l’histoire, demande à être surprise par des voies détournées ; or, ces voies jusqu’ici méconnues, sont celles de l’analogie. Comme la vie de l’humanité échappe par son étendue au cercle de nos observations, il faut étudier les états successifs de la vie d’un peuple, pour rétablir, en les comparant, l’ordre des progrès de la civilisation sur le globe.

Ce n’est pas tout : l’histoire philosophique de l’homme, avant et après sa naissance, trace sur une échelle moindre, l’histoire du développement des sociétés. Il serait encore une fois nécessaire de donner à cette loi fondamentale toute la démonstration d’un axiome. On y parviendrait, si je ne m’abuse, en rapprochant les temps de l’existence chez l’homme et chez les nations, pour en faire sortir une évolution de caractères qui se correspondent. Les formes se renouvellent sans cesse chez l’homme, surtout dans les premiers âges, de manière à ce que les anciennes formes disparaissant de jour en jour, il s’en montre aussitôt d’autres qui leur succèdent ; de même, les sociétés, dans leur état de croissance, quittent continuellement certaines formes usées pour en revêtir de nouvelles, qui sont, comme chez l’individu, plus en rapport avec les développemens de la vie. Ce travail de confrontation, nous l’avons fait pour l’acquit de notre conscience. Partout nous vîmes se montrer avec éclat la répétition des mêmes phénomènes continués, et le maintien des mêmes lois. Les cercles s’élargissent ou diminuent ; la vie oscille sous toutes les formes : mais le rapport des choses ne change pas : c’est un beau motif de ravissement pour l’esprit que le spectacle de cette merveilleuse unité ! Le même principe, en se transformant sans cesse, suffit dans la variété des systèmes à toutes les conditions de la vie physique et morale. Le progrès nous apparaît, du haut de ce point de vue, comme un fait universel, auquel l’homme, la nation et l’humanité, participent dans une mesure inégale sans doute, mais réglée sur la nature de leurs rapports et sur le temps de leur existence. Enfin, le mouvement d’expansion de ces trois termes qui se reproduisent l’un l’autre, rentre, comme nous l’avons déjà dit, dans l’orbite de la puissance créatrice.

Il résulte de ces idées générales que l’histoire proprement dite doit poser ses bases dans l’histoire naturelle. La géologie, qui nous révèle l’origine des choses à la surface de notre planète ; l’embryogénie qui raconte les mouvemens de l’organisme humain, durant la période occulte des formations intra-utérines ; l’anthropologie comparée, qui rattache l’existence des races humaines à la vie même du globe ; la physiologie du cerveau qui relie les fonctions matérielles de cet organe au développement des facultés de l’âme ; — toutes les sciences doivent désormais répandre sur l’étude de la civilisation leurs imposantes lumières. Envisagé d’un certain point de vue, notre ouvrage n’est qu’une première application de ces sciences naturelles à la philosophie de l’histoire. Dieu nous garde de rejeter une telle interprétation : nous serions trop heureux d’avoir commencé dans ce livre un ordre de recherches, qui, bien conduites, doivent aboutir, si nous ne nous abusons pas, aux découvertes les plus imprévues. Jusqu’ici ces sciences si graves, avaient d’ailleurs laissé en dehors celle qui devait servir un jour à les compléter toutes, la science des faits comparés. Déjà nous nous croyons en droit de proclamer cette vérité, fruit de quelques études consciencieuses : il existe une relation intime entre l’univers physique et l’univers moral ; une sorte de plan commun trace d’avance la direction des sociétés humaines sur la marche de la matière dans les combinaisons organiques de la vie. D’où il suit que la connaissance, même imparfaite, des lois de la nature, est destinée à rejaillir en traits de lumière, sur la connaissance des lois de l’histoire et de la civilisation.

