Paris ou les sciences, les institutions et les mœurs au XIXe siècle/De la Nature

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LE JARDIN DES PLANTES


----


I. — De la Nature.


Les anciens se représentaient la nature sous les traits d’une femme nourricière et féconde. Cette image n’a point été effacée par le progrès des temps modernes. Au mot de nature se rattache encore une idée de production. Mère éternellement jeune, elle procède, sous l’action de Dieu, à l’enfantement des mondes. L’antiquité avait en outre placé le caractère de l’inconnu, quid ignotum, dans cette Isis impénétrable dont le mystère était, pour ainsi dire, le vêtement. Nous verrons si le voile dont elle couvrait alors le secret de sa figure est tombé depuis sous la main audacieuse de la science.

La nature n’a pas toujours été ce qu’elle est aujourd’hui ; il y aura donc à écrire l’histoire de ses changemens et de ses vicissitudes. Commençons par quelques idées générales sur l’ensemble des phénomènes de l’univers, et principalement sur les différences qui existent entre les êtres aujourd’hui vivans. Quelle est l’origine de cette variété inépuisable de formes dont l’œil le moins exercé est, pour ainsi dire, saisi au jardin des Plantes ? — Quelle est la cause qui distingue par des caractères arrêtés les nombreux animaux du globe terrestre ?

Différer, se départir du tout, telle est la tendance croissante, qui se manifeste dans l’ensemble de la création, après le premier âge du monde. Plus en effet les époques vers lesquelles on remonte sont anciennes, plus les causes générales ont eu d’empire sur la terre. Tant que l’action de ces causes extérieures a été uniforme sur le globe, la création animale s’est montrée partout semblable à elle-même. Une nature muette, sans variété, s’étendait çà et là, — dans ces temps où la loi de localisation n’existait pas. Le monde même que nous habitons n’avait pas encore la physionomie astronomique qui le distingue aujourd’hui des autres mondes. Le dernier grand cataclysme doit avoir eu surtout pour résultat d’envelopper la terre d’une atmosphère nouvelle, moins accessible que l’autre aux influences célestes. Avec le cours des siècles, notre globe s’est fait, comme on dit maintenant, une individualité : la vie a suivi la même tendance au dégagement. A mesure que les temps se rapprochent dans la chaîne des faits antédiluviens, l’énergie des causes locales se développe, et le règne animal perd sa monotone constance. Que dis-je ? nous le voyons acquérir avec le temps cette indépendance de caractères, qui fait, pour ainsi dire, du même être un animal à part ; selon la différence des lieux qu’il occupe sur le globe. Au lieu d’une nature universelle, nous avons alors une nature géographique.

Les climats sont l’ouvrage des dernières catastrophes du globe. Leur rôle a été considérable dans le travail d’achèvement des êtres à la surface de la terre. Si les climats n’ont pas créé à l’origine tous les caractères physiques des races, ils concourent du moins à les maintenir et à les conserver. Là ne se borne pas leur action. Investis d’une puissance configuratrice des choses, ils ont remanié la nature antédiluvienne, cette nature enveloppée et une. Il existe à la surface du globe, depuis les derniers événemens auxquels nous devons une assiette stable, des forces et des facultés particulières qui s’exercent sur une étendue limitée. La terre présenterait, du moins sous ce point de vue, une grossière image des divisions morales, que le docteur Gall avait dessinée sur la tête de l’homme. Douée, selon les lieux, de certaines vertus modificatrices de l’économie animale, elle crée des traits nouveaux dans la création primitive. Ces puissances localisées agissent à-la-fois sur les deux règnes ; il en résulte des influences qui s’enchaînent et qui déterminent, par leurs rapports mutuels, les conditions de la variété dans l’unité.