La hardiesse de ces vues soulève sans doute plus d’une objection. On dira que l’esprit de système se joue dans la plupart des doctrines qui visent à l’unité. Ce reproche n’a rien de sérieux : les vérités les mieux établies en science, en morale, en religion, en philosophie, ont commencé par être des systèmes à l’origine ; il a fallu l’épreuve du temps et l’acquiescement de la majorité intelligente du genre humain pour leur faire prendre le rang qu’elles occupent aujourd’hui. Il existe un autre point, en apparence plus vulnérable, sur lequel porteront les attaques de la critique. On objectera que les sciences naturelles ne sont encore ni assez stables dans les principes, ni assez avancées dans leur marche, pour qu’on puisse sans risque appuyer sur elles un ensemble de lois morales et historiques. Tout cela est peut-être spécieux : mais tout cela est faux. Il n’est pas vrai que la géologie, l’embryogénie, la physiologie du cerveau, la médecine philosophique, ne constituent encore que des nouveautés douteuses : la plupart de ceux qui tiennent ce langage ne les ont point étudiées : or, en science, comme ailleurs, il faut s’approcher de la lumière, si l’on veut en être éclairé. Le moyen de se garantir de l’erreur ne consistait ici que dans la sévérité du choix. Parmi les acquisitions scientifiques de notre siècle, toutes celles qui par leur bizarrerie ou leur indépendance tombaient plus ou moins dans le domaine des hypothèses, ont été écartées. Nous n’avons accueilli parmi les grandes lois de l’histoire naturelle que celles qui ont reçu à leur naissance la confirmation éclatante des faits. On voit donc que les élémens, destinés à éclairer l’histoire des sociétés par l’étude philosophique des sciences, existent. Il ne s’agit plus que de les mettre en œuvre.

Ces idées générales auraient peut-être manqué de précision, si nous avions négligé de les enfermer dans un cadre ; ce cadre se présente tout d’abord à notre imagination séduite, c’est Paris. La formation d’une grande ville nous donne l’image de la formation d’une société. Ce sont des cercles qui se concentrent de plus en plus sans que les grandes lois de relations s’altèrent entre les ordres de faits parallèles. L’esprit voit seulement plus juste dans un horizon rétréci dont il se marque à lui-même la limite. Paris, cette tête de la civilisation européenne, ce microcosme, nous semble donc un fond heureusement choisi, pour y détacher les contours et les principaux traits de notre idée. Le champ de nos applications étant d’avance circonscrit, nous aurons moins de peine à le parcourir avec ordre, dans l’ensemble et dans les détails.

Il existe des divisions de Paris toutes tracées : nous avons négligé de les suivre ; nous nous sommes fait une géographie morale, où nous avons eu plutôt en vue l’ordre, et l’enchaînement logique des faits, que les convenances du régime municipal. Si nous avons pris notre point de départ dans le Jardin-des-Plantes, au lieu de le placer dans la Cité, qui est vraiment le centre de Paris, c’est que la civilisation, dont on peut répéter la marche dans nos grandes villes, a commencé avec l’humanité sauvage, au milieu de la nature et du règne animal. Le genre humain est sorti avec le temps de ces régions basses et obscures de la vie ; il a rejeté le règne animal en arrière par la série rapide de ses progrès ; chargé d’infirmités originelles, dont le mouvement de la civilisation a eu pour résultat de le guérir, du moins en partie, il s’est avancé vers des destinées plus grandes. Passer en revue cette série d’établissemens, où la capitale concentre, en les soignant, toutes les misères de l’âme et du corps, ce sera suivre la marche du genre humain à travers les profondeurs de l’idiotisme, les ténèbres de la folie, le silence de la surdi-mutité, l’immobilité de l’aveuglement, et toutes ces maladies anciennes, dont les infirmités qui existent encore sur le globe, ne sont que des restes, des traces conservées. Il n’y a pas jusqu’à nos cimetières dans lesquels nous ne retrouvions une image de l’état naturel à l’homme, avant la civilisation ; enveloppé qu’il était alors dès sa naissance dans les langes de la mort. La promiscuité des sexes, qui est une source d’abandon pour l’enfance, a été le point de départ des races humaines : nous en verrons reparaître les vestiges dans l’hospice des Enfans-Trouvés. Un des derniers sentimens qui s’organise chez l’homme et dans une nation, c’est celui de la prévoyance : il nous faudra arriver au Paris moderne, et en quelque sorte à la couche la plus excentrique pour trouver dans l’institution de la caisse d’épargne, un monument élevé à l’économie et aux vertus de la famille.

Sans négliger la partie administrative de nos grands établissemens publics, nous avons particulièrement recherché sur ces théâtres de faits un objet d’études morales et scientifiques. À propos des asiles d’aliénés, nous avons esquissé l’histoire et le traitement des maladies mentales ; à propos de l’Institut des sourds muets les origines du langage ; à propos de nos chemins de fer, l’influence de la vapeur sur les rapports et les destinées des nations. Ainsi envisagé, Paris devient un véritable cours d’enseignement philosophique. Il a fallu nous mettre en relation avec les chefs de nos établissemens si riches de lumières ; car la vie d’un homme n’aurait point suffi à épuiser par ses propres forces la série d’observations sur lesquelles on base en médecine, en physiologie, en histoire naturelle, en économie politique, un ordre tant soit peu sérieux de connaissances. Nos démarches ont été accueillies, surtout par les médecins, avec une obligeance inouïe : des hommes mûris dans des spécialités honorables se sont empressés de remettre entre nos mains curieuses les clefs de la science. Ce sera un devoir et un bonheur pour nous d’écrire dans le cours de cet ouvrage les noms de ceux qui ont bien voulu nous communiquer le fruit de leurs recherches assidues Tout en reflétant les travaux de nos contemporains, nous avons pris constamment le parti de voir par nous-même, et de dégager nos idées propres des idées qui existaient déjà. Venu d’un autre point de l’horizon philosophique, il se peut que nous ayons découvert dans les rapports abstraits des choses, certaines lois de la nature négligées jusqu’ici par les savans, ou seulement entrevues.

Un ouvrage de recherches aussi patientes n’est pas dû au travail d’un jour : il en résulte que la face mobile du monde administratif a pu changer çà et là, depuis que nous avons mis la première main à la rédaction de nos études. Nous avons cru ne pas devoir tenir compte de ces légères variantes. Tout au plus si nous indiquerons, une ou deux fois, en manière de note, les réformes d’abus que nous avions signalés dans nos deux premiers recueils littéraires, et qui ont disparu de la scène après une révélation énergique de leur existence.

Nous ne pouvons nous en tenir à cette série d’institutions qui forment la ceinture extérieure de la ville, il nous faudra entrer, plus tard, dans un autre ordre événemens. L’histoire des accroissemens de Paris ne saurait manquer d’être fertile en leçons et en rapprochemens curieux. Le signe de la naissance d’un peuple, c’est la fondation d’une capitale : les nations viennent au monde comme les enfans, par la tête. Cette tête continue de penser et d’agir au nom du corps social, dont elle résume la puissance, la pensée, la vie. L’histoire politique de Paris a été écrite plusieurs fois : mais nous croyons que les élémens n’en ont pas été cherchés où ils doivent l’être. Paris veut être étudié sur lui-même et non dans les livres. C’est dans le mouvement des couches de la population parisienne que se découvre le secret des transformations qui ont élevé d’âge en âge le sol moral de la capitale du monde. Il y a deux manières d’écrire l’histoire : l’une raconte les faits, l’autre les explique ; c’est cette seconde méthode que nous avons choisie. L’organisation des quartiers de la grande ville exprime toujours les caractères naturels qui sont dans le peuple : de cette alliance nouvelle de la physiologie et de la statistique, sortira, nous le croyons du moins, une révélation soudaine des causes qui ont perfectionné, à travers les siècles, la matière de la civilisation dans la ville de Paris. Il ne faudra pas craindre de descendre aux détails : un peu de verre travaillé sert, entre les mains de l’astronome, à découvrir les mystères de l’espace céleste ; il existe aussi des faits de peu d’importance par eux-mêmes, au travers desquels on peut mieux étudier la marche et les développemens d’une idée.

Nous avons eu en vue un livre sévère, non un livre maussade. Paris n’est pas seulement un théâtre d’idées ; c’est encore un intéressant théâtre de mœurs. Il entrait dans le plan de nos travaux d’étudier l’histoire des conditions privées, et surtout la vie du peuple, la vie du pauvre. Nulle part le malaise des classes ouvrières ne se montre sous des couleurs aussi tranchées que dans la capitale du luxe et des plaisirs. C’était un devoir pour nous de fouiller avec calme le volcan de la misère publique. Cette question économique contient, selon la manière d’y pourvoir, des orages ou des événemens ; un grand travail se fait dans les lieux bas de la population. La société est à cette heure un escalier tout le long duquel on entend monter des pas derrière soi : les uns s’effraient de ce bruit mystérieux et en sont tout pâles ; d’autres s’en réjouissent et crient à la délivrance. Nous sommes de ceux qui se réjouissent ; car ce bruit de pas, c’est l’annonce de nouvelles générations humaines qui arrivent à la lumière et à la liberté. Cet avènement est tumultueux. Les voyez-vous les uns presque nus, les autres couverts comme d’un linceul troué, se précipiter pêle-mêle vers l’embouchure de la civilisation ? Que demandent ces classes d’hommes depuis si long-temps enfouies ? Elles réclament des droits et avant tout celui de vivre.

Le sujet abordé dans ce livre n’a pas besoin qu’on en relève l’importance : écrire en tête d’un ouvrage, Paris au xixe siècle, c’est tracer un programme ; ce n’est pas se flatter d’avoir rempli un cadre d’idées, si ambitieusement vaste. Nous allons dire à quelles proportions morales il nous semble qu’un tel livre devrait s’étendre pour être complet.