La plus récente création antédiluvienne a survécu avec de légères altérations de formes, au dernier grand cataclysme, sur l’unique partie du globe, où les conditions de chaleur, propres à l’ancien monde, ont persisté. C’est une belle démonstration, selon nous, en faveur du principe de l’enchaînement et de la corrélation des choses. Il y a encore de grandes découvertes à faire sur la nature des lois qui règlent la distribution des êtres à la surface du monde. Les formes et les mœurs se montrent partout en harmonie avec la nature des milieux et de la température céleste. Il existe des climats qui semblent faits pour le progrès comme d’autres pour l’immobilité. Aux deux extrémités nord et sud, nous retrouvons une nature pétrifiée, où rien ne change, pas même les cadavres. Ces lieux où la face générale des choses est sans mouvement, ont une population à leur image. Dans ceux au contraire où la variété des saisons fait succéder une formation à une autre, la résistance du climat produit la lutte, et cette lutte engendre chez les habitans une réaction morale : tout marche alors vers un véritable perfectionnement. Les saisons, dans nos régions tempérées, constituent d’ailleurs un moyen ingénieux, dont se sert la nature pour rapprocher toutes les températures du globe sous le même ciel, et pour réunir ainsi tous les climats en un seul. L’hiver, dans nos contrées, nous montre pour ainsi dire le profil glacé des pôles ; comme l’été transporte au contraire sur nos têtes, un reflet du soleil équatorial. Les saisons, ainsi envisagées, sont pour le naturaliste des climats voyageurs.

La création animale est venue perfectionner sur l’écorce solide du globe, la création végétale : l’homme arrive à son tour perfectionner les deux règnes. Sorti comme les animaux du sein de la nature, le genre humain est un enfant qui a détrôné sa mère. Plus indépendant des liens du monde physique et des influences locales, il n’échappe pas néanmoins aux grandes lois de relation qui unissent tous les êtres créés. Une observation attentive nous montre l’homme enveloppé dans les caractères de la race, la race dans les climats, les climats dans le globe terrestre, le globe terrestre dans l’univers. Il faut être dans une certaine disposition d’esprit, libre et dégagée de la matière, pour entrevoir cette solidarité magnétique des choses. Les sympathies mystérieuses qui existent entre les élémens de notre planète et probablement entre notre planète et les autres mondes, constituent, dans l’infini des temps, le lien de la vie universelle.

La liberté des êtres se modèle sur le plus ou le moins d’élévation de leur existence. Plus l’organisme est simple, moins l’animal a de vie propre, et plus aussi il appartient aux agens extérieurs sous l’influence desquels il se développe. Il revêt alors la forme, l’aspect, la couleur des lieux et des objets où il se rencontre. A qui n’est-il pas arrivé de mettre la main sur des chenilles qui avaient absolument l’apparence de la branche à laquelle ces insectes adhéraient. La chenille du saule semble la feuille de cet arbre redoublée. Il en est de même de certains mollusques, et en général de tous les animaux inférieurs : leurs caractères sont exactement dessinés sur la nature des circonstances qui les environnent. L’action des causes extérieures diminue à mesure qu’on s’élève dans la série des combinaisons organiques ; l’être se dégage. La forme n’est plus alors le résultat fortuit des mouvemens qui président dans l’univers à l’éclosion de la vie. À aucun moment de l’existence, la structure des grands animaux n’est tout-à-fait indéterminée. Quoique l’embryon passe dans l’utérus par divers états qui semblent appartenir à d’autres espèces du règne animal, sa forme définitive est arrêtée d’avance ; l’orbite de ses développemens est tracé. Il existe tout d’abord dans chaque organe une force absorbante, élective et formatrice, qui préside à l’arrangement de la matière ; de la réunion de ces forces résulte l’économie générale de l’être. L’énergie des causes intimes va toujours croissante à mesure qu’on s’élève vers l’homme ; elle finit ainsi par balancer, par dominer même l’action des causes extérieures, de plus en plus réduite.