Paris est grand : il couvre une surface de trente-quatre millions de mètres carrés ; toutes ses rues, prises ensemble, donnent un développement de cent quatre-vingts lieues ; il occupe deux cent trente fois plus d’espace qu’ils n’en tenait à son berceau ; mais ce n’est pas de cette grandeur-là que nous voulons parler. La Ville, les anciens, par ce mot, entendaient Rome : nous entendons Paris. La tête du monde s’est déplacée. De jour en jour ce mouvement de centralisation s’accroît : du temps que Paris n’était encore que la France, il contenait dans son sein les rues d’Anjou, de Bretagne, d’Angoulême, de Provence ; aujourd’hui que Paris est une ville cosmopolite qui donne rendez-vous à l’univers, nous avons les rues de Bruxelles, de Stockholm, de Londres, d’Amsterdam, de Berlin, de Rome, de Madrid. L’importance de la situation géographique de notre capitale, le mouvement de son commerce, la font rayonner partout sur le globe : mais son autorité morale impose plus que tout le reste aux étrangers. Paris n’est pas seulement une ville, c’est le thermomètre de la civilisation. Si nous voulons savoir où en est l’intelligence humaine au XIXe siècle, nous n’avons qu’à regarder autour de nous : tout ce qui pense, tout ce qui croit, tout ce qui médite a dans nos murs ses monumens, ses institutions : des académies, voilà pour l’intelligence ; des églises, voilà pour la foi ; des bibliothèques, voilà pour l’étude ; des musées, voilà pour l’art ; des écoles, voilà pour la propagation des lumières. Ce qui s’imprime, ce qui se dit à Paris dans les régions élevées est aussitôt répété aux quatre coins du monde. Encyclopédie vivante, notre grande cité contient toutes les sciences dans ses établissemens publics. Au palais des Thermes, elle résume les origines de notre histoire ; à l’Observatoire elle embrasse le ciel ; à l’École de médecine elle tient l’enveloppe de l’homme. Notre Collège de France est, pour ainsi dire, le laboratoire des idées politiques ou littéraires qui gouvernent le monde. De jour en jour le rayon visuel s’étend pour l’œil comme pour l’esprit. C’est de Paris que part le signal de toutes ces grandes découvertes qui changent la face des nations ; s’il ne les invente pas, il les applique, et de ce jour-là seulement ces découvertes prennent une valeur intellectuelle dans le monde. Par les chemins de fer, Paris touchera bientôt à Bruxelles, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Cadix, à Rome ; par les télégraphes, une idée aura plus tôt fait le tour de l’Europe qu’il n’en fallait à un roi de France au XVIIe siècle pour se rendre de son château des Tuileries à sa forêt de Fontainebleau.

De tous les livres qu’ait encore écrits la main de l’homme, Paris est le plus intéressant à étudier. Son histoire est presque à elle seule l’histoire de la France. Depuis les maisons et les murailles de bois qui ont commencé dans l’île de la Cité les destinées de notre ville, jusqu’aux constructions modernes, Paris n’a cessé d’offrir un mouvement continu de démolition et d’accroissement. Les armées barbares passent et effacent cette ancienne cité de bois qui renaît de pierre. Jetons seulement les yeux sur la carte de Paris dressée en 1782 ; presque tous les établissemens actuels, collèges, musées, cimetières, n’existaient pas ; presque tous les établissemens d’alors, communautés, églises, couvens, n’existent plus. En un demi-siècle la face de la capitale a complètement changé ; au Paris religieux, qui comptait alors soixante-deux paroisses, succèdent le Paris philosophique de la révolution et le Paris militaire de l’empire, qui transforment les anciens cloîtres en bibliothèques ou en casernes. Ce mouvement ne s’arrête pas ; chaque jour de nouvelles rues percent des masses de maisons compactes qui gênaient la circulation ; d’anciennes lignes tortueuses se redressent, des voies étroites s’élargissent ; ici la main de l’homme n’a jamais fini d’abattre ni de reconstruire. Ces travaux de rénovation demandent à être dirigés avec intelligence pour ne point tourner au vandalisme. Loin de nous cet esprit systématique d’école qui voudrait immobiliser la forme des villes sous prétexte d’attachement aux traditions du passé. Nous applaudissons à toutes les créations nouvelles ; nous sommes pour tout ce qui rend une cité brillante, commode, agréable : mais nous croyons que ces progrès et ces transformations peuvent très bien s’associer avec le respect des souvenirs ; c’est ici qu’il est du moins possible d’améliorer en conservant. Un arbre n’en est pas moins un arbre pour être planté devant un édifice rare, et une borne-fontaine n’en rend pas moins des services la population, tout en coulant devant un mur historique.

Il se passe depuis quelques années un fait municipal qui soulève peu d’intérêt, mais qui mérite pourtant d’être remarqué : nous voulons parler des changemens de noms qu’on a fait subir aux rues de Paris. La rue de la Mortellerie, ainsi appelée d’une épidémie qui fit de grands ravages parmi ses anciens habitans[1] est aujourd’hui la rue de l’Hôtel-de-ville. Cette dernière dénomination est peut-être plus agréable que l’autre, mais elle a moins de caractère. La rue de l’orme Saint-Gervais, où l’antiquaire respirait en idée l’ombre du gros arbre sous lequel les femmes du quartier venaient autrefois prendre le frais et habiller, est devenue la rue François-Miron. La rue du Long-Pont, célèbre par une maison qu’habita Voltaire, a revêtu par hasard le nom de Jacques de Brosse. La rue de Seine-Saint-Victor, située près des terrains qu’une fameuse abbaye céda généreusement, dans le dernier siècle, au Jardin des Plantes ; s’appelle maintenant rue Cuvier. Rien de mieux que d’attacher les noms de savans illustres, de grands écrivains ou même d’hommes utiles, aux rues de la capitale, mais nous voudrions que ce fût aux rues neuves, et non à celles qui sont déjà nommées. Une ville est, comme nous l’avons dit, un livre dont chaque rue forme une page : ajoutons de nouveaux feuillets au livre, mais n’effaçons pas les anciens. Il existe telle rue qui n’avait pour elle que son nom ; il est vrai que ce nom était quelque chose, nous voulons parler de la rue du Roi Doré. L’imagination croyait y voir reluire une ancienne image du roi Salomon. Par une maladresse que rien n’excuse, ce titre pittoresque a été raccourci : nous avons à présent la rue Doré, qui n’a plus de sens. De telles altérations commises tort et à travers, enlèveraient bientôt toute poésie aux inscriptions de notre ville.

Jamais les travaux d’architecture n’avaient pris une si grande extension que dans ces dernières années ; nous approuvons ce mouvement lorsque nous le croyons utile : nous le blâmons au contraire quand nous sommes fondé à le croire nuisible ou immodéré. Le moment est venu de s’élever contre cette soif de bâtir qui compromet çà et là l’existence morale de nos établissemens publics pour satisfaire les projets ambitieux ou avides de certains entrepreneurs. Il y a quelques années encore, la maison royale de Charenton, si justement renommée pour le traitement des maladies mentales, jouissait d’une grande prospérité. Cependant, comme les anciens murs tombaient en ruine et que les bâtimens présentaient la figure maussade de la vieillesse, on arrêta des plans de reconstruction. Jusqu’ici tout était bien : mais, par malheur, un désir excessif d’agrandissement, et peut-être aussi des intérêts personnels cachés sous le masque, entraînèrent les travaux bien au-delà des limites raisonnables. Aujourd’hui l’édifice est presque achevé ; c’est très beau, très vaste, très monumental, très incommode ; il n’existe par malheur aucune proportion entre l’étendue des bâtimens et le nombre probable des malades. Qu’en résulte-t-il ? C’est que les dépenses faites pour élever cette demeure immense et vide ont dispersé les ressources de l’établissement, et que mille besoins se trouvent maintenant en souffrance. Les malades sont logés comme des princes, c’est-à-dire fort grandement et fort mal à l’aise : mais ils manquent en partie des soins matériels qu’exige leur état. Le zèle éclairé du médecin en chef n’a cessé de protester contre de telles maçonneries insensées ; il lutte encore chaque jour contre les obstacles et les embarras créés par une prodigalité si grande envers les murs. Autrefois la maison royale de Charenton possédait des prairies sur le bord de la Seine, un moulin, des rentes sur l’État ; aujourd’hui l’établissement est ruiné ; il ne lui reste, grâce à ses somptueuses constructions, que des pierres pour toutes ressources, et le concours éclatant de la science qui soutient, Dieu merci ! son ancienne célébrité. Nous encouragerons les travaux utiles, ceux dont la classe pauvre doit recueillir le plus de services, comme le pavage des rues fangeuses et humides, l’assainissement des quartiers populeux, l’érection des bornes-fontaines ; on gémit à penser que l’habitant de Paris ne dispose que de sept litres d’eau, quand celui de Londres en a soixante-deux pour son service. L’éclairage, si abondant dans les rues Vivienne, Saint-Honoré, de Rivoli, est au contraire d’une parcimonie extrême dans les quartiers du faubourg Saint-Marceau et Saint-Jacques. Nous demanderons que la lumière du gaz se lève pour tous les yeux, comme la lumière du soleil. Nous aurons aussi à examiner si les moyens mis en usage pour la salubrité publique dans la ville de Paris, sont aussi efficaces qu’on veut bien le dire. Il est à regretter que le système de plantations d’arbres dans l’intérieur de la ville n’ait pas encore reçu plus de développement. On a cru aider à la circulation de l’air dans la ville de Paris en alignant les maisons et en élargissant les rues ; de louables travaux ont été dirigés sur certains quartiers pour les éclaircir ; mais il ne faut pas s’exagérer le résultat de ces entreprises. Le terrain destiné à agrandir les voies de communication a été pris sur des jardins dont les arbres contribuaient beaucoup à purifier l’atmosphère de notre ville. Aujourd’hui les jardins disparaissent, les arbres tombent, les gazons s’effacent sous les pavés ; les Parisiens n’auront bientôt plus que les chétifs tilleuls des quais et les ormes des boulevards pour couvrir leur tête d’une poudreuse verdure. On vante aussi tous les jours les maisons élégantes, les distributions commodes, les logemens agréables qui ont succédé aux anciennes masures dans les quartiers Saint-Victor, de la Grève, de la Cité ; mais on n’ajoute pas que jusqu’ici la classe pauvre n’a nullement profité de ces constructions modernes. Chassés de leur vieille demeure comme les oiseaux de la forêt, du chêne qu’on abat, ces hôtes fugitifs sont allés porter ailleurs dans la ville leur nid et leur misère. Refoulés dans les rues du quartier des Arcis, ils sont venus s’entasser au sein de maisons étroites, sales, humides, sans cours, sans air. Les architectes n’ont songé jusqu’ici, dans leurs constructions nouvelles, qu’à la classe aisée ; il semble qu’à leurs yeux le pauvre ne doive pas se loger.