La forme est une force ; mais cette force peut-elle être arrêtée, modifiée, infléchie dans tous les cas, par les obstacles que lui oppose la durée des influences étrangères ? Examinons. La nature témoigne, en général, une extrême résistance à sortir d’une ligne tracée, que cette ligne soit naturelle ou acquise. On a vu des animaux, modifiés par l’action de l’homme, qui, rendus plus tard à l’état sauvage, mettaient presque autant de temps à perdre les caractères de la domesticité, qu’ils en avaient mis précédemment à les revêtir. — La forme cède lentement, mais elle cède. Il s’en faut du reste que la résistance aux causes extérieures soit la même pour tous les caractères de l’animalité. Plus un organe est central, et plus il obéit, dans les profondeurs de l’être, à l’énergie des lois immuables ; plus au contraire il est porté à la superficie, et moins il paraît subir l’influence de ce moule invisible dans lequel la nature a, selon quelques savans, jeté les grands types de la création. L’existence du mouvement qui modifie les êtres vivans, sur les différences extérieures des climats, ne saurait pour nous être mise en doute. Les caractères superficiels, comme la couleur, le poil, la taille des animaux, prennent surtout leur origine dans la nature de ces causes que les Allemands appellent objectives. La plupart des voyageurs ont remarqué une harmonie singulière entre la physionomie du désert fauve, éclatant, rayé, et l’aspect de la robe du tigre. Les oiseaux du nord sont gris ou blancs comme la neige et le brouillard de leur mélancolique patrie. Il m’est impossible de ne pas voir une analogie entre le poil de certains bœufs et la couleur des terrains dont leur race est originaire. Ces différences extérieures ne pénètrent pas aisément dans l’organisation. Le squelette du chat angora, si reconnaissable du chat ordinaire dans l’état de vie, ne donne plus aucuns signes distinctifs à l’anatomie comparée. Les caractères superficiels des anciens animaux ayant disparu dans l’incrustation, on peut affirmer que les différences constatées par l’ostéologie entre le vieux et le nouveau règne, doubleraient de valeur, si nous possédions entiers la plupart des individus qui ont péri dans le naufrage de l’ancien monde. Les influences de causes extérieures qui ont cessé d’être devaient surtout agir à la surface de ces animaux détruits pour leur imprimer une physionomie inconnue aujourd’hui sur la terre. Nous pouvons donc conclure que l’ensemble des caractères superficiels, dans les temps anciens et dans les temps modernes de la création, se règle tantôt sur l’état général, tantôt sur les énergies localisées du globe terrestre.

Si la forme est susceptible de changemens et de variations, où s’arrête l’action modificatrice des causes extérieures ? Quelle est, en un mot, la limite des mutations de l’être ? Ici le terrain des faits tremble, et toute la philosophie de la science se divise. — Il existe en histoire naturelle une école nouvelle qui n’admet presque aucunes bornes à la toute-puissance des milieux ambians, pour atteindre et modifier les lois de l’organisation animale. Si l’action lente du temps suffit pour altérer insensiblement les formes, au moyen de faibles changemens survenus dans l’atmosphère ou dans la nature des autres causes extérieures, cette action sera bien plus énergique et bien plus décisive encore, dans le cas où des cataclysmes concourraient à lui donner une plus grande intensité. Il en résulte que les faits auxquels se rattache l’organisation actuelle des êtres, à la surface du monde fixé, ont pu s’engendrer les uns des autres, dans les époques antédiluviennes, par un mouvement enchaîné. Ce système, dont les adversaires ont, à dessein, forcé les conséquences, a été jugé sévèrement au point de vue religieux. Si une doctrine philosophique se cache derrière cette idée des transmigrations de la vie, ce n’est à coup sûr pas l’athéisme. Loin d’exclure l’intervention de la Providence, une telle idée l’appelle au contraire directement sur l’ordonnance et le progrès des choses, depuis l’origine du globe terrestre. Les grands animaux ont été, de toute éternité, prédestinés à une forme : mais cette forme s’est dessinée à travers les âges, en passant des états les plus simples de la vie à des faits d’organisation plus compliqués. Chaque famille du règne animal s’est arrêtée au moment où elle a reçu, pour ainsi dire, son achèvement, de la part des causes générales qui ont présidé, dans la limite des temps, à la structure fugitive des anciens mondes. Dieu apparaît certainement au milieu de cet ordre : il apparaît, quoi qu’on en dise, avec ce caractère d’unité, qui l’imprime, en quelque sorte, lui-même, sur toute l’étendue de la création.

Selon une autre école, la forme est immuable, immuable comme l’être infini qu’elle exprime dans le domaine du fini. Le créateur a fixé ses idées dans la création ; chacune de ces idées est un type, et le type ne varie pas. Si des circonstances extérieures font obstacle à son développement, la forme lutte ; dès que ces barrières s’abaissent, elle reprend toute son énergie intime et revient d’elle-même à la direction éternelle qui lui est tracée. La vie est circonscrite, de la sorte, dans une multitude de cercles dont elle ne peut jamais s’écarter. Cette doctrine compte à sa tête un naturaliste célèbre, Cuvier, et un écrivain plus célèbre encore, M. de Lamennais.

Les idées générales que nous venons d’exposer sur la nature, devaient nous servir, en quelque sorte, d’introduction, pour nous ouvrir l’entrée de cet établissement sévère, où la science a réuni toutes les productions du globe.