La densité de la population dans certains quartiers indigens et malsains est un fait sérieux qui doit faire réfléchir l’administration de la ville de Paris. La misère se concentre chaque jour sur des points ténébreux et y occupe chaque jour moins de place. Il est tel quartier de Paris où un seul hectare compte plus de quinze cents habitans ; on oserait à peine confier mille arbres au même espace de terrain ; les arbres souffriraient, les hommes meurent. Il est telle rue, telle maison, où une famille entière tient dans un réduit de six mètres carrés. On devine l’influence de cet état de choses sur la santé des habitans. Serrés les uns contre les autres dans une ceinture de pierre, ces malheureux ne reçoivent qu’un air rare et vicié. La phthisie et tout un sombre cortège d’affections pulmonaires assiégeât ces quartiers étouffans, où il semble avoir été défendu à l’homme de respirer. Nous serions à même d’indiquer les arrondissements, les rues et jusqu’aux maisons malsaines, avec le chiffre annuel de leur mortalité. Il existe dans le quartier des Arcis une triste masure où depuis dix ans le nombre des morts est six fois plus considérable que dans les demeurs spacieuses et commodes des autres quartiers de la ville. Nous n’attribuons pas à la seule influence du domicile l’élévation des causes morbides ; nous savons que les travaux, le genre de vie, les habitudes, déterminent aussi des accidens irréparables ; mais il est vrai de dire que le moral des habitans tend à se mettre partout au niveau des habitations. Ces rues étroites, obscures, fangeuses, où l’air demeure continuellement immobile, où le pavé ne sèche jamais, donnent asile à une sombre population dont le caractère est en rapport avec les lieux où elle séjourne. Au-dessous de cette classe utile qui pourvoit à sa subsistance par un travail dur et journalier, il en existe une autre partout reconnaissable à son dénuement absolu, à sa profonde dégradation ; race sans nom, qui ne possède que sa misère et ses vices. C’est un devoir de l’administration que de faire remonter à la société ces êtres déchus ; or, il n’est pas douteux que le milieu sordide où ils vivent ne contribue à les maintenir dans leur déplorable état.

Il se rencontre des esprits qui, séduits par des études spéciales, ne voient dans Paris que des maisons, des rues, des édifices, des murs ; pour ceux-là les habitans n’existent pas. Nous nous garderions bien de borner ainsi notre horizon ; si intéressante que soit l’enveloppe monumentale d’une ville comme Paris, une importance bien plus grande se rattache à sa population. La statistique nous fournira quelques traits pour dessiner le caractère moral de Paris et de ses habitans. Il ne faut pas, toutefois, s’exagérer le secours qu’on peut tirer des chiffres. L’état de notre pays, et de notre ville en particulier, tient au développement de nos institutions, au progrès de nos mœurs et de nos idées, à la nature des établissemens fondés par la main des siècles et sans cesse modifiés par l’opinion. Ceux qui, séduits par la fantasmagorie des calculs, pensent avoir trouvé le moyen d’évaluer mécaniquement les ressources de notre ville, ses nécessités, ses souffrances, encouragent sans le savoir le principe matérialiste contre lequel nous nous proposons de réagir. La question est à reprendre de plus haut. Nous croyons que par la pensée, par l’observation fidèle des différentes classes de la société parisienne, on arriverait plus certainement à une connaissance approfondie de la situation morale que par la voie assez stérile des tableaux mathématiques.

Au premier coup-d’œil, Paris offre une masse compacte et homogène ; mais, comme en fouillant dans les entrailles de la terre, on voit reparaître d’étage en étage les restes d’une formation de plus en plus ancienne, conservée par les mains de la nature, de même une étude minutieuse et profonde des différentes couches découvrirait sous la surface actuelle de la société parisienne les restes de plusieurs sociétés antérieures. Les caractères physiologiques, propres aux différentes classes d’habitans, forment pour les yeux exercés autant de races distinctes qui se touchent, mais qui ne se confondent pas. Chaque âge séculaire de la civilisation a pour ainsi dire déposé dans un quartier de la ville sa trace et ses dépouilles vivantes. La loi des naissances, des mariages, des décès, des infirmités, des vices de conformation et autres causes d’exemption du service, est très loin d’être la même pour tous les arrondissemens. Les économistes qui ont voulu agir par des calculs généraux sur des parties si hétérogènes ont tous été conduits à des résultats absolument nuls ou erronés. Il faut décomposer les élémens de la population de Paris. Au lieu de voir dans Paris une ville unique, sortie en bloc du même ordre d’événemens, nous serons alors forcés de reconnaître dans les classes inférieures des traits essentiels qui dessinent les caractères primitifs de la civilisation. Les divers quartiers, à mesure que s’élèvera le moral de leurs habitans, nous représenteront autant de degrés par lesquels la population parisienne a dû passer avant de parvenir à son âge de virilité. La forme relative des habitations, l’état des mœurs et des connaissances en rapport avec les caractères de l’organisation humaine, l’inégalité des développemens au moral comme au physique, sont autant de monumens négligés jusqu’ici, et qui seuls peuvent servir à rétablir la statistique sur ses véritables bases. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une ville qui sort de tels monumens physiologiques comparés entre eux, c’est comme nous l’avons dit plus haut, l’histoire d’une nation. L’étude de Paris faite sur ses habitans, sur ses rues, sur ses édifices, renoue les anneaux de cette chaîne de changemens et de révolutions morales qui ont constitué le caractère de la France comme société. Il ne tient même qu’à nous d’élargir ce cercle déjà si vaste et de retrouver dans les accroissemens successifs de la civilisation parisienne une image du mouvement de formation de tous les peuples. Voyager par toute la terre, c’est parcourir dans les limites de l’espace le même ordre de faits et d’idées que l’histoire universelle nous déroule dans les limites du temps ; voyager dans Paris, c’est embrasser en petit dans l’enceinte d’une ville les événemens humains que la loi du progrès développe en grand sur toute l’étendue du globe.

Cette histoire morale de Paris nous conduit aux questions d’économie publique dont l’administration commence justement à se préoccuper. N’y a-t-il point un intérêt grave et humain attaché à des établissemens comme les hôpitaux, les asiles, les prisons, où la partie la plus faible et la plus déchue de la population amasse chaque jour les flots de sa misère ? Aux greniers publics, aux abattoirs, l’économiste rencontre la question des subsistances, le physiologiste celle de l’influence de la nourriture animale ou végétale sur la constitution humaine.

Nous aurons à parler des bureaux de bienfaisance, des institutions de prévoyance et d’économie ; en un mot de tous les moyens destinés à la guérison des plaies sociales. Il existe aussi plus d’un abus à réprimer ; nous voulons parler des jeux de l’industrie qui s’exercent çà et là dans la ville, sans qu’une critique libre et désintéressée les domine d’un blâme sévère. À peine vous approchez-vous de la Bourse, que ce mouvement répandu autour de vos pas, ce luxe, ce bruit, ce tumulte, cette foule, tout vous dit que la vie est là. Les idées philosophiques tombent dans l’indifférence ; la gloire ! on en rit ; la littérature ! nous la voyons se flétrir chaque jour, sous le souffle de la vénalité ; les luttes politiques même se calment : mais la hausse et la baisse de la rente continuent d’émouvoir les passions. Autrefois, l’esprit religieux entretenait la vie des sociétés ; aujourd’hui, l’esprit d’agiotage palpite à la place de la foi. La Bourse est devenue la cathédrale du xixe siècle. Ce temple de l’industrie moderne, a, comme les anciens temples, ses initiés et ses mystères, sur lesquels il serait bon de déchirer le voile.

Dessiner en un mot, dans ses principaux traits, le profil de la civilisation parisienne au point de vue religieux, moral, scientifique, industriel ; soumettre à l’examen les projets de l’administration ; ne négliger dans notre cadre ni le Paris intellectuel, ni le Paris monumental ; recourir, suivant l’occasion, à la statistique, à l’observation, à la physiologie, pour réunir des lumières, tel est le travail que nous proposons, Dieu aidant d’exécuter un jour. L’intérêt de semblables recherches ne s’arrête pas aux murs de notre ville ; la France entière est engagée à ce que Paris soit fort, prospère, éclairé, puisque c’est de là que lui vient sa puissance. Une ville comme la nôtre est d’ailleurs responsable devant l’avenir. La surface de Paris s’est déjà renouvelée plusieurs fois ; sous son enveloppe moderne, on retrouve comme des dépouilles fossiles les formes anciennes, qu’il a successivement prises ou rejetées pour s’avancer de siècle en siècle vers son état de splendeur. Notre époque laissera à son tour une empreinte sur ce sol toujours recouvert par des créations nouvelles. Nous devons donc veiller à ce que la pensée, qui préside de nos jours aux destinées de la ville, soit assez forte pour marquer une trace intelligente et utile sur ce livre de pierre, où la main de la révolution a tout dernièrement inscrit des titres de liberté, et la main de l’empire des victoires.

Un sentiment national se lie pour l’auteur de ce livre au sujet qu’il traite. Enfant de Paris, il aime la capitale, parce qu’il aime la France. Ses yeux étaient à peine ouverts, qu’il vit poindre comme dans un rêve, la majesté extérieure de la grande ville, et ne la quitta plus. Venu au monde dans le vieux faubourg Saint-Antoine, au milieu des couvens et des fabriques, — l’ancien et le nouveau Paris — il a gardé pour l’air de sa ville natale des sympathies qui ne s’effacent pas. C’était en 1814 : son berceau flotta sur le déluge qui couvrait alors la France. Il n’en reste que plus attaché, du fond du cœur, au pays et à la cité historique : les fils aiment les mères qui les ont enfantés dans la douleur.

La mission de Paris n’est pas terminée. Le progrès, dont nous suivons ici les traces, ne s’est jamais manifesté par une lumière si grande ni si rapide, que dans ce puissant xixe siècle, pas encore à la moitié de sa course et déjà si rayonnant. Un seul fait grave a lieu d’inquiéter les penseurs, c’est le déclin des croyances et du sentiment religieux. Le monde est attaqué, sous une autre forme, du mal de l’indifférence, dont était prise la société romaine, avant l’établissement du christianisme. Cette maladie est en effet alarmante : la société d’alors eût péri si l’on ne lui eût inoculé à temps le sang d’un Dieu. Aujourd’hui nous n’avons plus le même remède, ni les mêmes moyens de salut à espérer ; il n’y a plus de messie à paraître. Il faut que la pensée humaine reconstitue elle-même ses dogmes, sur les bases nouvelles de la science et de la philosophie. Ce travail est lent, pénible, douloureux ; il demande le concours de toutes les intelligences élevées ; il laisse le cœur des populations dans l’attente et dans le tremblement. Au milieu de ces ténèbres morales qui couvrent la face de la terre, les consciences mourantes tournent instinctivement les yeux vers Paris, comme les israélites dans le désert, vers le serpent d’airain. Là, se dégage en effet du sein de toutes les recherches, de toutes les connaissances mises, pour ainsi dire en commun, une pensée d’avenir et d’unité : c’est cette pensée-là qui sauvera le monde.

  1. Selon d’autres historiens de Paris, cette rue aurait prix son nom des meurtres qui s’y commettaient, ou encore de quelques bourgeois nommés Mortellier qui y ont autrefois demeuré. Le lecteur choisira.